CHAPITRE TROISIÈME
la mesure où il y a en elle des différences) quelque chose du confus de la matière sensible, de la réalité du phénomène, il tente de les ramener à des formes de plus en plus universelles, c'est-à-dire d'isoler toujours davantage le soidisant élément formel de plus en plus immatérialisé. De là intuitions, schèmes, concepts, idées, raison pure, c'est-à-dire une progression du réel à l'illusoire. Quand le pied manque à Kant, il pose la raison.
L'étude des déterminations qui, d'après Kant, en la constituant, révèlent la raison à elle-même manifestera plus visiblement encore son caractère purement symbolique. Nous établirons, ainsi, qu'elle est en tout et partout, dans lentendement, dans la volonté, dans la sensibilité même, excepté en soi et pour soi.
Quelles sont en effet les facultés dans lesquelles se décompose l'unité de l'esprit? Pour en dresser le tableau, nous devrons d'abord, suivant l'ordre même que nous fixe Kant, éliminer tout ce qui n'est pas pur, c'est-à-dire en l'espèce, comme faculté passive, la sensibilité empirique qui fournit le contenu de l'intuition, et, comme faculté active, Vimagination, synthèse spontanée et immédiate de la diversité sensible. Nous restons alors en présence d'une matière intelligible et formelle, Y intuition pure (espace et temps) et de deux ordres d'opérations intellectuelles, la spontanéité limitée de Yentendement et la spontanéité illimitée de la raison, La raison pure est ainsi ramenée à trois fonctions essentielles qui constituent pour ainsi dire ses trois démarches successives, les trois moments de son progrès : fonction intuitive des formes, fonction discursive des catégories, fonction compréhensive des idées. Or, il n'est pas difficile de prouver que dans ces trois cas elle n'a de pur que le nom et qu'en réalité elle s'y pénètre d'éléments empiriques.
Une première remarque s'impose. Il faut accorder à Kant qu'entre ces trois fonctions il existe un trait commun : toutes
(même la fonction intuitive) sont des facultés d'unification. Espace et temps imposent à F hétérogénéité multiple du donné sensible une première forme homogène, un canevas identique à lui-même ; ils réalisent, pour ainsi dire, l'unité de la matière jusque dans sa diversité. Les concepts purs ou catégories lient conformément à une unité formelle — et non plus matérielle — les éléments de cette diversité. Les idées, enfin, opèrent ou plutôt poursuivent cette même liaison en rapprochant les synthèses partielles construites grâce aux catégories. En ce sens, il y a bien, dans ces trois facultés, sans méconnaître leurs différences essentielles, tout au moins unité d'orientation.
Mais, si Ton y prend garde, ce rapprochement contient implicitement la condamnation du kantisme. En effet, il nous oblige à mettre sur le même plan des facultés qui, dans l'esprit du système, appartiennent à des genres différents, qui se distinguent en nature et non pas seulement en degré, à savoir celles par lesquelles quelque chose est donné, et celles par lesquelles quelque chose est pensé. Nous devrons donc présumer que le dualisme kantien est purement artificiel et nous allons voir qu'en effet il ne résiste pas à l'analyse : dans le donné, le pensé pénètre déjà ; dans le pensé, le donné se survit encore.
1° Dans le donné, le pensé pénètre déjà. — La preuve nous en est fournie par le caractère équivoque du temps et de l'espace, par l'ambiguïté de leur nature. Tantôt on voit en eux la diversité de la matière, en tant qu'ils sont intuitions pures ; tantôt ils manifestent l'unité de l'acte comme formes de la sensibilité, cadres de toutes les intuitions sensibles. Ou plutôt, s'il faut admettre que l'espace n'est pas un en et par soi, mais qu'il ne devient tel que par l'effet d'un acte ou d'une influence expresse de l'entendement synthétisant ses différentes parties, on doit avouer pourtant que sa diversité même constitue déjà une première unité, puisqu'elle est homogène et a priori, donc intelligible. Il en serait d'ailleurs de même du temps. Tous deux présentent cette particularité étrange d'être à la fois un conte-