CHAPITRE VI
DE L'ÉCLAT DE LA FORME OU DE l'iDÉAL COMME ÉLÉMENT
Dans la définition du heau donnée par saint Thomas, ,1 ne nous reste plus qu'un mol à explinuer maiscemotestleplusimporlanl .t peut-être aussi lo plus difncile. Le beau, disions-nous avec le Maître c est « l'éclat communiqué par la forme au.x diverses parties de la matière, ou hien à plusieurs principes, à plusieurs actions, harmonieusement unis en un même tout. »
Qu^est-ce que cette forme dont il est question rians le texte du saint docteur? Est-ce une réalité ou une simple conception de lesprit? En quoi est-elle belle' En quoi consiste sa clarté? Comment peut-elle coinmuniquer la beauté aux parties du tout? Le beau est-,1 un ou multiple? Autant de problèmes qu'il faut résoudre, pour comploter notre tbéorie du beau considère objectivement et en lui-même.
§ I. Ce que c'est que la forme ou ridée dm être.
On l'a vu, dans tout être créé, il se trouve un certain nombre de parties, s'il est corps, un certain nombre d'attributs ou de puissances, s'il est esprit.
ÉLÉMENT DU BEAU. g{
lufis l'homme, i)ar exemple, il y a la faculté végétaiivf, la faculté sensitive, la faculté motrice, l'inteli-once et l'appétit, soit sensi/j/p, soit rationnel. On a II aussi que, dans l'individu, ces parties ou facultés |ne sont point éparpillées ni séparées, mais au contraire très étroitement reliées, et ne formant qu'un isciil tout, grAce à une force centrale primitive. Cette force a pour pmw^V;- attribut d'être une et d'être cause Ide l'unité de l'individu.
Vous avons d-it qu'il ne saurait y avoir et qu'on ne kiurait concevoir d'être qui ne soit un, c'est-à-dire [indivis en lui-même et distinct de tous les autres. Voilà un ^/'co/ir/ caractère de la force centrale : sa néjccssité. — Comme il serait trop long de distinguer un [are par ses diverses qualités, et que d'ailleurs il n'y a pas d'être dont nous connaissions toutes les qualités, nous en choisissons une entre toutes, mais limportante et caractéristique, spécifique, pour parler (omme les philosophes. Voilà un /;-o/:s/^//2^ caractère. [- Le dernier, mais non pas le moindre, c'est que de ' oliP qualité principale et maîtresse découlent toutes |î»'s autres qualités de l'être.
Pour résumer tout cela dans une définition, nous 'lirons que la forme ou l'essence d'un être, c'est la propriété que nous concevons la première dans cet "tre et qui lui appartient de toute nécessité; par lalu^'lle nous le plaçons dans son espèce et le dislin- |-'uons de tout ce qui n'est pas lui; dont toutes les entres propriétés nous semblent dériver et de laquelle -lies reçoivent unité ou cohésion. En un mot, l'es-
82 l'éclat de la fukmk ou de l'idi-al,
1 sence d'un fHre, c'est son idée. Dons la plante, c'es^ la vie végétative ; dans l'animal, la sensibilité ; dam| riiomme, la raison. C'est «l'après son idée que l'être été conçu et créé de Dieu; c'est elle qu'il doit expri-l nier et faire resplendir. Il est par (die et pour elle.
Or, parmi les «Mres iniiondiraldes qui peuplent le| monde, il s'en trouve «jui appartiennent à une même espèce et qui, par conséipienl, ont la mèiml idée. A ce point de vue, c'esl-à-dire en tant qu'elle n'est attachée à aucun individu en particulier, mais qu'elle est au contraire commune à plusieurs, l'idr^e est générale, universelle, abstraite.
De plus, si tous les imbvitlus api)artenant à une même espèce ont une même essence ou idée, aucun d'entre eux ne réj)uise, ne la possède même daii> toute sa pureté et toute sa plénitude, c'est-à-dire aw toutes les perfections accidentelles dont elle est su ceptible. Quelle est la fleur qui réalise toute l'idée de fleur, l'homme qui réalise toute l'idée d'honun. Ainsi envisagée, l'idée d'un être îi'est pas autre cho< que le type ou l'idéal de cet être, idéal qu'il ne réali sera jamais entièrement, mais dont il doit s'approch. le plus possible, afin d'acquérir la plus grande somm. de beauté possible.
,^ H. Healité de la forme et fondement de l'idéal.
Une école que déjà plus d'une fois nous avons reii contrée sur notre chemin, n'admet pas l'essence (^uant à l'idéal, si elle consent à l'admettre comm
ilormc de l'esprit, du moins elle lui refuse toute va- |lcur objective.
Cependant, depuis comme avant cette école, l'es- (irit humain contimie à rechercher l'essence et la cjMise, et la foi à l'idéal n'a rien perdu de son énergie. Le nombre «les esprits que satisfait la connaissance et la possession de la matière s'est peut-être accru de nos jours, mais le nombre de ceux à qui elle ne suffit [»as et qui se tournent avec passion vers la partie irdérieure et inniiatérielle des choses est bien grand en comparaison. On ne changera pas la nature, on n'empêchera pas un esprit d'avoir des inclinations d'esprit.
Ce que nous avons dit précédemment au sujet de 1 unité suffirait à établir l'existence de la forme dans les choses; les consitlérations suivantes la mettront davantage encore en lumière.
l'ounpioi, d'ailleurs, la raison humaine ne pourrait-elle produire l'acte philosophique par excellence, pénétrer jusqu'à l'essence des choses? Osera-t-on lui refuser la faculté d'abstraire et de généraliser? Et lexpérience ne vient-elle pas au-devant d'elle, la provoquer pour ainsi dire et l'aider à discerner l'immuable dans ce qui change, le nécessaire dans le contingent, dans le particulier l'universel? Si j observe les propriétés d'un être, de l'homme, par exemple, j'en remarque qui sont variables, indivi- 'luelles, accidentelles, et d'autres qui sont stables, •onstantes. universelles, en d'autres termes essentielles.
«4 l'éclat de la forme ou de l'idéal,
L'universel ou l'idéal est donc tout ensemble l'œu vrel de la nature et de l'esprit, comme parle Bossuet • « La nature ne nous donne au fond que des êtres particuliers, mais elle nous les donne semblables L'esprit venant là-dessus, et les trouvant lellemeiil semblables qu'il ne les distingue plus dans la raison dans laquelle ils sont semblables, ne se fait de tous qu'un seul objet et n'en a qu une idée. C'est ce qui a fait dire au commun de l'école que l'universalité se commence par la nature et s'acliève par l'esprit Universale inchuatur a natura, perficUur ah hitvilectu (1). »
Montons plus Iiaul, et le fondement ou la raison dernière de l'idéal nous apparaîtra non pas dans les choses créées, mais dans l'intelligence, dans l'essence '■ divine elle-même, a Dieu, dit excellemment saint Tliomas, connaît parfaitement son essence; il la connaît donc sous tous les aspects où elle peut être connue Mais elle peut être connue telle qu'elle est en ellemême, absolument, et d'une façon relative, en tant qu'imitable (participabilis, à quebiue degré de ressemblance, par les créatures; car l'essence de cbaque créature n'est pas autre chose qu'une certaine participation de l'essence divine. D'où il suit que Dieu, en connaissant son essence comme imitable à quelque degré par telle créature, la connaît comme exemplaire ou idée de cette créature, et ainsi des autres (2). » Et ailleurs : « Il faut dire que la divine sagesse contient
(1) Logique, i, 31.
eu soi les types de toutes choses, que nous avons ai^pelés idées, c'est-à-dire formes exemplaires. Ainsi le premier exemplaire de toutes choses n'est autre (jne Dieu lui-même (1). »
Voilà, certes, tout ensemble, une noble origine, un solide fondement assigné à l'idéal. Les archétypes (les choses sont d'abord dans la sagesse du Créateur; il les réalise ensuite hors de lui par la création, et leur donne la vertu de subsister en eux-mêmes ; c'est là que notre intelligence les découvre, et, en les découvrant, possède une copie des idées divines. ll^smn lumen intellectuale, quod est in iiobis, nihilest alitul quant quœdam partkipata similitudo Iwninis imreati, in quo continent ur rationes œteniœ.... Les choses tiennent à leurs divins exemplaires pour subsister, comme notre intelligence tient aux idées divines pour connaître (2;.
§ m. Beauté propre de l'essence ou de Vidéal.
- Pour moi, disait Cicéron, je soutiens qu'il n'est 'i»'n de si beau, en aucun genre de beauté, qui approche de l'exemplaire dont il est l'expression et limage. La beauté interne dont je parle, ni la vue ni 1 ouïe, ni aucun autre sens ne saurait l'atteindre il n'y
(•2) «Sicutenimomnes rationes rerum intelligibiles primo exisunt in Deo et ab eo derivantur in alios intellectus, ut actu inleiiigant SIC etiam derivantur in creaturas,ut subsistant. « f 9.84, a. o,.c.;.q. 105, a. 3, c.
86 l'éclat de la forme ou de l'idéal,
a que l'àme qui puisse la saisir et l'embrasser (i). . Voilà l'idéal chanté dans un langage digne de lui. et placé dans une région supérieure, inaccessible à. la beauté individuelle.
Qu'on la regarde de près, la beauté individuel!, trahit toujours quelque lacune, ici un niauipie d'inlégrité, là un défaut de proportion ou d harmonie. A vrai dire, il ne saurait en éin^ autrement. Borné, resserré par les étroites limites du temps et de l'espace, l'individu apparaît un jour sur un point de la terre et il meurt. Pendant sa vie, il hii faut subir de continuelles altérations, rinfluence du climat qui le domine, de l'air cpi'il respire, du milieu qui le vit naîlip et où mille causes viennent entraver son progrès. Du reste, il n'est point chargé de représenter son espèce à lui seul; d'autres êtres semblables à lui par tagent son essence, et le pins parfait d'entre eux s tient à une grande distance de son idéal.
J/idéal, au contraire, par sa nature même, exclut toute imperfection, b)ute lacune; accompH en son genre, supérieur au temps et à l'espace, il est exemp de la double infirmité de la naissance et de 1 mort (2). De là, chez tous les hommes, bien qu'à de
(1) «« Ego statuo nihil esse in ullo génère tara pulchrum, nu Don pulchrius id sit, unde illud, ut ex ore aliquo. quasi imago expnnnatur; quod neque oculis. neque auribus, neqae ulio sensu percipi potest. cogitatione tantum et mente complectimur (Oralor, a. 2.)
(2) « lias rerum formas appellat ideas ille, non intelligendi solum, sed etiam dicendi gravissimus auctor et magister, Plato eas gigni negat, ac ratione et intelligentia coniineri, cœter.
degrés divers, le goût de l'idéal et le dégoût de la réalité; de là les aspirations ardentes des nobles esprits pour l'invisible beauté, leur mélancolie profonde v • M face des vulgarités, des imperfections de la créahuv. De là ce mot de Rousseau, paradoxal en appaivnce, mais profond de vérité ; a Hors le seul être existant par lui-même il n'y a rien de beau que ce (jui n'est pas. »>
On nous oppose justement que le tort de l'idéal, L est de n'être pas, de ne représenter qu'une fiction, un rêve, ou si l'on aime mieux un regret de l'esprit. Il s'en faut bien que l'objection dise vrai. L'idéal, uejà nous l'avons montré, est l'exemplaire primitif et «livin de tous les êtres, la concentration du vrai, ^ l'essence du réel, ou comme dit Plotin « la fleur de Têtre. »>
On insiste, et l'on observe que l'idéal, c'est au moins l'invisibb», et que l'invisible ne resplendit pas, ne se montre pas à notre vue, et par conséquent nest pas beau, pour nous du moins.
Huand bien même il serait accordé que l'idéal ou
nasci. occidere, fluere, labi, nec diutius esse uno et eodem statu. >. Cicéron, loc. cit.
M. Rabier prétend qu'il y a « des beautés libres. » « Quel est 1 idéal d'un paysage, d'une ode, d'une symphonie? Ce sont là, dit Kant, de libres beautés, pulchritudo vaga, c'est-à-dire qui ne sont assujetties à reproduire aucun type déterminé. » {Psuchol^nie, c. 1.5. § 1.)
<m peut répondre qu'il n'existe aucun ôtre à l'état vague et indéterminé. Une ode, une symphonie, a son caractère et ses lois comme tout le reste, et, par suite, son idée, qu'elle doit exprimer avec toute la fidélité possible.
^^ l'éclat de la forme ou de l'idéal,
nnvisible n'agit point sur un être composé, tel que nous sommes, il ne perdrait point pour cela son prestige; car il pourrait agir sur un pur esprit se manifester et resplendir à la pensée. Niera-t-on la beauté de lame, parce qu'elle ne tombe pas sous les sens, ou n y a-t-il qu'une manière de connaître qu un critérium, celui de la sensation? - Ensuite si tout seul et dépouillé de toute enveloppe sensible, 1 idéal est trop pur, trop élevé pour exciter en nous une émotion estbétique, il ne demande (p,'à être expnmé pour trouver aussitôt le cbemin de noire Ame. Ln voici une preuve de fait : pourquoi le singe vous déplaît-il, tandis que la colombe a toutes vos sympatbies, sinon à cause de l'idée diirérenle qu'ils expriment à vos yeux? Qu'un artiste représente fidèlement les traits d'un martyr et ceux d^m homme en état d ivresse, l'impression est toute différente N'estce pas la preuve que l'invisible peut nous plaire cl nous plaît en effet par sa propre vertu?
11 y a plus : l'expression ou le signe tire sa beauté ou sa laideur de l'idée qu'il exprime. Pourquoi? sinon parce que nous sommes seci élément avertis que l'idée est le seul principe vivant, el que partout où elle est absente, il n'y a que des fantômes, de vaines ombres Il est important de l'observer encore, seul l'invisible ou 1 idéal provoque notre sympathie ou notre antipathie ; seul, il nous attire ou nous repousse ; seul aussi ,1 peut devenir sublime à nos veux ; l'expression, fùt-elle achevée, ne peut par elle-même qu, nous faire plaisir.
î; IV. Influence de la beauté idéale siir la beauté réelle,
.< Le sentiment du beau naît lorsqu'à travers les formes visibles, l'esprit découvre l'invisible essence, d Lamennais, dans ces paroles, exprime un fait dont •liacun peut reconnaître en soi-même la vérité. Mais [saint Thomas a dit plus et mieux que Lamennais, il a placé le beau « dans la splendeur que la forme communique aux diverses parties du tout : Resplenden- Uia formas (1) super partes proportionatas. ,> Ainsi, 'pour le Docteur angélique, la beauté d'un être vien- Irait avant tout de son essence et les parties seraient ' l.elles de la beauté de l'essence. Cicéron, à l'endroit |cilé plus haut, a dit à peu près la même chose : Quid- \(/ui(l est de fjuo ratione disputetur, id est ad ultimaïn ^f(i rjeneris formam speciemque redigendum,
Cette doctrine profonde s'accorde merveilleusement avec les principes de la raison et les données (le l'expérience. On ne l'a pas oublié, l'individu, tout individu créé, est fait sur un modèle, sur un type ; ce type idéal n'est autre que son espèce, qui le fait ce qnil est et qui lui donne sa place dans l'échelle des •Hres. L'idéal est donc le principe et comme la substance, le fond de l'individu.
1 i ) Le saint docteur dit encore : « Singula sunt pulchra secun- 'Jum propnam rationem, i. e., sccundum formam. >. {Opusc. de twciro.) - .. omnis forma per quam res habet esse, est participatio quaedam divincc claritatis. » (ibid.) - « Forma a quâ Ijependet propria ratio rei pertinet ad claritatem.»(M lib. Sent., iisi. o, <j. 2.)
90 l'éclat dk la forme ûl de l'iihUl,
De plus, la maliëre est pour la forme, l'accessoire pour Ir principal; et |>ar là m,:^nie, la forme regarde les parties ou les attrihuts .le IVtre comme autani d'organes et d'auxiliaires.
Les principes de saint Thomas jettent sur cette haute pensée une nouvHh^ lumière. Les attribuU d'un être sont postérieurs a son essence, d'une postériorité logique, sinon réelle ; ils sont tels ou t.-ls suivant (pi'elle est telle ou telle; pour cette raison on dit généralement dans l'école que les puissances découlent de l'essence, comme de leur source et de leur cause, non pas efficiente, mais formelle. S'il en est ainsi, l'essence ou l'idéal doit naturellement resplendirsur les parties et leur communiquer quelques rayons de sa propre beauté.
Oecette vérité découle cette première conséquence très importante, qu'un indivi.hi sera classé dans l'échelle de la beauté d'après la place qu'il occupe dans l'échelle de létre ou de l'essence. C'est ce que 1 expérience nous apprend avec la dernière évidence. La figure de l'homme est incomparablement pins belle que celle de lanimal, hi (igure de l'animal pins belle que la forme de la plante, et celle-ci plus belle que la forme de tout objet inanimé. Même chez l'homme d('vsh,'Mil('* de la vertu et du génie, la figure réfléchit toujours une Ame intelligente et libre; la figure de l'animal, à son tour, réfléchit une Ame sensible, un sujet connaissant et afl-ectif, bien que dépourvu de raison. La plante, une humble fleur, non< montre encore une Ame, l'Ame végétative, dont 1.
ÉLl^ME.NT DU BEAU.
vue excite en nous une douce et sympathique émo- (ion. Au-dessous de l'homme, de l'animal et de la i.Lnile, au sein de la nature physique, on trouve .ncore de la beauté, beauté grossière, mais réelle, .apable encore de parb^r à l'intelligence, d'éveiller .(u.'l([ue pensée, quelque sentiment. La matière ellemême, quoifjue privée de toute Ame, a cependant un l.iincipe qui n'est pas matériel, une forme simple et ictive, et elle suit des lois pleines de sagesse, qui ath'stent une inlelligenc<i partout présente.
La conscience rend le même témoignage que la raison. Nous le sentons, la pierre nous touche moins (\\w la fleur, la fleur que l'animal, et l'animal que lli(»nime. C'est que la pierre n'a point d'Ame ; la fleur en a une, mais elle ne sent pas, elle nous voit passer sans nous rien dire ; l'animal sent, nous regarde, semble nous adresser la parole et nous répondre; seule, la figure humaine réfléchit une nature inlelliu'ente et morale.
Souvent, il est vrai, les scènes de la nature nous émeuvent plus profondément que la vue de tel ou tel liomme ; mais c'est alors que notre esprit, plus vaste qne l'univers, leur prête sa poésie et les anime de ses sentiments. Le mot de Vauvenargues contient donc «me part de vérité et une part d'exagération ; « Tôt ou tfird nous ne jouissons que des urnes. »
Seconde conséquence de notre thèse, également (ligne d'être recueillie. Dans la même espèce, un in- •lividu sera d'autant plus beau qu'il approchera davantage de son idéal, un homme sera d'autant plus
92 l'ÈCUT DE LA FOnMK OU DE l'iDÉAL,
l'eau qu'il sera plus homme. Sans .ioute, tout indi- VHlu, a quelque degré, représente son espèce ; nous en voyons toutefois qui en ont reçu la vertu duno façon s. parcimonieuse qu'ils semblent ne représenter qu'eux-mêmes. Daulres, au contraire, se dislinpuent de la foule par une riche vitalité; ur.e ,,ualil,. .lommante a pris chez eu.x de grands .lé veloppon.enN et s accuse d'une façon .saillante : ., Ceux-là personnifient beaucoup .lindividus à la fois, leur unité .'.miivaut à un non.bre ; ils onl en Imcm, ou en mal „„ camctcrr, on les nomme le .j.,s(e, le brave, ou bie>, le m..sanlhrop(., le glorieux, l'avare. - Quelquefois il arnve que leur nom propre rlevient un nom gén.nque, ,1e sorte que tout hypocrite est un Tartufe. .Ip ['<■"' le génie de .Molière, comme, depuis Homère. to,u brave est un Achille. - Que si un homn.e porte en l„i non pas la physionon.ie .l',,,, vice, mais les marqnr.
éclatantes d„ne vertu, il s'approche de la beau!,..
Celur, par exemple, en qui seraient ras.semblés lo„s es traits de la force courageuse, bienfaisante et lul.a.re, aurait un caractère héroïque, une des faces do
la beauté ; il s'appelerail rhésée ou Hercule. Celui
qu. réunirait en lui tous les signes de la plus ha.Ke
maiesté, la sérénité dans la puissance, le calme dan.
la volonté irrésistible, une douceur impo.sante, un..
grandeur redoutahte, celui-là serait .livinement beau
Il s appellerait Jupiter (1). ,.
Au point de vue .le l'i.léal, l'art est supérieur à la
(1) Ch. Blanc, op. cit , p. 102.
iKiture. et la poésie à l'histoire. La nature ne produit .|ue des individus imparfaits et éphémères, tandis M"'' l'art néglige les traits accidentels, réussit à faire ' vivre l'espèce .lans son immuable et idéale beauté. Quant à la sup.iriorilé .le la poésie sur l'histoire, Arislole la fait a.lmirablement ressortir : « La difTéivnce entre l'histoire et la poésie n'est pas l'emploi I .s vers ou de la prose ; car on pourrait mettre en ers l'histoire .l'Héro.lote, et ce n'en serait pas moins ir.e histoire, avec les vers ou sans les vers. Mais la raie .litrérence, c'est que l'un raconte ce qui a été et Mitre ce qui aurait pu ctre. C'est ce qui fait que la -■sie est quelque chose à la fois de plus philosoluque et de plus sérieux que l'histoire, puisque la l'O.-sie s'occupe davantage de l'universel, et que Ihisloire s'occupe davantage du particulier. L'universel '" général, c'est l'ensemble des paroles ou des actes T" conviennent à un personnage donné, vraiseml.leinent on nécessairement ; et c'est le but où vise la poésie, en mettant des noms propres sous des généralités. Le particulier, c'est, par exemple, ce qu'Alcil'iade a fait ou ce qu'il a souffert (1). »
S V. Secessileel influence de ta clarté ou de la splendeur
sur le beau.
C'est trop peu, au gré de saint Thomas, que l'idéale l-eauté réside à l'intérieur de l'objet; il veut qu'elle
foélique, Bekker, p. 1451.
î>4 L*ÉCLAT DE LA FORME OU DE l'iDÉAL,
montre son éclat au deliors, qu'elle resplendisse ai regard. « Pour la beauté du corps, deux choses soin également nécessaires, indispensables : l'exacte piaportion des membres, et l'éclat de la couleur les écLi rant de sa lumière; et généralement, pour tou beauté, on demande I harmonieux accord de plu sieurs choses entre elles, soit des parties, soit des principes, soit des forces ou facultés sur lesquell.s rayonne la clarté de la forme (1). .»
Saint Thomas, on le voit, est constamment iidvU-, son princii)e : c'est toujours de la forme qu'il tire la beauté, l'éclat des parties. Tâchons de nous faire une juste idée de cette clartr» ou splendeur nécessaire el de montrer son influence en estli(''ti(jue.
L'éclat est un de ces mots que tout le monde coinprend, que tout le monde emploie en mille circonstances, et qu'il est malaisé de définir. Il se compose de netteté, de pureté et de clarté, et i)our se montrer dans tout son jour, il demande que ces qualités précieuses soient portées à un degré sup(''rieur. Dans les êtres matériels, il est surtout le i)roduit du dessin el de la couleur, s'il s'agit de la vue, de la netteté, de 1i
(1) <• Sicut at pulchritudinem corporis requiritur quod <it proportio débita membrorum, et quod color supersplendeat eis, quorum SI alterum deesset. non esset pulchrum corpus- itaad
qual.um ad invicem. vel partium vel principiorura, vel quorum iniVn-o] ""' supersplendeat claritas formiE. » (Opusc. ^<
S. Augustin a dit dans le môme sens : « Omnis corporis pulchntudo est partium con-ruontia cum quadam coloris suavitate. » (Homil. in Ps. 44.)
listinction et de je ne sais quoi de suave, s'il s'agit de
Il ouïe. Les êtres immatériels ont aussi leur éclat : ne
IH-on pas tous les jours : brillant, splendide génie,
lion d'éclat, éclatante vertu ? Il est alors le rayon-
inent de la perfection.
Quand il ne ferait que remplir un impérieux besoin |H.' riiomme, l'éclat serait encore nécessaire à la iHMuté. Il nous faut de la clarté, du brillant, comme il n(.us faut, et peut-être plus qu'il ne nous faut de Il variété, de lunité, de la proportion, de l'harmonie,