L UNITÉ
tante et linfaligable énergie de laclivité centrale. Voilà déjà „„e grande merveille; en voici uno autre non moins digne de notre admiration. Au.x veux des penseurs, la coexislcnre du mulliple et de Vun <lu simple et de lélendu, .le lidenli.jue et du diveis. a toujours paru un problème, un des plus grands des plus difficiles prol.lèmes. El, bien! ce problèiiR. 81 ardu, la doctrine exposée en fournit le.xplicalion explication admirable, inespérée, oii reslliéli.]ue ,i la métapliysique se doniienlla main cl mondent quo la diversité prend sa source dans luiiité, bien loin ([u'elle ne puisse se concilier avec elle. C'est de la forme ou de la force centrale que découlent avec ordre, comme dune source féconde, les |U'opiiétés o>. forces particulières; .si bien ,|ue toutes les énergies secondaires peuvent être considérées comme autant d'organes et d'auxiliaires de lenlélécbie primitive
Tel est le rôle de l'unité, envisagée par rapportai principes objectifs du beau. Il faut maintenant la considérer du côté subjectif. Nous avons déjà vu quel prestige a [.our nous l'unité, quelle fa.scination ell. exerce sur notre esprit. Les sens ne l'aperçoivei'l point: mais la raison la clierche : elle se tient au .b dans de l'être, cacliée, invisible, immatérielle, d'un tant plus noble et plus aimée qu'elle est plus intim. et plus mystérieuse.
Ensuite, elle donne à l'esprit une grande aisaïKv pour connaître l'objet, ai.saiice dont le prix se trouve reliaussé à nos yeux par la difficulté d'embrasser un objet mulliple et complexe. Aussi que faisons-nous?
Lorsque nous ne saisissons pas à travers les parties .1 les détails quelque point fixe, une fm, un fond un l-iincqie, c'est-à-dire un certain point de ralliement N<ms partageons d'abord l'objet en deux, puis en ■loux, puis encore en deux, réduits que nous sommes SI nous ne voulons nous égarer, à créer autant d'objets qu 11 y a de diversités non reliées entre elles afin .le les parcourir successivement et par étapes. Or un lel travail est lent et malaisé, et il est plus malaisé' encore, après tant d'analyses successives et d'études partielles, de faire la synthèse pour embrasser l'objet .laiis sa totalité. L'unité au contraire, surtout si elle attire par l'éclat de son évidence, permet à l'esprit de Miccuper .sans inquiétude des diversités, même les plus nombreuses; bien plus, les diversités deviennent comme des manifestations de ce qui reste un devant le regard intellectuel. .. Ce n'est pas de l'effort, dit très iMoii Ch. Blanc, que naît le sentiment de la grandeur I naît, ce sentiment, de ce que notre imagination, au lieu de parcourir le globe à petites journées et à travers mille détours, embrasse d'un seul regard l'intervalle immense et en saisit l'immensité sans fraction- ■iniient aucun, en son entier, comme si une ligne l'ûite unis.sail, aux yeux de la pensée, les deux extré- "iiles de la terre. Pour l'architecture, comme pour les lutres arts du dessin, le secret de la grandeur est de i>resenter les objets dans leur indivision, dans leur 'ont... Parvus videri et sentiri tnagnus (1). .,
t^iOp. cit., p. 82.
""^ l'umté,
Un autre besoin tout aussi pressant se fait sentir l'esprit de Ihomnie : dans un seul moment, il veu| concevoir beaucoup de pensées, et il ne peut le faire qu'en les réduisant toutes à une seule, en ramenan!| la variété à l'unité. Je passe devant une maison vulgaire; cette maison me représente la demeure d'un homme inconnu, que je ne désire pas de connaître; elle n'a rien (jui rra|»pe mes regards, qui parle à mon esprit; à peine éveille-t-elle en moi quelque] pensée. —Au contraire, voici sous mes yeux un monument pul)lic, un théâtre, une prison, un templel Aussitôt naissent dans mon àme une foule de pensées, qui se réduisent à une seule ou qui ne produisonll qu'une seule impression. Sous les murs d'une prison, le crime, le jugement, la punition, la douleur, le remords ou la colère, toutes ces idées se présentent à la fois et se résolvent en une idée principale :1e triomphe de la justice, l'honneur rendu à la morale] offensée. — Devant le péristyle élégant d'un théâtre, tout parle du plaisir et de la variété dans le plaisir ; sil je suis un mondain, mes sens s'épanouissent, mon cœur se dilate. — 3Iais non, tout cela est vanité, je
suis croyantet chrétien, j'aime mieux voir une éghse:| celte vue excite en mon âme des pensées plus nombreuses et plus hautes : la majesté, la présence de] mon Dieu, la destinée de l'homme, sa demeure future, la chute, la rédemption, la vie, la mort ; et toutes ces pensées se fondent dans un seul et unique sentiment, le sentiment religieux.
Où l'efficace de l'unité semble se faire moins sen-
I^LÉMENT DU BEAU. 75
|iir, c'est dans les sciences et les arts. Ici pourtant, \ommm ailleurs, elle est et elle agit. Si la science ne |se recommande point i)ar l'unité de substance ou de |f.)iul, elle possède au moins l'unité d'objet, début, (le principes et de procédés. Cbaque science a son nl.Jet i)ropre, une fin spéciale, une métliode et des principes qui la circonscrivent dans un domaine à part. De même, rien de plus recommandé k l'artiste, poète, musicien, peintre ou architecte, que le pré-' ceple d'Horace touchant l'unité :
Denique sit simplox quodvis duntaxat et unum (1).
Il faut que les incidents ne soient que des incidents, et non pas une scène nouvelle ; il faut qu'un lai.leau ne représente qu'un sujet et non pas des actions nmltiples et complètes. La toile a beau être une, s'il y a réellement deux tableaux, pendant que le spectateur, trompé par l'unité promise et absente, so fatigue en vain à la chercher, l'impatience le gigne et l'effet est manqué. Que le poète fasse une soûle comédie ou un grand nombre ; que le peintre fasse un seul tableau ou dix tableaux, peu importe au spectateur, le nombre des unités lui est égal ; il les regardera, s'il veut, l'une après l'autre; mais qu'on lui donne comme une comédie ce qui en fait réellein^nt deux, et comme un tableau ce qui fait réellement deux tableaux (2), voilà ce qu'il trouve mauvais,
^^} ArtpoéLy V. 23.
i^) Le génie de l'artiste sait mettre de Tunité môme dans les
*^C l'unité,
ce qui l'indispose à la fois et contre l'artiste et contrt| son œuvre.
Il y a une chose qui (lé[)laît bien davantage en-| core au spectateur : c'est quand le milieu ne s'ac-
sujets qui s'y prôtent le moins. Prenons pour exemple, un chefd'œuvre de Ilaphaël, la Transfiijiirution. u Quelle difficulté de faire pyramider une montagne dans un cadre restreint et de placer au sommet les personnages de cette scène surnaturelle, sans laisser vides les places inférieures, ou sans rompre, en les remplissant, l'unité de l'action? Ces difllcultés, Raphaiil lésa vaincues.
L'Evangile dit que pendant que Jésus était sur la mon tagne avec Pierre, Jacques et Jean son frère, un homme avait présenté aux disciples restés en has son fils qui était lunatique, mais qu'ils n'avaient pu le guérir. Le peintre s'est emparé de cette donnée. Au pied de la montagne, il a groupé ce possédé soutenu par son père, des femmes à genoux demandant un miracle en faveur de l'enfant, et les disciples que le .Maitre n'a point emmenés avec lui. Le premier plan est ainsi rempli. De plus, par leur masse, leurs proportions, leur caractère de forte réalité et l'énergie de leur couleur qui les rapproche de l'œil, les personnages den bas repoussent et éloignent vivement des figures idéales et baignées d'une vague lumière qui occupent le point le plus élevé du site.
Mais l'unité n'est-elle pas brisée? N'y a-t-il pas là deui tableaux au lieu d'un seul? Nullement. Les disciples, auxquels leur foi chancelante n'a pu communiquer encore le don des miracles, se sentent incapables de guérir le malheureux insensé. et trois d'entre eux, de leur main tendue, désignent la hauteur où est Celui qui chasse les démons par sa seule parole. Les bras vigoureux, allongés dans le môme sens, sont autant de lignes de rappel qui, de trois points différents, conduisent \r.' périeusement le regard vers le sommet de la montagne. (Lévôque, op. cit., t. H, p. 125.)
. Suivant quelques auteurs, Ch. Blanc et M. Ch. Clément, p • exemple, Raphaël n'aurait point réussi à vaincre entièrement les difllcultés de son sujet et la Transfiguration ne serait pas suffisamment une.
|(..rde pas avec le commencement, ni la fm avec le
Iniilieu :
Primo ne médium, medio ne discrepet imum (1);
(|iiand un personnage a tel caractère au début et tel I autre à la fin :
Servetur ad imum
Qualis ab incœpto processerit et sibi constet (2).
Si le manque d'unité nous blesse à ce point dans un personnage fictif, que sera-ce quand il viendra frapper nos regards dans un personnage réel ? Hier vous professiez tel principe, vous apparteniez à telle <V(.lo; aujourdhui vous cbangez de principe et d'école, et demain, si la plus petite occasion s'en présente, on vous verra changer encore et donner votre loi à de nouvelles divinités. Votre sincérité m'est •loiiteuse, ou votre caractère m'inspire de la dé- Haiice.
1/nnité que nous avons admirée dans chaque «énonce, prise séparément, nous la retrouvons encore si nous venons à les assembler toutes en un seul faisceau. « Toutes les sciences, a dit S. Thomas après Viislote, se rencontrent dans les principes suprêmes 'U'ommuns : Ofmies scientiœ com?7imiica?it in prin- 'fpiis comjyiwiibus, hoc modo quod omnes utuntur 'S. mut ex quihus demonstrant (3). Or, il existe une ^ciiMice des principes et de l'être, science universelle,
(1) irt poétique, v, 152.
C^} Ituff., V, 126.
(3) Poster. I, lect, 20.
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nh}a\Q, élevée, belle entre toutes, c'est la métaphy-i sique ou philosophie première, qui fait entrer dans sa synthèse les lois les plus p^énérales, et transporte la pensée aux plus hautes cimes. « L'être est comme un grand fleuve qui roule sans un ses flots abondants: et tandis que les naturalistes s'occupent à le décrire, les chimistes à l'analyser, les pbysiciens, les mécaniciens à le conduire, les philoso[)hes se; tiennent à la source, se demandant avec une curiosité ardente ce qu'il est et d'où il vient (i). »
§ V. Limilcs de l'unité.
« Si vous avez trouvé du miel, dit l'Ecriture, n'en mangez que selon votre besoin (2). »> Parole d'or. conseil précieux, infmi dans ses applications. On a sans doute abusé de tout, mais c'est des meilleures choses qu'on a le plus al)usé, malgré un adage quinous détournerons à peint' de son sens primitif on rappli([uant ici : Corruptiu npt'nni pomma.
L'unité, entre les mains d'un esprit syslématidii'' et exclusif, conduit aux abîmes. Il ne voit plus ..choses que par un seul coté, celui (jui s'adapte à son idée, ou plutôt à sa préoccupation uni(jue ; il n'admet plus qu'une méthode, d'après la([uelle il juge de tout, plus qu'un principe, auquel il ramène tout et dont il prétend tout tirer : le monde idéal et le monde réel C'est Descartes, qui ne reconnaît que l'évidence mail) Jules Simon, \c Travail, ch. 2.
(2) i^Mel inveuisti; cohiede quod suffiril tihi. n Prov., xtx. 1»i
Ithématique ; Malebranche, qui voit tout en Dieu ; Conjdillac, qui explique tout par la sensation transformée ; Fiehte, Schellinget Hegel, qui ne connaissent qu'une chose, le Moi, l'Absolu ou l'Idée, et qui de là font tout venir, grâce aux plus étranges, aux plus contra- [dictoires évolutions.
bes grands esprits, étant particulièrement avides I d'imité, sont aussi plus que personne exposés à l'exagérer, et cela au détriment de la science et de l art. Encore un coup, il faut mettre l'unité bien haut, et, si l'on veut, à une immense distance de la variété ; mais la première ne doit jamais faire oublier la se- (onde. Déjà nous l'avons insinué et nous le dirons l.ientotplus explicitement, le beau, de toute nécessité, exige l'union du sensible et de l'intelligible. Or, si l'intelligible ou l'idi^al est un de sa nature, le sensible au contraire est essentiellement multiple et divers. Réduire le beau à l'unité absolue, c'est donc 1<' mutiler, le supprimer.
Que l'artiste demande à l'unité le lien qui seul permet à la force d'agir dans la plénitude de son éner- -i : qu'il dégage nettement l'idée principale des nombreux détails où elle est comme enveloppée; qu'avant tout il attire et ûxe sur elle les regards du spectateur ; mais quil ne la montre pas nue, isolée, '^nlilaire; qu'il ne substitue pas l'abstraction à la réalité, la raideur à la souplesse, à la liberté la contrainte, à la diversité l'uniformité monotone; qu'il finus laisse l'intégrité, la mesure, l'harmonie, le mouvement, la vie.
L ÉCLAT DE LA FORMK OU DE l'idÈaL,