‹ L'idee de relation [microform]Chapitre 40 sur 139 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

apparemment inexistante. C'est sur ce substratum mystérieux que par un parti pris moral Kant croit pouvoir édifier l'impératif catégorique et le jugement esthétique du sublime. A priori, l'entreprise apparaît comme une gageure. Ainsi que chez Pascal l'immortalité, dans le kantisme la morale dépend d'un pari, mais d'un pari que nul n'a le droit de ne pas engager. L'idée d'une synthèse intelligible échappe à la science et à la discussion. C'est un acte de foi qu'on exige de nous. Or, non seulement un acte de foi peut toujours être refusé, le premier devoir de la volonté vis-à-vis d'elle-même étant de ne pas aliéner sa liberté et de ne s'engager qu'en vertu de son autonomie, mais encore les conditions que cet acte exige pour être ou conçu ou accompli sans qu'on le conçoive paraissent bien être de tous points irréalisables. Le problème semble ne pas pouvoir se poser. Il n'y a pas à refuser la solution que propose Kant, car il est incapable d'en proposer ou même d'en imposer aucune . on ne peut pas résoudre une difficulté fictive qu'on a créée de toutes pièces.

Mais ne peut-il du moins y avoir une matière pure? A défaut des synthèses de la morale, objectives et rationnelles, et des synthèses de l'art, subjectives et esthétiques, dont nous pensons avoir dénoncé l'impossibilité, il y a place, semble-t-il, pour les synthèses de la science, objectives mais possibles par la seule intuition. On sait qu'en effet Kant a attaché sa gloire à la conception de l'intuition pure, à la fois forme et matière, forme de l'expérience déterminée, matière en tant que fournissant par elle-même une première expérience, idéale et indéterminée. Cette idée d'une intuition non sensible fut en eflet un trait de génie. Historiquement, elle a marqué un pas considérable dans le développement du positivisme scientifique. Seule, elle a permis d'échapper au scepticisme de Hume, qui ne réservait la certitude des propositions mathématiques que parce qu'il voyait en elles de simples analyses, a priori sans doute, mais sans portée objective, extérieures à la réalité empirique. Au contraire, en la ramenant à n'être que la série des synthèses de l'homogène, Kant a fait de la

mathématique une science objective, à la fois pure et déterminante, certaine et fondée dans les choses. Mais la vérité d'hier est peut-être devenue Terreur d'aujourd'hui, l'intuition pure n'est peut être que l'intuition empirique. Étudions en effet dans son principe et dans sa possibilité cette idée d'une matière antérieure à toute expérience et, pour ainsi parler, d'un donné avant la lettre.

L'originalité de l'intuition pure vient, comme on Ta vu, de ce qu'elle actualise une contradiction. Elle est à la fois matière et forme. Est-elle l'une au même titre que l'autre? Et peut-elle être tout ensemble l'une et l'autre?

En tant que forme, on comprend encore que Tintuition d'espace ou de temps soit parfaitement une et homogène; mais en tant que matière, elle contient une diversité et l'on ne voit pas par quel moyen on |,ourrait en distinguer les parties s'il n'y avait des unes aux autres aucune diflérence réelle. Nous devrons donc rechercher si l'espace offre vraiment cette parfaite homogénéité que lui attribue Kant, si le temps, qui peut-être la présente davantage, est en ce cas une diversité tout en restant une unité. M. Bergson, on le sait, a montré que le temps, dégagé de l'espace, n'était que la durée concrète, interne et qualitative, de la conscience qui se déploie (i). Si nous acceptons, au moins provisoirement, les résultats de son analyse, il s'ensuit : lo que l'unité du temps réel est celle, non plus d'une forme vide, mais bien d'un acte de notre spontanéité et que par suite elle se confond avec l'unité ou plutôt la continuité du moi ; a» que la diversité du temps n'est rien moins qu'une diversité homogène d'instants, mais tout au contraire une diversité hétérogène d'états, de nuances, de degrés qualitatifs, un mode intensif de toutes nos intensités, un progrès. Le temps offrirait donc une homogénéité due à l'unité d'un acte qui, en réalité, n'organise pas une multiplicité étrangère, mais se produit lui-même comme multiplicité, et une diversité due à des différences réelles et senties, non à des diflérences abstraites et simplement conçues. Des deux prétendues formes de la sensibilité, il en serait une au moins

(i) Données imméd, de la consc.j p. 91, sqq.

CHAPITHE QUATHIÈMB

qui ne serait ni pure ni même forme. Peut-être un travail analogue tenté siu^ la notion d'espace nous conduirait-il à des résultats sensiblement identiques. C'est encore chez M. Bergson qu'on en trouverait l'indication. Il corrige ou plutôt précise dans son livre Matière et mémoire (i) ce qu'avait encore d'insuffisant et d'incomplet la conception développée dans les Données immédiates de la conscience. Le « milieu vide homogène » (2) auquel il réduisait, un peu vite à notre gré, toute la nature de l'espace n'a sans doute que la valeur d'une hypothèse, et l'espace réel dans lequel une diversité se crée en se déterminant présente une hétérogénéité trahie à chaque instant par les diflicultés de fait auxquelles se heurte la démonstration mathématique. Kant lui-même ne reconnaît-il pas implicitement l'une et l'autre conséquences ? N'admet-il pas d'une part que le temps est symbolisé par l'espace sous la forme d'une droite que nous tirons (3) et ne semble-t-il pas que le temps dont il parle, le temps abstrait et objectif que mesure l'astronome, ne soit aussi que symbolique, n'exprime, comme le dira Guyau, que « la formule abstraite des changements de l'univers »? (4) Et ne pourrait-on reconnaître entre YimagU nation empirique qui produit directement Vimage dans la conscience et Vimagination pure qui par « une détermination transcendantale du temps » (5) crée le schème en quelque sorte en dehors de cette conscience et l'étalé en le simplifiant dans un milieu en effet purement homogène, une ressemblance très étroite avec la durée concrète et le temps abstrait dont parle M. Bergson? L'espace, à son tour, dans la pensée du kantisme, ne contient-il pas des différences réelles, essentielles, d'irréductibles hétérogénéités, par exemple les figures symétriques, identiques et non superposables ? (6) Il n'est pas jusqu'aux nombres entre lesquels Leibnitz n'ait accusé des diflérences matérielles, inintelli-

(2) Données imméd. de la consc., p. 72.

(3) Crit, de la r, pure, 1. 1, p. 180.

(4) Genèse de Vidée de temps, p. 119.

(5) Crit. de la r. pure, t. i, p. 200.

(6) ProLéffomènes, éd. de l'École normale, p. 63, sqq.

gibles et données : il est des nombres premiers, il est des nombres divisibles ; il en est de pairs, d'impairs, de triangulaires, etc.. (i) Et s'il est vrai que la formation du nombre, comme celle de la figure, postule une construction dans l'espace, qu'un nombre quelconque soit une figure plus schématique et plus simple — et c'est encore M. Berçson qui nous paraît avoir mis en lumière ce point essentiel (a) — il s'ensuivrait également que les hétérogénéités numériques sont en fin de compte des hétérogénéités spatiales, une sorte de résistance passive opposée par ce milieu en apparence amorphe à telles déterminations que notre pensée prétendait lui imposer. Si d'ailleurs l'espace était aussi homogène qu'on se plaîl à le dire, d'où viendraient les différences des figures entre elles ? Toute diversité signifie une hétérogénéité. Et l'on est conduit avec Spire à distinguer dans l'espace ce qu'il appelle « sa nature ontologique » et « sa nature géométrique » (3) et même à admettre en quelque sorte deux espaces : l'un parfaitement homogène, mais absolument réfractaire aux synthèses, qui ne serait que l'identité matérialisée; l'autre qui rend les synthèses possibles, mais parce qu'il en contient déjà, ne serait-ce que celle des trois dimensions qui le déterminent. Auquel cas, il y aurait un espace forme qui ne rentrerait pas dans la science ; ce serait l'espace à n dimensions, purement indéterminé, et il répondrait bien à la définition qu'en propose M. Bergson, « réalité sans qualité ». Et il existerait également un espace matière qui rentrerait dans la science ou plutôt qui la fonderait, mais ce ne serait plus un espace pur; il comporterait les trois dimensions que nous lui connaissons, il serait donc affecté de déterminations précises, il serait « réalité açec qualités ». L'un, logique, ne dépasserait pas la pure identité qu'il objective et son usage, s'il en comporte un, ne serait aussi que logique : nous préciserons par la suite le rôle qu'il joue dans le concept, le jugement et le raisonnement, dont il constitue le vrai cadre.

(i) Nouveaux Essais^ 1. ii, ch.xvi. §5; édit. Janet, t. i, p. 129. (a) Données imméd. de la consc, p. 67, sqq. (3) Pensée et réalité^ p. 337. •

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