‹ L'idee de relation [microform]Chapitre 32 sur 139 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

abstraite des constances concrètes, que le schème indéterminé des relations déterminées dont il retient le caractère commun, et pour reprendre l'expression heureuse de Mill, « ce qu'il y a d'uniforme dans nos uniformités », ce fait qu'elles sont des uniformités (car l'uniformité n'est pas une simple conception, mais une chose ^ une réalité matérielle et donnée), — il suit d'un tel aveu qu'en appliquant cette forme à des phénomènes, concrets ou abstraits, individuels ou généraux, c'est encore une matière que nous leur appliquons et une matière phénoménale. Nous phénoménalisons autrement nos phénomènes et nous avons en effet un pouvoir de variation infini exprimé par les différents arts. Mais, quelle que soit la combinaison nouvelle, riche ou subtile, que nous ayons composée, elle n'est qu'un tissu de phénomènes dont le canevas est encore un phénomène. On ne retranche rien par là à l'originalité du génie et on ne rabaisse pas systématiquement les grandes œuvres au niveau de combinaisons mécaniques et automatiques. Le génie n'est qu'un phénomène, mais c'est un phénomène d'exception, et le génie humain exprimé par la puissance généralisatrice est une exception spécifique, non strictement individuelle. Nous n'hésitons pas à reconnaître qu'il y a là un privilège particulier à notre race. Mais de la moindre connaissance, de la plus humble prise de conscience qu'on peut imaginer dans le plus faible micro-organisme aux chefs-d'œuvre de l'imagination la plus riche et la plus ingénieuse, le processus reste fondamentalement identique : c'est une série de révélations de l'expérience à elle-même à mesure qu'elle se recueille dans des systèmes représentatifs plus complexes, partant plus capables de la recréer en la saisissant. Il n'y a pas, superposée à la réalité phénoménale, une faculté, générique ou individuelle, qui la domine et qui la règle dans son développement; il n'y a que des fonctions de plus en plus hautes de cette réalité par rapport à elle-même.

A ce point de vue, la conception d'un Leibnitz est autrement pénétrante que celle d'un Kant. La monade est bien plus dans la vérité positive que la raison, car la monade,

c'est la réalité universelle représentée à elle-même dans la courbe de ses variations et se réalisant là même où elle se dépasse; c'est une série d'enveloppes de plus en plus larges de la représentation par la représentation, un ensemble de relations concentriques, mais de rayons différents, dont le point d'appui en même temps que le point de concours est ce que nous appelons le fait, le concret, qui n'est que le premier fait, que l'abstrait à sa dernière (ou première) puissance. Au contraire, la raison crée une scission, creuse un abîme entre expérience et pensée ; elle nous fait retomber d'un dualisme symbolique qui est la vérité et l'intelligibilité, à un dualisme réaliste qui, étant l'incompréhension, est l'erreur. Au fond, le général, pour Leibnitz, ne se distingue pas du particulier, sinon par le degré d'abstraction ou plutôt à' enveloppement. Il existe entre les phénomènes des ressemblances et « ces ressemblances sont des réalités » (i). Qu'est-ce à dire sinon que les idées sont dans la mesure où — comme le voulait déjà Aristote — les sensibles les réalisent, dont elles n'expriment qu'un aspect? Ce qui n'existe pas, c'est la faculté de dégager des ressemblances, la raison pure qui n'est qu'une abstraction d'abstractions, une abstraction fictive d'abstractions réelles.

Le procédé de Kant, dans toute sa généralité, peut ici être saisi sur le vif. Il consiste à séparer systématiquement, à chaque moment de leur développement logique, les lois et les faits que la nature ne nous offre jamais qu'unis, à faire cristalliser à part, sous le nom de matière indéterminée, tout le confus et le multiple que dit le fait, à retenir en le figeant sous le nom de forme pure, à la fois déterminée et surtout déterminante, le clair, le distinct, le précis et le lucide qui limitent ce particulier. Comme les anciens, mais en se plaçant au point de vue de l'immanence et non plus de la transcendance, Kant disjoint violemment pour les opposer dans leur union même la vérité de l'univers et sa réalité. Puis, épurant de plus en plus ces lois, ce général, cette vérité, qui, quoiqu'il en ait, ne peut pas ne pas retenir (dans

(i) Leibnitz. Noiiv. Ess. sur l'entendement humain, 1. m, ch. m, § 12; éd. Janet, t. i, p. 181.

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