CHAPITRE VI
La solution d'un problème philosophique, si nette et si rigoureuse qu'elle soit, ne peut jamais s'imposer avec T évidence universelle et irrésistible que comporte la démonstration d'un théorème de mathématiques. Descartes, qui pensait le contraire, s'est trompé sur ce point : de là ses erreurs de méthode et ses illusions métaphysiques.
Ce n'est pas que toute démonstration, aussi bien mathématique que philosophique, ne repose en dernière analyse sur quelque chose qui n'est pas démontré : axiomes, définitions, hypothèses et postulats. Mais les axiomes et les définitions des sciences mathématiques, construits a priori par l'entendement pur, sont universellement acceptés. Leur simplicité et leur clarté parfaites préviennent toute équivoque : ils doivent à leur origine même
un caractère de nécessité qui se transmet à toutes les propositions dérivées. Enfin ils n'intéressent pas notre faculté de sentir et sont sans rôle direct dans la vie pratique.
Il en est tout autrement des hypothèses et des postulats sur lesquels peuvent se fonder des démonstrations philosophiques. Ceux-ci ne sont plus construits a priori par l'entendement pur. Ce sont des produits souvent obscurs, souvent même inconscients, des croyances et de la réflexion combinées. Ils intéressent l'âme tout entière, et décident, parfois sans qu'on le sache, de la direction morale de la vie. L'esprit qui se fonde sur eux les a adoptés, les a choisis d'une certaine manière. Voilà pourquoi le philosophe ne saurait forcer l'assentiment de tous comme le mathématicien: il ne peut guère prétendre à être approuvé que par ceux qui ont déjà choisi comme lui, ou à qui il persuadera de le suivre.
La démonstration n'est pas pour cela sans valeur : en matière de morale surtout, il est d'une haute importance que les conséquences soient rattachées rigoureusement aux principes. Mais il est bon de se rendre un compte exact de ces principes, quand même on ne peut pas les démontrer, et d'expliquer un choix qui, pour être consenti.
pour être libre dans une certaine mesure, ne doit cependant pas être arbitraire.
La notion de responsabilité s'est dédoublée.
D'une part la notion de responsabilité légale s'est dégagée de tout élément subjectif, pour devenir exclusivement objective. De l'autre, la notion de responsabilité morale, vide en elle-même, emprunte au devoir un contenu positif, et peut être représentée symboliquement dans la conscience .
Même en acceptant cette solution du problème, il est naturel de se demander aussitôt : Pourquoi celle notion vide de la responsabilité morale pure? N'est-ce pas une contradiction dans les termes, que de parler d'un concept absolument vide? Et quel rôle attribuer, soit dans l'ordre théorique, soit dans l'ordre pratique, à une responsabilité « nouménale » dont nous ne pouvons ni ne pourrons jamais rien savoir? C'est le fantôme d'une ombre, c'est un dernier reflet de la mystérieuse « chose en soi » de Kant, que tout le monde après lui, même ses plus fidèles disciples, ont été d'accord pour
220 L'IDÊË D£ RESPONSABILITÉ.
laisser s'évanouir. Puisque cette notion ne saurait être que vide, elle ne saurait être aussi qu'inutile. Qu'on la supprime, rien n'est changé et tout est simplifié.
Remontons aux principes qui ont dirigé notre analyse et notre démonstration : on verra que cette notion de responsabilité morale pure, toute vide qu'elle est, doit jouer un rôle très important au milieu de nos idées morales, et se trouve parfaitement légitime.
Tout d'abord, si nous ne savions pas que le mérite véritable, que la responsabilité vraie nous est nécessairement inconnue, en d'autres termes si nous cessions d'avoir présente à l'esprit la relativité de toute notre connaissance, même de la connaissance du moi par le moi, qu'arriverait-il? La notion de responsabilité morale que nous donne la conscience ne serait plus pour nous un pur symbole, sans aucune analogie nécessaire avec la réalité pure. Elle n'aurait pas seulement une valeur pratique. Elle acquerrait à nos yeux une valeur théorique : la conscience nous informerait donc pertinemment des degrés de notre mérite ou de notre démérite.
En même temps que cette notion perdrait son caractère symbolique, la confusion entre la notion
de responsabilité objective et la notion de responsabilité subjective, confusion que tous nos efforts tendent à dissiper, deviendrait inévitable. En effet, si le mérite de chacun peut être connu, n'est-il pas juste que chacun soit traité selon son mérite, et la loi pénale elle-même n'est-elle pas obligée d'en tenir compte? La conséquence est nécessaire et tous les obstacles pratiques n'empêcheraient pas un tel principe, si funeste mais, si spécieux, de prévaloir et de dominer dans la loi. Au contraire, par des expédients, opposés eux-mêmes à toute équité, on essayerait d'atteindre à ce semblant de justice. Par exemple, si la conscience fait connaître à chacun son propre mérite, on ne saurait prétendre également lire dans la conscience d'autrui. Comment juger alors un accusé d'après son mérite? En contraignant sa conscience à avouer, en lui arrachant une confession volontaire, encore que ces mots jurent de se trouver unis. De là l'inquisition judiciaire, de là la torture, de là tous ces procédés d'instruction barbares et injustes, encore en usage aujourd'hui chez la plupart des peuples, et qui n'ont d'autre objet que de faire parler la conscience.
Mais, si l'on est bien persuadé que la notion de responsabilité morale, en tant qu'elle est positive,
^ti L'IDÉE DE RESPONSABILITÉ.
est purement symbolique, on la sépare tout naturellement de la notion de responsabilité légale, qui ne contient que des éléments objectifs donnés. On comprendra que, tenus de nous considérer comme moralement responsables, nous n^avons aucun moyen cependant de nous représenter ni môme de concevoir cette responsabilité morale, et que la loi par suite ne saurait en tenir compte. Là est l'utilité de cette notion vide et en apparence inutile. Est-ce donc peu de chose que d'empêcher la justice humaine de s'ériger en justice vraie, en justice absolue, comme sa tendance naturelle la porte à le faire, comme elle l'a fait presque toujours jusqu'ici, au prix de la plus cruelle iniquité ! C'est un grand bienfait que de déclarer inoccupée à jamais une place qui ne peut jamais être humainement bien remplie. La notion vide de responsabilité morale réduit la justice établie à son rôle nécessaire de protectrice sociale et prévient ses empiétements. Elle soulage en même temps la conscience de tous, en dispensant de prononcer des sentences toujours douteuses et téméraires sur le mérite des autres hommes. Non qu'elle nous engage à envelopper dans la même indifférence le vice et la vertu : nous sommes toujours obligés de mépriser et de fuir le premier,
d'aimer et de rechercher Tautre. Le devohva sur nous le même empire qu*auparavant, mais nous sortîmes délivrés de la lourde tâche de «sonder les consciences, et de juger des bons et des méchants.
Ainsi, grâce à la notion vide de responsabilité morale pure, toute confusion est rendue impossible; la justice établie est maintenue dans ses limites, et la conscience publique se délivre du malaise toujours croissant que produit l'ancien ne notion de responsabilité. L'utilité n'est donc pas contestable : reste la question de légitimité, en d'autres termes, la question de principes.
N'est-ce pas une contradiction, une absurdité manifeste, qu'une notion vide de tout contenu? Quel sens peut-on donner à une responsabilité dont nous n'avons aucune idée, et qu'il nous est absolument interdit de nous représenter? Pensons-nous même ainsi autre chose que des mots?
L'absurdité ne serait pas niable, en effet, si on prétendait posséder positivement une telle notion, en même temps que l'on affirme qu'elle est sans contenu. Mais on n'a pas cette prétention.
Quand on dit : la notion de responsabilité mor raie pure est vide, cela signifie : la notion positive
tu L'iDÉË DE RESPONSABILITÉ.
de responsabilité que nous trouvons dans la conscience est relative; bien plus, étant relative, elle ne* nous donne aucun jour sur la responsabilité morale réelle. En d'autres termes: nous avons une idée positive de responsabilité sociale ou légale : les éléments de cette notion proviennent de l'expérience, de la réalité objective. Nous avons aussi une idée de notre responsabilité morale, et la conscience nous dit que nous devons considérer cette idée comme valable; mais prenons garde que tous les éléments de cette notion sont objectifs, empruntés à la précédente, et que si nous éliminons tous ces éléments, il ne reste rien. Il nous est donc impossible de former une notion positive de responsabilité morale proprement dite. Nous n'avons aucun moyen de connaître notre véritable mérite, ni à plus forte raison celui de nos semblables; nous n'avons aucun droit de prononcer au nom de la vraie justice : abstenons-nous de parler de responsabilité morale pure, puisque ce concept est vide pour nous. Dès lors, la contradiction disparaît. C'est simplement la reconnaissance, ou, si l'on aime mieux, l'aveu de notre condition humaine et des bornes nécessaires de notre expérience. Le principe sur lequel nous nous fondons est
celui-ci : Nous ne saurions avoir d'idée positive que de ce qui est donné ou peut être donné dans notre expérience. Or la responsabilité morale absolue n'est pas du domaine de cette expérience. Pour la concevoir, en effet, il faudrait que l'homme se connût dans sa véritable essence, qu'il comprît comment son individualité, sa personnalité peuvent exister, quelle ^st la cause et la raison de la nature et du caractère qu'il trouve en lui, sans se les être faits à lui-même.
L'homme est-il en état de résoudre ces questions? C'est ici qu'il faut choisir. Les uns pensent que la raison de l'homme est faite à l'image de la raison suprême, et que rien ne lui est à jamais caché. Miroir conscient de l'univers, elle peut ou du moins elle pourra, à force de courage et d'efforts, s'expliquer et cet univers et t'homme même. L'essence de l'homme se manifeste à lui dans la conscience; avec ce point d'appui inébranlable dans la réalité vraie, il lui est possible de s'élever jusqu'au principe de toute réalité. C'est l'acte de foi en la raison qu'ont fait tous les grands métaphysiciens : Platon, Aristote, Descartes, Leibniz,. Malebranche, Spinosa, prennent également pour accordé que l'homme peut se placer au point de vue de l'absolu.
i26 LUDÊE DE RESPONSABILITÉ.
D'autres, parmi lesquels Kant est le plus illustre, s'appuient sur un postulat tout contraire. A leurs yeux, rien ne prouve, a priori, que la raison de l'homme soit capable de tout connaître et de tout comprendre. Sans doute elle s'attribue ce pouvoir, mais c'est faute de s'interroger ellemême. Cette opinion irréfléchie, cette confiance naïve dans la puissance illimitée de sa raison, est simplement une des nombreuses formes de la présomption par laquelle l'homme s'imagine d'abord que sa personne est la fin et la raison d'être de tout ce qui est. Il lui a fallu très longtemps pour qu'il s'accommodât d'habiter un petit canton ignoré de l'univers : il avait cru naturel que la terre, étant sa demeure, fût le centre du monde. Mais ici il n'y a pas moyen de lutter contre l'évidence. Comment nier aujourd'hui que la terre ne soit une humble planète tournant autour d'un petit soleil , emporté lui-même avec son système à travers l'espace infini? Moins d'un siècle a suffi pour que Copernic, Galilée et Newton n'aient plus rencontré de contradicteurs; on ne résiste pas à la démonstration mathématique. Mais que la même présomption anthropocentrique, s'il est permis d'employer ce terme, est difficile à vaincre quand nous sortons du monde physique, et qu'il s'agit de notre
esprit! Nous ne connaissons rien, non pas même notre moi, que sous la condition du temps et peut-être aussi de l'espace; nous ne pouvons penser sans faire usage du principe de causalité • Qui nous assure que le temps, et l'espace, et la causalité, aient quelque valeur, quelque sens, hors de l'esprit de l'homme? Nous n'en avons d'autre garant que notre tendance instinctive à attribuer à ces intuitions et à ce concept une valeur absolue. Cependant, plus la réflexion avance, plus elle montre que cette tendance nous égare. Elle montre que l'homme ne saurait sortir de lui-même, et que son absolu est un absolu humain. Il y a des conditions auxquelles toute la connaissance est soumise a priori^ et qui sont l'expression de notre nature même. C'est un effbrt chimérique que de vouloir franchir les bornes que nous portons avec nous. Les choses telles qu'elles sont en soi, la réalité absolue nous est nécessairement cachée. Sachons nous résigner à être hommes et non pas dieux. Notre raison a son domaine, encore assez vaste : que l'on mesure la distance qui sépare notre science de celle du génie imaginé par Laplace, qui posséderait la formule de l'univers ! Il ne s'agit pas non plus de nier ce que nous ne pouvons connaître. Il s'agit,
228 L'IDÊIi: DE RESPONSABILITÉ.
ce qui est plus difficile sans doute, et plus pénible aux prétentions humaines, d'avouer que s'il y a un absolu, nous ne le connaissons point, et ne pouvons le connaître.
En nous plaçant à ce second point de vue, nous avons pu considérer comme vide pour nous la notion de la responsabilité morale, sans soutenir que cette responsabilité n'existe point. En d'autres termes, nous avons reconnu le mystère de la prédestination et de la grâce, et nous n'avons pas cru indigne de la raison d'avouer qu'elle ne comprend pas ce mystère, nous n'avons pas cru davantage qu'elle fût obligée de le nier, parce qu'elle ne le comprend pas. S'il était possible au moi de se rendre compte de lui-même, de sa nature, de son essence, du caractère avec lequel il est né, et dont la marque s'imprime d'une façon nécessaire sur toutes ses actions et sur les efforts mêmes par lesquels il tente de se réformer, son premier devoir serait de poursuivre cette connaissance à travers toutes les difficultés. Mais puisque, ne se percevant lui-même que dans le temps, et contraint, pour connaître ses propres modifications, de les penser sous la loi de la causalité, il ne peut atteindre le tout, l'absolu de lui-même, le plus sage est encore de se résigner. Si nous ne pouvons conce-
voir la responsabilité morale dans sa réalité absolue, comprenons au moins notre ignorance. De la sorte, nous ne nierons point cette réalité, quoiqu'elle nous soit cachée, et nous ne serons point exposés, d'autre part, à prendre pour l'absolu le relatif que nous connaissons.
Faisons-nous ainsi trop bon marché des droits de la raison humaine? N'est-il pas excessif de lui interdire a priori la connaissance des choses telles qu'elles sont en soi? — C'est lui rendre service au contraire, que de lui donner conscience de ses limites, c'est lui épargner les erreurs et le trouble où elle ne manque point de tomber chaque fois qu'elle les dépasse. Que de fois les plus grands esprits se sont élancés à la conquête du royaume métaphysique de l'être en tant qu'être! Aucun n'y est entré, dans cette terre défendue. Les uns ont construit un magnifique poème d'abstractions, les autres une puissante généralisation de l'expérience : tous ont fait œuvre d'art autant que de science, et ont appelé l'imagination au secours de la raison. Le danger n'est donc pas que l'on restreigne les droits de la raison, car il est naturel que ces droits expirent où finit son domaine : le danger serait plutôt dans ses prétentions excès-
230 l*id£e de responsabilité.
sives et dans les échecs qui l'abattraient sans la corriger.
Il serait impossible, en effet, qu'à la longue la conclusion suivante ne finît par s'imposer à l'esprit découragé : c Puisqu'il n'est pas d'objet réel que la raison ne puisse atteindre, ni de relation réelle qu'elle ne puisse concevoir, tout pré-^ tendu objet qu'elle ne peut saisir, toute prétendue relation (comme la responsabilité morale absolue), qui lui échappe, n'existent point. » S'étant refusé à elle-même la faculté d'ignorer, elle peut suspendre son jugement, mais d'une façon provisoire : il faut qu'à la fin elle se prononce, qu'elle affirme ou qu'elle nie. Aussi bien que le sensualisme des sophistes, le dogmatisme des métaphysiciens pourrait prendre pour devise : « L'homme est la mesure de toutes choses » ; les sensualistes entendant les sens de l'homme, et les dogmatiques, sa raison. Dans les deux cas l'affirmation est téméraire, car s'il est vrai en fait que l'homme soit la mesure de toutes choses, rien ne prouve qu'en droit il doive ou puisse l'être. Que l'homme mesure tout à sa nature propre, à ses facultés de connaître, cela est naturel, cela est même nécessaire, quant à lui ; mais qu'il affirme que, objectivement, tout se mesure à elles,
CONCLUSION. 23 f
c'est une prétention que rien ne justifie. Ambition périlleuse qui le pousse à nier ou à affirmer^ quand il n'aurait qu'à se récuser, s'il se connaissait mieux !
Scepticisme, dira-t^on : aussi bien, pendant longtemps, Kant a-t-il été représenté en France comme un sceptique. Pourtant, en se plaçant sans arrière-pensée au point de vue que nous avons essayé de fixer, on verra qu'il ne saurait être question ici de scepticisme. Le scepticisme consiste à regarder toute certitude comme illégitime, par la raison que le critérium de la vérité nous fait défaut. Nos facultés de connaître sont mises en suspicion, et notre science s'écroule. Hormis la sensation présente, en tant que sensation , nulle connaissance n'a de valeur certaine. Ce n'est point là assurément une conclusion qui se puisse tirer de ce qui a été dit plus haut. On a refusé d'admettre que notre connaissance eût une valeur absolue : mais sa valeur humaine demeure entière. La raison peut encore former des propositions universelles et nécessaires : la démonstration géométrique est toujours légitime, l'induction des sciences physiques établit encore avec une entière certitude les lois de la nature. Seulement cette universalité et cette nécessité ont leur fondement dans
^2 LMDÊE DE RESPONSABILITÉ.
la constitution même de l'esprit humain. Nous pouvons juger et raisonner : il y a des jugements synthétiques a priori. Mais ces derniers aussi sont relatifs, et nous n'avons pas le droit de considérer notre a priori même comme un a priori absolu.
Cette relativité une fois reconnue est si loin du scepticisme, qu'elle prémunit au contraire toute notre science contre ses attaques.
En effet, tant que nous prétendons à une vérité absolue, le scepticisme pourra toujours nous demander qui nous garantit que nous l'avons atteinte, ou seulement que nous pouvons la chercher. Les vérités éternelles objectivement nécessaires de Bossuet, pour un autre entendement que le nôtre, sont-elles encore des vérités ? Descartes a bien pu supposer un malin génie qui ferait en sorte que nous nous trompions dans les jugements les plus simples, par exemple dans l'addition de deux et deux. Mais si nous avouons que toute vérité par nous acquise est par ce fait même une vérité humaine, le scepticisme est impuissant contre elle. L'histoire confirme en tout point cette déduction. Le dogmatisme métaphysique qui pense encore atteindre l'absolue vérité et l'explication dernière des choses « par les premières causes et les
premiers principes », rencontre une indifférence presque générale, expression assez dédaigneuse du scepticisme. D'autre part les mathématiques ont pleine conscience de leur origine et de leur but : elles savent que l'entendement humain les tire tout entières de lui-môme, en d'autres termes qu'elles lui sont relatives: qui s'avise de combattre les mathématiques, ou de nier leur certitude, à l'exemple de l'épicurien Polyœnus ? Pareillement les sciences positives de la nature ont proclamé, parla bouche de Mûller, de Helmholtz, et de du Bois-Reymond, qu'elles ne prétendaient en aucune façon à la connaissance de l'absolu de la nature, mais qu'elles étudient seulement les phénomènes et leurs lois, c'est-à-dire ce qui est relatif aux sens et à l'entendement de l'homme. Aussi ne voit-on personne qui songe à être sceptique au sujet de la physique ou de la chimie. Montaigne même ne s'amuserait plus aujourd'hui à ce jeu.
Ainsi, faire sentir à la raison ses bornes naturelles, ce n'est point la condamner à l'impuissance : soutenir la relativité de la connaissance
tu L*ID£ë de RESPONSABILITË.
humaine, ce n'est point nécessairement être sceptique. Mais il est un autre reproche auquel nous devons aussi répondre, ou, pour mieux dire, un autre soupçon dont il faut nous laver : ne sommesnous pas, dans nos principes, et dans les conséquences que nous en tirons, d'accord avec les positivistes, sinon dans les termes, au moins pour le fond? N'est-il pas conforme à leur doctrine de déclarer vide de tout contenu la notion subjective de responsabilité, et de n'admettre que des éléments, objectifs dans la notion de responsabilité légale ? Ne disons- nous pas comme eux, en repoussant les prétentions de l'esprit humain à connaître la réalité dernière des choses:
Sors tua mortalis : non est morlale quod optas?
Le positivisme demande que l'homme s'abstienne de toute spéculation métaphysique, comme inutile et illusoire : n'est-ce pas le point où nous mène la doctrine de la relativité de la connaissance ? Les phénomènes et leurs relations nécessaires dans le temps et dans l'espace, les faits et les lois : voilà le domaine, illimité du reste, que l'esprit peut occuper, mais sans pouvoir en sortir. La sagesse de l'âge positif consiste à s'y tenir : ne nous rendons-nous pas à cette sagesse, quand
nous disons que Fabsolu, s'il existe, nous est nécessairement incompréhensible, de par la nature même de notre entendement?
Un des hommes qui connaissent le mieux le mouvement des esprits de ce temps, observant une tendance générale aujourd'hui en France à accepter les résultats de la critique kantienne, la caractérisait ainsi : « Je considère le kantisme comme une sorte de positivisme honteux. On est d'accord avec lui sur les principes, mais on répugne à accepter les conclusions, à cause de ce qu'elles ont d'étroit et de sec, d'insuffisant pour le cœur, de tyrannique pour l'esprit. On se trouve aingi à moitié chemin entre le positivisme avoué et l'effort métaphysique : plus près de l'un ou de l'autre, selon lès dispositions de chacun. Mais c'est un état d'équilibre bien instable, et l'on finit toujours par tomber du côté où l'on penche. »
Il est vrai, bien des esprits que le découragement métaphysique a atteints, mais que la sécheresse positiviste rebute encore, demandent à la critique kantienne un compromis qui satisfasse à la fois leurs besoins scientifiques et leurs instincts rationnels. Et en effet, si on prend cette critique par un côté seulement, si on s'attache à sa partie négative à l'exclusion du reste, on y trouve tous
236 LMDÊE DE RESPONSABILITÉ.
l«s principes d'un positivisme à qui il ne manque que son nom. Toute recherche métaphysique est expressément condamnée, au nom de la nature même de Tesprit humain ; Tentendemeiit est déclaré vide a priori^ et ses concepts ne peuvent s'appliquer qu'aux intuitions sensibles : donc, sans intuition sensible, il n'y a point de science, il n'y a pas même de connaissance possible. Par suite, nous ne pouvons avoir aucune idée des choses telles qu'elles sont en soi, et le domaine de notre pensée ne dépasse pas le champ de l'expérience.
Ces propositions ne sont-elles pas identiques, en apparence du moins, aux principes mêmes du positivisme? La science de la nature s'accommode aussi bien des uns que des autres. En France, le triomphe de l'esprit scientifique en philosophie s'est traduit par la faveur dont jouit le positivisme : en Allemagne, les Naturforscher ont témoigné autant de respect pour Kant que de mépris pour le dogmatisme métaphysique et la spéculation sur l'absolu. Les écrits philosophiques de du Bois- Reymond sont significatifs à cet égard. Il s'inspire de la critique kantienne, quand il détermine a priori les limites selon lui infranchissables de la connaissance de la nature ; et en même temps il ne dit rien que le positivisme le plus décidé, et à
plus forte raison, qu'un positivisme hésitant et inavoué ne puisse admettre.
Mais voici maintenant par où notre point de vue diffère de celui des positivistes. Pour eux, la relativité de toute connaissance est un fait d'expérience. Après avoir vainement cherché des causes, l'homme se borne à découvrir des lois ; après avoir vainement spéculé sur les substances, il observe et classe les phénomènes. C'est le signe caractéristique du progrès : il est la preuve que l'esprit est entré dans sa maturité positive. La thèse fondamentale du positivisme, son postulat suprême, c'est la théorie des trois périodes : Littré l'a expressément avoué. Or elle s'appuie sur l'histoire, non sur l'analyse psychologique ou logique. Point de théorie explicite de la connaissance, et, pour le dire en passant, on reconnaît là ce caractère vague du système positiviste, qui lui a valu tant de partisans, mais qui fait aussi sa faiblesse. Nous rencontrons seulement un sensualisme dont les origines sont faciles k découvrir dans le dixhuitième siècle, puisque Auguste Comte se rattache de la façon la plus directe aux auteurs de l'Encyclopédie . L'esprit en somme est conçu comme passif dans la connaissance : la valeur de la pensée lui vient de sa conformité à l'objet, et
non point de Tespi it lui-même. Le rôle actif de l'esprit doit être uniquement de se placer dans les meilleures conditions possibles pour refléter l'univers, tel qu'il tombe sous notre connaissance, c'est-à-dire de s'armer d'abord des meilleurs instruments et des méthodes les plus parfaites pour observer et analyser les faits, pour supposer et démontrer des lois, puis de se dégager de toute illusion subjective qui serait de nature à altérer la pureté de l'image.
Gela posé, quand le positivisme admet que « toute connaissance humaine est relative », il n'entend pas, comme les disciples de Kant, que toute connaissance est un produit de l'activité de l'esprit humain ; il emploie simplement une formule commode pour exprimer que l'absolu, les causes, les origines n'étant jamais donnés dans l'expérience, le philosophe n'a pas à s'en préoccuper, puisque son but unique est de systématiser le plus rigoureusement possible le monde de l'expérience. Les positivistes n'attachent donc à ce terme, relativité de la. connaissance, qu'un sens négatif. Il leur sert à condamner d'avance, à rejeter a priori toute métaphysique, toute recherche de l'absolu. Enfin cette recherche elle-même est proscrite à la fois au nom du sensualisme et
au nom de Thistoire de Tesprit humain, d'après la théorie positiviste des trois âges.
Pour nous, au contraire, la relativité de la connaissance a un sens positif très important : c'est le résultat de tout le travail de réflexion de l'esprit sur lui-même, depuis Protagoras jusqu'à Kant. Ce n'est pas le congé signifié à .la métaphysique par la science positive triomphante, qui se prend elle-même pour type de toute connaissance valable. C'est l'esprit humain se reconnaissant dans le produit de son activité, et comprenant qu'il lui est impossible de faire dans toute connaissance, quelle qu'elle soit, le départ entre ce qui vient de lui et ce qui vient du dehors. Protagoras avait eu le mérite de poser ce problème; Platon s'efforça de le résoudre dans le Théétète, et depuis lors, toute doctrine philosophique dut rechercher quelle était, à son sens, la part de l'esprit humain dans la connaissance. Ainsi s'explique l'importance toujours croissante du problème de la connaissance au point de vue de la métaphysique. Celle-ci cherchait par quelle disposition particulière, par quelle conversion (éiîiorpiçT)), l'âme pouvait se placer au point de vue de l'absolu. Ni Aristote, ni Descartes, ni Leibniz n'ont réussi à toucher le but, et Kant enfin a expliqué la cause
de leur insuccès : c'est que toute connaissance humaine est essentiellement l'œuvre de l'esprit, la pensée étant soumise à dés conditions a priori, et qu'ainsi l'objet tel qu'il est en soi nous est caché par le fait même de notre nature. Vouloir se placer au point de vue de l'absolu serait vouloir cesser d'être homme, et substituer à notre faculté de connaître un autre entendement, un entendement absolu, dont nous n'avons aucune idée. Hegel a tenté la chose, et il a réduit la métaphysique ad absurdissimum^ comme le dit fort bien Stuart Mill.
Ainsi pour les positivistes, relativité de la connaissance signifie simplement exclusion de toute métaphysique au nom de l'empirisme, ou, si l'on aime mieux, de la méthode scientifique, à qui elle n'offre point d'objet. Point d'autre justification que la nécessité d'un prétendu progrès de l'esprit humain entrant dans la période positive. Pour nous au contraire, la relativité de la connaissance résume tout l'effort de la réflexion philosophique sur ce problème : quelle est la part de l'esprit dans la connaissance? C'est l'esprit humain prenant conscience de sa condition, et se résignant, non seulement à ne plus se croire placé au point de vue de l'absolu, mais aussi à ne plus tenter d'inu-
CONCLUSION. 2il
tiles efforts pour y atteindre. Serait-il légitime, serait-il juste de confondre des doctrines dont l'inspiration est si différente? N'y a-t-il pas très loin de Kant à Auguste Comte? Celui-ci est le successeur des empiriques: Kantn'a-t-il pas cherché, au contraire, à établir les conditions universelles a priori de toute connaissance, même empirique ? N'a-t-il pas trouvé l'explication de tous les caractères de la connaissance dans le sujet, qu'Auguste Comte, sans plus ample examen, déclare simplement réceptif?
Mais, si tous deux arrivent à la relativité de la connaissance par des voies différentes, le résultat n'est-il pas le même en définitive? Tous deux n'énferment-ils pas l'esprit humain dans les bornes de l'expérience, en lui interdisant à jamais l'accès de la réalité absolue et l'explication dernière des choses? Tous deux ne lui enlèvent-ils pas la foi qu'il avait en lui-même, et qui faisait sa grandeur?
Il s'en faut de beaucoup : nous allons reconnaître ici encore, sous une ressemblance apparente, une divergence profonde entre les deux doctrines.
Le positivisme prétend nous transporter résolument du domaine des rêves et de l'illusion dans
'ii^ L'IDÉE DE RESPaNSABILlTÉ.
celui de la réalité et de l'activité féconde. Dans la période métaphysique, l'esprit humain s'épuisait à poursuivre l'insaisissable, la substance, la cause, l'infini. Dans la période positive, il conquiert la connaissance de la nature, et cette connaissance, bien que limitée aux phénomènes et à leurs lois, est suffisante, puisqu'elle nous en assure l'empire. Le positivisme pourrait donc prendre à son compte la formule célèbre « Contente-toi du monde donné ». La conquête de ce monde lui paraît être l'emploi raisonnable, et le seul raisonnable de l'activité humaine. La perfection de l'esprit positif serait de ne plus chercher à sortir parla pensée de ce monde seul réel pour nous, de bannir à tout jamais, d'oublier les rêves de la métaphysique. La science et la généralisation des sciences, qui serait la philosophie, doivent suffire à tous les besoins de notre esprit, sans préjudice bien entendu des « douceurs très ravissantes » de la poésie.
C'est là une façon d'entendre la relativité de la connaissance que nous ne saurions accepter. A notre sens elle choque ce qu'il y a de plus élevé et déplus noble dans la nature humaine, cette voix intérieure qui crie, au contraire : « Ne te contente pas du monde donné ! » Kant lui-même reconnaissait la puissance de cet instinct profond
de notre nature, quand il disait que « l'homme ne
peut pas plus se passer de métaphysique que d'air
respirable ». L'esprit de l'homme étouffe dans le
monde de l'expérience, si ce monde est clos de
toutes parts : il peut se résigner à n'en point sortir,
sachant que l'au delà lui est inaccessible, mais il j
ne peut se résigner à perdre la pensée de cet ]
au delà.
En d'autres termes, pour le positiviste, la réalité relative que nous pouvons connaître est la seule que nous devions considérer comme réelle : toute autre n'existe point pour nous et doit être bannie de notre esprit comme une cause d'erreur et de trouble. Mais, si la pensée d'une réalité absolue, quoique inconnaissable, n'est pas là constamment pour contre-balancer l'impression quotidienne de la réalité empirique, la relativité de cette réalité empirique ne devient-elle pas un vain mot? La réalité empirique ne prend-elle pas peu à peu à nos yeux le caractère de l'unique réalité? Ceci explique pourquoi le positivisme, tout en proclamant la relativité de la connaissance, est cependant une philosophie très dogmatique. Elle promet hardiment à ceux qui l'acceptent la tranquillité d'esprit que les autres doctrines sont impuissantes à donner. Dogmatisme insupportable, au prix duquel
fU L'IDÉE DE RESPONSABILITÉ.
celui d'un Leibniz ou d'un Descartes ne paraît plus qu'une noble témérité! Quand ces grands métaphysiciens s'efforçaient d'atteindre la raison dernière et le principe suprême de toutes choses, chacun restait juge de la valeur de leurs démonstrations. La doctrine de l'harmonie préétablie ne se présentait après tout, de l'aveu même de Leibniz, que comme une belle hypothèse, et la plus propre à satisfaire aux conditions du problème posé. Mais le dogmatisme positiviste parlerait au nom de la science qui prétend démontrer absolument, et qui ne nous laisserait point d'issue. Enfermé alors dans le monde de Texpérience, l'homme s'écrierait avec Pascal « qu'il n'est produit que pour l'infinité j>. A nos yeux, si l'homme doit se résigner à ne point connaître l'absolu, c'est à la condition d'en avoir la pensée constamment présente. Il n'y a rien là de contradictoire, et nous avons vu qu'une notion vide n'est pas un pur rien. L'idée que toute réalité empirique est relative nous préserve de l'ivresse scientifique ; nous ne sommes plus tentés de prendre notre science pour la science absolue. La raison ayant conscience de conditions auxquelles elle est soumise, comprend que l'essence véritable du monde et du moi lui-même lui échappe : elle s'explique désormais ses propres erreurs métaphy-
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siques sans y retomber, et résignée, mais non mutilée, elle se dévoue à Taccomplissement de sa tâche humaine.
Entendue de cette façon, la relativité de la con-: naissance n'a plus rien qui froisse les aspirations les plus élevées de Tâme, ni qui lui donne, si Ton ose dire, la sensation d'être captive et dépouillée de ses ailes. La place de l'infini, de l'absolu dans la pensée n'est point supprimée : invisible et présent, s'il ne peut être connu, il n'est pas cependant méconnu. La dignité de la raison n'a rien à souffrir de l'aveu de ses limites et de son impuis*sance à tout savoir, précisément parce que cet aveu est volontaire. Une fois qu'elle a reconnu tout ce qu'il y a de puéril dans l'illusion anthropocentrique ; une fois qu'elle a compris combien il est peu vraisemblable qu'un être fini, jeté en un point du temps et de l'espace, puisse saisir la réalité absolue de toutes choses, ou même d'une seule, la raison désabusée ne trouve pas trop amère cette connaissance de soi-même et peut y trouver de quoi consoler sa fierté. Elle ne regrette pas plus sa présomption première que l'homme fait ne voudrait redevenir enfant. Elle a enfin un sentiment secret qu'elle est plus près de l'absolu, quand elle avoue qu'elle l'ignore et que
son rapport à la réalité empirique lui échappe, que quand elle pensait pouvoir l'atteindre et l'enfermer dans les cadres de notre entendement.
Mais cette philosophie est une impasse. — D'accord : l'homme pourrait-il penser autrement qu'avec son esprit? On ne lui impose point ces limites; c'est lui-même qui reconnaît les bornes où sa nature le contient.Toules les puissances, toutes les énergies de cette nature peuvent encore §e développer. Elles y sont mieux disposées que jamais, puisque les difficultés inextricables suscitées par l'ancien dogmatisme ont disparu avec lui. Par exemple, tant que Ton attribue au temps, à la causalité, et par suite au déterminisme des phénomènes une valeur objective, comment peut-on prouver l'existence d'une cause libre, comment même )a comprendre? C'est un concept contradictoire. Si au contraire on reconnaît dans le temps une intuition pure a priori de l'esprit humain, dans la causalité une forme de son entendement, et par suitedansle déterminisme un cadre universel et nécessaire de tous les phénomènes pensés
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paj* nous, la contradiction s'évanouit. Ce déterminisme n'a plus à nos yeux le caractère d'une réalité absolue, et, bien que nous ignorions tout à fait ce que cette réalité absolue peut être, il suffit que le déterminisme universel n'ait plus, comme les phénomènes eux-mêmes, qu'un caractère relatif, pour que nous soyons délivrés des angoisses où nous jetait le fantôme d'une nécessité inéluctable. La science peut désormais prendre le déterminisme pour son postulat fondamental, comme le voulait Claude Bernard : nous n'y voyons plus aucun danger, parce que nous savons que ce postulat est une hypothèse innée pour ainsi dire h l'esprit humain, et qui ne peut avoir qu'une valeur humaine.
En même temps que la science est affranchie de toute entrave métaphysique, elle est garantie contre ses propres excès ; elle sait qu'elle est relative à la nature de l'esprit humain, et qu'elle doit à cette relativité même sa certitude, sa nécessité, et jusqu'à sa valeur objective : il n'est donc pas à craindre qu'elle donne naissance à un nouveau dogmatisme. Là est Tutilité de la réflexion philosophique, de lacritiquede l'esprithumain, contrepoids indispensable à la masse toujours croissante dos sciences positives. Plus celles-ci se déve-
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loppent et étendent leurs conquêtes, plus il est nécessaire que l'homme n'oublie point quels en sont l'origine, le fondement et la valeur, et que la réalité absolue lui est inaccessible.
Ainsi, quand la raison a le courage de reconnaître sa condition et de s'astreindre à rester dans ses limites naturelles, le dogmatisme métaphysique disparaît devant la science positive ; mais par un juste retour, la science, se sachant relative, laisse place à la croyance. Non que la porte soit ouverte à toutes les superstitions : au contraire, la science positive les déracine une à une, à mesure qu'elle répand partout une notion plus exacte et
plus rigoureuse des lois de la nature. Mais cette réalité absolue, que notre science ignore et doit vouloir ignorer, que nous ne pouvons pas même nous représenter, sauf au moyen de symboles, nous pouvons du moins croire qu'elle est conforme à ce que réclame notre nature morale.
Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas. Il n'appartient à celle-ci ni de les appuyer ni de les combattre. Ce qui est le plus inacceptable dans l'optimisme de Leibniz, ce n'est pas l'optimisme même, c'en est la démonstration. Non, le règne de la nature ne coïncide pas avec le règne de la grâce. Tout au moins n'avons-nous aucun moyen
de comprendre comment cette identité est possible, ni même ce que peut être le règne de la grâce. Dès que nous essayons de le concevoir, nous nous y transportons nous-mêmes avec les formes et les catégories de notre esprit, et nous en faisons un nouveau règne de la nature. Mais, sachant que cette nature où nous vivons est toute relative à notre faculté de connaître, et que le plus haut effort de notre esprit ne saurait nous enfaire sortir, le recours à la foi nous est ouvert, si nous voulons. Foi signifie proprement confiance. Il ne s'agit pas ici de croire sous bénéfice d'inventaire, et de demander à la raison la confirmation de ce qu'il faut admettre. La foi véritable est indépendante, et trouve un fondement propre dans l'énergie morale de l'âme. La théologie rationnelle inventée parle moyen âge est une conception bâtarde. La raison, sur son domaine, n'a que faire de la foi : hors de son domaine, elle ne peut rien, et la foi est obligée de se suffire. Leur antagonisme n'est donc pas à craindre, ni leur alliance à rechercher; elles ne peuvent pas plus l'une contre l'autre que l'une pour l'autre. Nous ne pouvons rien savoir de notre responsabilité morale véritable, nous ne pouvons même la concevoir ; mais rien ne nous empêche non plus de croire à la chute
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originelle et à la rédemption, comme à un symbole de notre destinée.
La nature de Thomme lui permet de se coanaître lui-même dans le temps, comme placé au milieu d'un univers sensible. Cet univers, la science lui en donne les lois, et du même coup l'empire. Mais l'homme ne se contente pas du monde donné : il s'élève de la science positive à la philosophie. Obtient-il accès dans le monde de l'absolu ? Non, la philosophie ne saurait donner à l'homme l'intuitioji de ce qui n'est pas' objet d'expérience. Mais elle lui fait comprendre qu'il ne peut saisir que des phénomènes, que sa propre personnalité lui est un mystère, et que le devoir seul donne un sens à la vie.
Cette philosophie élève l'homme et l'humilie à la fois. Elle raille notre vanité et notre présomption naturelles, et met un frein à l'orgueil de notre raison ; mais elle nous relève en même temps, en éveillant en nous le sens mystérieux du divin. Elle nous fait sentir l'impertinence de notre raison, qui discutait familièrement les conditions d'existence de l'absolu ; mais du même coup, elle nous amène à l'humilité et au respect. Incapable de tout connaître, l'homme ne juge plus indigne de lui de croire sans savoir, et d'espérer sans mériter. Le
moi perd de son importance démesurée, de son intolérance, de son égoïsme : il devient plus accessible à la sympathie et à la charité, en un mot, à la justice.
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