CHAPITRE QUATRIÈME
les limites entre lesquelles pourra jouer cette contingence. Mais surtout, en ne voyant dans l'entendement et dans ses principes purs que la possibilité de l'expérience, Kant mesure au moins autant l'intelligibilité sur la réalité qu'il ne calque la réalité sur l'intelligibilité. Les synthèses a priori n'ont d'autre fonction à remplir que de permettre une nature; sans quoi eUes ne sont que des jeux subjectifs et sans intérêt. C'est donc que l'expérience seule justifie les formes qui la rendent possible et l'on avoue par là implicitement que la pensée est faite par les choses tout au moins autant que les choses par la pensée. Celle-ci se vérifie en se contrôlant par l'expérience. Or, l'expérience ne prouve-t-elle pas précisément que parmi l'infinité des synthèses possibles conçues par l'esprit, celles-là seules sont valables auxquelles elle apporte une confirmation? Est-ce là reconnaître qu'elle se plie à cemines synthèses plus larges et plus compréhensives, posées par l'acte de la seule pensée, ou ne serait-ce pas indiquer plutôt que la pensée combine les matériaux que l'expérience lui fournit de manière à rester aussi près que possible du phénomène et à reconstituer, jusque dans ses synthèses les plus hautes, les grandes lignes de la réalité? La loi procède du fait, non le fait de la loi, et les faits nous diront seuls finalement dans quelle mesure la nature peut devenir une pensée.
Mais nous relevons bientôt un aveu plus précieux encore et moins enveloppé. Les principes de l'entendement pur, dans leur application à l'expérience possible, se rapporteront tantôt à la seule intuition, tantôt à Yexistence même du phénomène. De là deux usages, Fun mathématique, l'autre dynamique; de là aussi, par suite, deux degrés dans la nécessité que Kant leur reconnaît : absolue et immédiate pour les premiers, elle n'est plus que conditionnelle et médiate pour les seconds. Si l'intuition, c'est-à-dire le donné, comporte une détermination rigoureuse, adéquate, il n'en est plus de même de l'existence. On reconnaît implicitement que les principes de la physique, expérience réelle, ont une spécificité qui les rend irréductibles aux principes de la mathématique, expérience idéale. A mesure que l'expli-
l'idée de hblation
•cation proposée porte plus directement sur les choses, considérées en elles-mêmes, dans leur réalité et dans leur devenir, elle fait un appel de plus en plus direct à ces choses ; elle ne les élucide qu'en les supposant. Kant admet donc bien deux applications successives et en quelque sorte deux hypostases de Tentendement, selon qu'il vise à déterminer la nature dans sa forme ou dans son contenu. On trouverait dans sa critique la transposition des théories métaphysiques de Plotin, une conçersion de Tintelligence vers le réel — et qui n'est vraiment qu'une pénétration plus grartde, bien qu'inavouée, du réel dans la pensée. La physique, ne se laissant pas réduire à la mathématique, exige une fonction de l'unité à la fois plus haute et plus souple, une intelligibilité plus matérielle en quelque sorte, moins logique peut-être, et certainement plus objective.
Le caractère commun à tous les principes pui's, c'est qu'ils sont, bien que Kant réserve ce nom à certains d'entre «ux seulement, des anticipations de l'expérience. Avant d'être, le phénomène, intrinsèquement considéré, est anticipé : dans sa forme, comme quantité extensive ou grandeur; dans sa matière, comme quantité intensive ou degré. Kant en conclut a priori la continuité, la divisibilité à l'infini et l'absence de vide, toutes déterminations réelles de la matière. Une fois donné, le phénomène est anticipé dans son union avec tous les autres, car nous posons a priori l'expérience comme possible grâce à la représentation d'une liaison nécessaire des perceptions; il est anticipé également dans la nature et la valeur du rapport qui l'unit à ces autres phénomènes. Du premier ordre d'anticipations Kant déduit, toujours sans faire appel à l'expérience, les principes de la permanence de la substance (c'est-à-dire de la constance dans la quantité de la matière), de la liaison causale et de l'action réciproque des substances, selon qu'on envisage celles-ci dans leur succession ou dans leur simultanéité. Du second groupe, il conclut en même façon aux postulats de la possibilité, de la réalité et de la nécessité * empiriques, c'est-à-dire de l'accord du phénomène considéré avec les conditions formelles, matérielles ou générales de