L*ÉCLAT DE LA FORME OU DE L IDÉAL
(le la montrer à découvert. Elle fait ressortir les pL petits objets, comme elle révèle la grandeur des plus grands. Cette puissance de la clarté, saint François de Sales l'exprime à merveille : « I.e beau étant appel.; beau, parce que sa connaissance délecte, il faut qw, outre l'union et la distinction, l'intégrité, l'ordre et In convenance de ses parties, il ait beaucoup de spiin deur et de clarté, afin qu'il soit connaissable et visible; les voix, pour être belles, doivent être claires et nettes, les discours intelligibles, les couleurs éclatantes et resplendissantes; l'obscurité, l'ombre, les ténèbres sont laides et enlaidissent toutes choses, parce que en icelles rien n'est connaissable, m l'ordre, ni la distinction, ni l'union, ni la convenance (i). » — D'ailleurs, si un artiste exige de moi quelque effort ou même de la contention pour com-| prendre son œuvre, cela m'indispose à la fois contre l'œuvre et l'artiste et m'cmpécbe de goûter une beaule qui prend en quelque sorte plaisir à se dérober à ma connaissance. En résumé, l'éclat est au beau ce que l'évidence est à la vérité ; il le fait voir.
A cette raison purement subjective vient s'ajouter^ une raison objective et très puissante en faveur delâj clarté. Tout être, toute vérité, dit-on en philosophie, possède en soi une certaine clarté ou évidence. Cari l'évidence, c'est l'aptitude do l'être à se manifester, à se faire connaître, et l'on ne saurait douter que tout être, fùt-il le dernier dans l'échelle des êtres, ne jouisse,
(1) Traité de l'amour de Dieu, Ch. i.
pnr là même qu'il est, de la faculté de se faire coniiMilre. La clarté a donc son foyer dans l'être, elle se iiM'sure au degré de sa perfection, elle croît ou décroît avec lui. Ainsi on [)eut considérer la splendeur projetée par un être comme le critérium de sa perfection, (le son excellence.
Suivons encore saint Thomas. S'il est vrai que la peil'ection vienne de la forme, la clarté doit en venir aussi; et s'il est vrai (jue les parties tiennent de la forme leur perfection, elles doivent pareillement tenir d'elle leur éclat.
lii doctrine exposée nous permettra de tirer trois conséquences du [dus haut intérêt.
1^'viniére conséquence : puisque, en soi, la clarté st une des sources de la beauté, tandis que l'obscuil«' en est plutôt l'atraiblissement, toute œuvre sllK'tique devra bannir la seconde et rechercher la "vniière. Tel détail ne peut-il i,riller, supprimez-le SUIS scrupule.
i:t <|u;e desperat tractata nitescere posse, relinquit (1).
Vmi que l'obscurité ne puisse en certains cas pro- •l'nre un bon efTet : un habile artiste sait l'employer en tenqis et lieu. A dessein, de propos libéré, il met
l ne ombre à son tableau, qui lui donne du lustre.
r. est grûce au clair-obscur, d'un si grand usage dan» 1' peinture, qu'on produit sur le spectateur une
'!> Horace, Art poétique, v, 150.
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impression plus vive, due à l'heureux mélange de la lumière et de l'ombre. Eu représentant à volonté sur son tableau les apparences de la lumière et de l'ombrr» qu'il a choisies, l'artiste semble y faire tomber un rayon de son esprit. Il attire le regard sur un poinl vivement éclairé, tandis que le reste s'enfonce dans hi nuit; ou bien, pour mieux se conformer à la nature des choses qu'il veut peindre, il répand sur toutes une teinte sombre, une lueur crépusculaire où flottent des formes indécises. Cette demi-obscurité favorise le mystère et plonge l'àme dans la rêverie. Pour celle raison, le crépuscule est plus poétique que le plein midi, les étoiles que le soleil, la nuit que le jour, lo passé et l'avenir que le présent.
L'obscurité porte aussi avec elle je ne sais quoi de terrible et de profond, et par là se trouve particulièrement apte à exprimer certains sentiments île l'àme, comme une grande tristesse, une amère mélancoUe. S'agit-il encore de représenter un ol»jcl sublime, infiniment élevé au-dessus de nous? sa nature ne semble pas permettre qu'on l'inonde de clarlé: il vaut mieux laisser voir qu il habile une lumière inaccessible et que nous ne saurions atteindre jusqu'à lui. L'imaginalion excitée par le mystère qui plane autour de l'objet représenté se donnera libre carrière et développera dans l'àme de nouvelles facultés d'admirer (1).
(1) Saint Thomas apporte de la révélation des mystères une raison qui vient bien à notre sujet : «« Est necessarium hujusmodi veritatem ad credendum hominibus proponi, ad Dei cogni-
élément du beau. 99
Seconde conséquence, intimement hée à la première : parmi les choses qui se nourrissent de lumière, toutes ne l'aiment pas au même degré ni de la même façon. Dans le domaine des sens, « trop de liiniière nuit », comme dit Pascal, parce que trop de lumière éblouit, fatigue la vue, et, au lieu de rendre l'objet plus distinct, empêche de le voir.
(Vest ici (jue, selon la remarque profonde d'Arisl<)b\ l'esprit accuse clairement sa supériorité sur la matière, o Le sens est blesse et affaibli par les objets l»'s plus sensildes : le bruit, à force de devenir grand, 'Iniinlit et assourdit les oreilles... Plus le chaud et le froid sont sensibles, plus ils incommodent nos sens... Des yeux trop fixement arrêtés sur le soleil, c'est-àdire sur le plus visible de tous les objets, et par qui Ir's autres se voient, y souffrent beaucoup et à la fin s'y aveugleraient. Au contraire, plus un objet est clair et intelligible, plus il est connu comme vrai, plus il contente l'entendement et plus il le fortifie. La recherche en est peut-être laborieuse, mais la con- («^niplation en est toujours douce. C'est ce qui a fait 'lire à Aristote que le sensible le plus fort offense le sens, mais que le parfait intelligible récrée l'entendement et le fortifie. D'où ce philosophe conclut que
tionem veriorem habendam : tune enim solura vere Deum cognoscimus, quando ipsum esse credimus supra omne id quod de Deo cogitari ab homine possibile est, eo quod naturalem hominis cognitionem divina substantia excedit. Sed per hoc quod homini de Deo proponuntur qua? rationem excedunt, firmalur ia homine opinio quod Deus sit aliquid supra id quod cogitari potest. »> {Cont. Gent., i, 5.)
iOO
l'éclat de la fohmf f)i DE l'idéal,
rentendement, de soi, n'est point attache à un organe corporel, et, qu'il est, par sa nature, séparable du corps (i). n
A un autre point de vue, la lumiore intellectuelle l'emporte sur la lumière des objets sensil)les. Dnw l'ordre sensible, toute vérité est particulière, bornu. et aucune ne sert à éclairer les autres. Dans l'ordre spirituel, au contraire, il est des vérités p'nérales éclatantes qui donnent a l'esprit un ^^rand mouv*' nient, et ouvrent devant lui de vastes perspectives et projettent leur lumière sur une t'ouh' d'autres vérités. « Qu'est-ce qu'une vérité éclatante? C'est celle qui. dès qu'elle {)arait, éclaire aussitôt et nMid visilde un»' foule de vérités (jui, sans cet éclat, seraient demeurées plus ou moins longtemps ensevelies dans les t<''nebres. Telles sont ces vérités générales, ces grainU priucipes scienlit]<[ues, dont l'ample sein, dès (pi il s'ouvre, laisse tombrr ronnne une pluie d'or ceul vérités fécondes, cent cuiiséquences variées, lesquelles, principes à leur tour, s'ouvrent comme les premières, et à leur tour s'épanouissent en une ligni'f de conséquences et de .vérités (2). »
Troisième consérpience : la lumière doit rayomier sur les détails connue sur l'ensemble, courir à la sur face et éclairer le fond. Pour la surface, nulle diiii culte, les rayons de la splendeur peuvelit aisémeni la couvrir en tout sens. Mais en est-il de même du fond, de la partie int«''rioijrp d<'s choses? « Pareille à In
(1) Bossuet, Conu. de Dieu et de soi-tuûme, c. 1, § 17.
(2) Ch. Lévôque, op. cit., t. I, 2« part., c l.
ÉLÉMENT DU BEAU. JOi
lumière, a dit un écrivain de nos jours, l'évidence ne s'attache qu'à la surface des choses et en laisse le fond dans la nuit (2). »
Cette parole cache sans doute une grande part de vérité; prise à la lettre, elle va trop loin. La clarté, romme la perfection, dont en réalité elle n'est que la «splendeur, vient dii foud, de l'essence, pour s'étendre sur les parties, clarilas formœ super partes ; elle doit donc y remonter et, autant que possible, faire voir l'idée dans tout son éclat; car le propre d'une œuvre d'art est de rendre visible le caractère principal, essentiel, et de le mettre en évidence. Comment y [.arvenir? D'abord, il faut le concevoir puissamment, p:n\ce à une méditation profonde, ad lecta patenter vrit res, dit le poète. Ensuite, élaguer les traits qui le «nchent, choisir ceux qui le manifestent, corriger roux dans lesquels il est altéré, refaire ceux dans les- •piels il est efTacé.
§ VI. De ïuniié du beau,
La question de l'unité du beau se présente à l'esprit sous un double aspect : 1« Y a-t-il quelque chose •le commun entre les différentes espèces de beauté? '1 Le beau, pris en lui-même, est-il un ou multiple?
Nous avons trouvé de la beauté dans la fleur, dans 1 animal, dans l'homme, dans l'idéal et dans le réel, dans les corps et dans les esprits. Ces différentes
(1) Sully-Prud homme, Disc, de réception à V Académie fran-
nise. '
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beautés ont-elles quelques propriétés qui leur soient communes ou bien sont-elles absolument diverses el disparates ?
Ainsi posée, la question porte en elle-même sa réponse. Si J'appli([uo le mome nom à plusieurs cboses. quelcpie unité réelle doit autoriser cette unité de nom. Il en est du beau comme du bien, comme du vrai : la diversité se ramène àliniilé. On distin^^ue des vérités primitives et des vérités déduites ; des vérités métapbysiques, pliysiques et morales ; des vérités de l'or dre idéal et de l'ordre réel ; en ce sens, la vérité e.sl multiple et diverse. Mais ces vérités innombral)b's. un lien cacbé les relie entre elles, un caractère coni mun les range dans la catégorie générale des vérité^ dans les unes aussi bien que dans les autres, vous trouvez un objet et un sujet, un objet connu ou à connaître, un sujet connaissant ou apte à connaîtnv et entre l'un et l'autre un rapport d'égalité, une équation, comme <lit saint Tbomas : Veritas est adœquatio intellectus et rei, serfnn/am quod intellectff< dicit esse quod est, et non esse quod non est (1). En ce sens, la vérité est une.
De même pour le beau : la beauté pbysique n'est pas la beauté intellectuelle, et la beauté intellectuelle n'est pas la beauté morale. Et cependant, si je dislingue Tune de l'autre, je sais fort bien que l'une n'est point étrangère à l'autre. Pourquoi? Parce que, si je m'interroge moi-même, à la vue des beautés
(1) Cofit. GetU.. 1, 59.
élément du beau. 103
l.'s plus diverses, j'éprouve un sentiment commun, le o.Mitiment du beau, distinct de tous les autres, toujours semblable à lui-même.
Pourquoi encore? Parce que, en considérant de |.iès les différentes cboses que je nomme beUes, loiiles, sous des diversités nombreuses, présentent à lUHii esprit des caractères communs ; cbez toutes j'ai l.esoin de trouver et je trouve en effet la variété, liidégrité, la proportion, l'unité et la splendeur de la tonne. En ce sens, la beauté est une comme la bonté, ' oinnie la vérité.
La seconde partie du [)roblème semble plus diffi- ' ile à résoudre dans un sens favorable à l'unité. ' oinment en effet ramener à l'unité cinq éléments, ^i nt'cessaires, qu'on n'en saurait retranclier un seul', i «liHérents, qu'ils sont absolument irréductibles? bà encore, comme presque toujours, pour ne pas "Mfondre il faut distinguer (1). Or, saint Tbomas ii'Mis f(»uniit à propos la bonne distinction. Le beau, iinus lavons vu avec lui, comprend deux parties ' -eiitielles : l'une, matérielle, est multiple comme les des où elle se trouve, comme les éléments dont elle M* compose ; à ce point de vue le beau n'est pas un. l'idrlu'um in ratione sui plura conclu d it ; scilicet <lilendorem formœ substantialis vel accidentalis supra
'D « Que ceci te mette du plomb aux pieds, afin de te faire mouvoir lentement, comme un homme fatigué, vers le oui et le non que tu ne vois pas. Car il est bien bas parmi les sots celui qui, sans distinction, affirme ou nie soit dans un cas, soit dans 'autre. ». (Dante, Divine Comédie, Paradis, chant xiii.)
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partes materise jvoportionatas ac determijiatas. — Mais un être est un, quel que soit d'aillenrc V nombre de ses parties, ou de ses principes, quaini il n'a qu'une forme substantielle, puis(jue l'uniti' vient de la forme. C'est ce qui a lieu dans notre Cib Piilclnitudo non cotisfstit in coinponpjitihns, sicitt /materialihus, sed in rpspjcndrnlin farnur, sicut i) formali (1). La variété, l'inti'f^rité et la proportion ip font pas la beauti» ; elles n'en sont en réalité que 1 matière, le fondement et pour ainsi dire la conditioi! sine qua non. Le caractère propre, la note distinctiv» ou, comme s'exprime saint Tliomas, la ditrérence spc cifique du beau, c'est la splendeur de la forme : /: hœc est quasi differentia specificn, coniplens ratio ne m pulchri.
La question est résolue. Malgré la multiplicité deéléments qu'elle suppose, la beauté est réellemen une, parce qu'elle n'a qu une source et qu'une essoTiPt la splendeur de la forme. C est cela même qui la cun stitue, et non pas la matière : Xon consistit in comp<i nentihus, sicut in niaterialibus, sed in resplendenti' formœ, sicut in formait,
(1) Opusc. de Pulchro.