CHAPITRE QUATRIÈME
trop aisément), du moins de telles synthèses sont-elles déterminées, non par la fantaisie subjective de chacun, mais par un principe, objectif ou subjectif — objectif en morale et subjectif en art — qui commande à tous, par une obligation nécessaire de la volonté ou par une obligation libre du jugement (i). Toujours est-il que, fondées ou illusoires, de telles synthèses ont une raison d'être et un point d'appui dans notre nature : la preuve en est qu'en fait elles sont communément acceptées comme telles, qu'il y a pour tout homme une forme morale liée synthétiquement à ses actes, une forme esthétique liée synthétiquement à ses sentiments. Mais unir directement et sans motif puissant, humain, c'est-à-dire universel, une idée à une idée, c'est s'exposer aux aventures qui ont condamné les métaphysiques; carde telles liaisons varient forcément avec les individus et donnent lieu à autant de systèmes que de penseurs. Sur ce point, Kant lui-même a fait tout le premier le procès des synthèses a priori de concepts, nécessairement subjectives (2). De plus, un concept n'est qu'une forme, non une chose : lier des concepts, c'est lier des liaisons et non des réalités ; l'entreprise est contradictoire. Un concept s'analyse et se résout en intuitions par l'intermédiaire d'autres concepts, d'ailleurs aussi nombreux qu'on voudra les imaginer, qui sont tous de plus en plus voisins du concret, du réel empirique. Le concept comme tel appartient à la logique ; il ne rentre dans la science ou n*a de prise sur l'action qu'à la condition d'être actualisé, soit dans une intuition sensible, soit par tout autre moyen.
Restent donc les synthèses du second groupe, celles qui exigent en dehors du concept, forme par elle-même vide, sans contenu, un élément déterminé ou du moins déterminable, une matière. Cette matière sera intelligible ou sensible, tout en restant a /)rîo ri. Peut-elle, dans ces conditions, être l'un ou l'autre?
Peut-elle être intelligible ? Kant lui-même refuse l'intuition intellectuelle, mais il est vrai que parfois il la suppose :
(i)Cf. Crit. de la r.prat. Mét.j des mœurs, Crit. du jugement, passim. (a) Crit. de la r. pure, t. if, p. 286, sqq.
elle cesse d'être une donnée, mais elle se survit h litre de postulat. Et c'est en imaginant comme actuelle cette intuition absente, en agissant comme si nous l'avions en notre possession que les synthèses morales et certaines synthèses esthétiques (celles du sublime, non celles du beau) (i) sont objectivement possibles a priori. Elles sont, non parce qu'elles sont, mais parce qu'elles doivent être ; nous les posons parce que nous les exigeons. Il y a là un problème dont nous dilTérons la discussion. Mais une objection de principe nous arrête avant tout examen de détail : même en admettant qu'elles s'imposent à nous, de telles liaisons cessent absolument d'être intelligibles, donc en toute rigueur ne sont pas. L'acte réalise peut-être ce que la pensée ne saurait concevoir, mais je ne puis me représenter, par exemple, la synthèse de la loi universelle et de la volonté particulière comme une donnée de mon expérience; au mieux, je la fais, je l'accomplis sans la comprendre. Si je m'oblige, c'est que la volonté force l'entendement et le contraint par des idées qui sont vides. Il resterait de voir si de tels principes de contrainte indéterminée ne sont pas par eux-mêmes à leur tour contradictoires, et si cette détermination par l'incompréhensible peut ofl'rir, non pas même un sens (ce qui à la rigueur n'est pas en cause), mais seulement la moindre chance d'être réalisée, la moindre possibilité d'influence ou d'action. M. Renouvier a montré que l'idée n'est qu'un abstrait qui, pour redevenir concret, doit être ramené aux données de l'entendement (a) ; et si, comme nous le pensons, l'entendement lui-même n'est que la sensibilité sous un autre nom et dans certaines de ses fonctions. Vidée, comme la catégorie, ne serait réelle que dans la mesure où elle n'est pas pure, où elle est empirique, où elle nest pas idée. Et si elle conserve cette absolue pureté, comment ce cadre sans tableau aura-t-il une puissance d'action sur la volonté ? L'idée est une matière négative, agissant par ce qu'elle ne contient pas. Elle conditionne des synthèses sans elle injustifiées et elle reste injustifiable,
(i) Crit. du Jugem. Analytique du sublime, t. ii, p. 187, sqq. (a) Essais de psychoL, t. i, p. 187, sqq.