‹ L'Idee du beau dans la philosophie de Saint Thomas d'Aquin [microform]Chapitre 15 sur 39 · LE BEAU CONSIDÉRÉ PAR RAPPORT A NOUS · texte numérisé non relu

LE BEAU CONSIDÉRÉ PAR RAPPORT A NOUS

Vous avons essayé de montrer ce qu'est le beau en >(»i. Pour résoudre un si liant problème, nous avons .|emand('' à la métaphysique de nous prêter l'iminuaide lumière de ses principes. On dirait au premier abord que l'élévation de cette science doit la iL'iiir séparée, éloignée des choses de ce monde, et .•rjiendant elle touche de si près à chacune, que sans "ll«\ on ne peut avoir la raison dernière de rien. f.rainUi est l'erreur, de nos jours malheureusement irnp commune, qui regarde la métaphysique comme iiii édifice sans fondement, bâti en l'air. A chaque la|»e du chemin parcouru, nous l'avons montrée en liiul'ait accord avec les données de l'expérience sur la liH'slion du beau. Tout en faisant voir dans l'objet, i'iiis(jue le beau est en effet objectif, la raison des dif- "lenls principes esthétiques, nous avons fait voir 'ussi la corresi)ondance de ces principes avec les faits •' l'àme, leur harmonie avec chacun des plus nobles iiislincls du sujet pensant et affectif.

Il nous faut maintenant quitter la haute région de \^'tre, pour la région plus accessible des phénomènes.

i06 CONNAISSANCE OU PERCEPTION

Indépendamment de nous et de tout sujet, le beau est en soi. 11 resterait tout ce qu'il est, il garder.iil toute sa vertu et tout son lustre, quand même il n. trouverait sur la terre aucun spectateur capable de le goûter.

Mais en fait le spectateur existe, tout disposé à 1p voir, et à jouir de sa vue. Ce spectateur, avide <h* connaître et de sentir, c'est Ibonime.

Notre àme est ricbe de facultés diverses ; cependant le beau n'entre point en rapport avec toutes, il ne s'adresse qu'aux plus désintéressées, qu'aux plus nobles. Tout d'abord, il a besoin de se faire connaître: sans cela, comment pourrait-on l'apprécier? Il frappe donc à la porte des facultés cogiiitives; les sens s'ouvrent d'eux-mêmes, l'intelligence les suit.

Mais à peine le beau sest-il montré, à peine a-t pu se révéler à l'Ame, que déjà elle estcbarmée, su! juguée, conquise. Elle sent, elle aime, elle admir- Voilà ce qui nous reste à dire, pour achever la tbéor du beau.

CHAI>ITRE PREMIER.

S'il est matériel, le beau est directement et pn mièrement perçu par les sens, mais rintelligenc»

venant après eux, découvre en lui une beauté plus iiilime, plus profonde, que les sens n'ont point su ivmarquer. S'il est immatériel, l'intelligence seule [R'ut le saisir; mais celle-ci à son tour ne sait se passer des sens, surtout de l'imagination. Voilà, en abrégé, le mode et les procédés de la connaissance du beau.

i; 1. Rôle des sens externes dans la perception du beau.

Une école moderne prétend que les sens ne jouissent à aucun titre de la faculté de connaître ; qu'ils Il ont point été donnés à l'bomme pour cet objet; (juHs ne sauraient être pour l'esprit que l'occasion derreurs nombreuses et dangereuses; que toute leur àcbe se borne à nous avertir de ce qui est utile ou luisible à la vie. « La vue est le premier, le plus loble et le plus étendu de tous les sens, de sorte que ils nous étaient donnés pour découvrir la vérité, elle aurait seule plus de part que tous les autres eniiible. Ainsi, il suffira de ruiner l'autorité que les eux ont sur la raison pour nous détromper et pour ous porter à une détiance générale de tous nos OMIS... Pour en faire un bon usage, il ne faut s'en *ivir que pour conserver sa santé et sa vie... Que on conçoive bien que nos sens ne nous sont donnés Lie pour la conservation de notre corps ; qu'on se >rLirie dans cette pensée (1). »

1) Malebranche, He^h. de la vérité, t. 1. ch. vi et xx.

108 CONNAISSANTE OU PERCEPTION

Suivant saint Thomas, au contraire, les sens oiu reçu (le la nature une double mission également importante : celle «le permettre à riiomme comm l'animal de pourvoir aux besoins de sa vie, et chvi l'homme, celle de servir à la connaissance inlelleituelle, tant spéculative (jue pralicjue (1).

L'opinion de Malehranche et de ses partisans m s'accorde pas avec le consentement unanime du genre humain. Elle ne s'accorde pas davantage avec les principes les plus constants de la philosophie.

A ne consulter que rex[»érience, les animaux, d« pourvus, comme on sait, de toute raison, n'en r< vêlent pas moins des facultés cognitives nombreusevariées et développées. Le chien connaît son maîtr l'oiseau son nid, l'agneau sa mère.

Quelle bonne raison alléguer pour refuser aux sei tout moyen de connaître ? A-t-on peur de les metti tro[> haut et de les confondre avec l'inlelligenc» Craint-on leurs erreurs? La connaissance ne demain point nécessairement une faculté intellectuelle, pui qu'elle i)eut avoir jjour objet des proi)riétés mal rielles, envisagées sous un point de vue matériel, qu'elle n'est souvent accompagnée d'aucune r flexion.

(1) u Cognitio sensitiva ordinatup ad duo : uno enim l tam in hominibus (juam in aliis animalil>us ordinatur ad corpopis sustentationem, quia per hujusmodi cognitionera homiri' et alia animalia vitant nociva, et conquirunt ea quae su; necessaria ad corporis sustentationem; alio modo, specialiter in homine ordinatur ad cognitionem intellectivam, vel speculativam, vel practicam. » (2> 2^ , q. un, a. 2, c.)

DU BEAir. ^09

Il y a un motif particulier de donner aux sens de Ihomine une vertu cognitive. Notre raison, l'expérience l'atteste hautement, est trop faible pour se Milïireà elle-même; elle a un pressant besoin du concnnrs des sens. Voilà pourquoi, chez l'homme, la (..Il naissance sensible est si riche et si parfaite que nous la prenons pour terme de comparaison avec nos idées les plus claires, et qu'il nous semble que nous savons imparfaitement les choses que nous savons sans le secours des sens, par la force de la seule raison (1).

Soit, les sens ont la vertu de connaître et ils connaissent en elFet. Mais n'est-ce pas leur faire jouer ini nMe trop élevé, que de les introduire dans la réïum pure et sereine de la beauté? Qu'on se rassure. N'nus ne leur accordons pas la connaissance de l'iloale beauté, loin de là. Seulement, s'il y a, comme l'His lavons dit et comme il est évident, une beauté iialérielle, on ne voit pas pourquoi elle n'entrerait »nint dans le domaine des sens. Mon œil, par exem-

il) I.angélique docteur, qu'on ne saurait suspecter sérieusenentde sensualisme, montre en ces termes le solide fondement e notre thèse : - Anima intellectiva, secundum naturœ ordi- <'m. infimum gradum in substantiis intellectualibus tenet- in intum quod non habet naturaliter sibi inditam notitiam veriitis, sicut angeli; sed oportet quod cam colligat ex rébus divisibihbus, pep viam sensus. Natura autem nulli deest in necesanis. Unde oportuit quod anima intellectiva non solum laheret viptutem intelligendi, sed etiam viptutem sentiendi Anima autem intellectiva habet completissime viptutem sensilivam : quia quod est infepiopis pneexistit pepfectius in suDeriori. . la, q. 70 a. 5. c. ^

ilO CONNAISSANCE OU PERCEPTION

pie, ne peut-il voir une l)eUe rose, mon oreille entendre une suave harmonie? — Bien mieux, nous le montrerons lilus loin, la classification des beaux-ails se tire princi[)alement des sens à qui appartient la perception du l)eau sensible. Les voix de la nature il la voix de l'homme, la musique et la poésie, doiveul prendre, pour arriver à notre Ame, le chemin di l'oreille ; les formes linr'aires, la lumière, les couleurs, toutes les œuvres des arts du dessin, ne pénètniî' jusqu'à notre esprit que par nos yeux.

Je sais bien ce que vous allez ré[)ondre. Ce ne sont pas les sens, c'est la seule intellii^ence qui saisit le> belles couleurs et les belles harmonies.

Dans ces sortes de perceptions, il importe de distinguer soigneusement la pari des sens et la pari do l'esprit. Si vous voulez, reprenons la rose ; que de propriétés, (pie de merveilles je découvre en elle! Fraîches et vives couleurs, délicates et lines nuaiu «'s. rapport exact des parties entre elles, unité manifeste.

Eh bieni mes yeux et ma raison regardent à la fuicelte belle rose. Ce que c'est qu'unité, proportion ou convenance, mes yeux ne le savent; encore moins savent-ils ce (jue c'est qu'une rose et à quel idéal elle répond. Si je m'en tiens à leur vue grossièn mon idée de la rose sera bien imparfaite, bien incoi plète, bien supeiTicielle. Je ferai donc ai)pel à ma i son pour saisir ce que les yeux ne saisissent poii c'est-à-dire ce qu'il y a dans la fleur de plus intime, plus parfait et de moins ('phémère.

DU BEAU. iji

Toutefois, la richesse des nuances, l'éclat des cou- 1. Mirs, la symétrie et l'accord des parties appartiennent i la rose, et c'est là, je dois en convenir, une bonne IMitie de la beauté de l'être frêle et gracieux que je contemple; cette partie est extérieure et sensible, les yeux peuvent donc l'apercevoir. Pareillement, l'oiville eut réclamé sa part, si au lieu d'une rose, .juelque voix douce et suave, ou bien forte et vil»rante, fut venue la toucher, l'ébranler.

On le voit maintenant, dans la perception de la l.eauté matérielle, il ne faut séparer ni les sens de l;i raison, ni la raison des sens. Sans la raison, les sens s'arrêteraient à l'enveloppe extérieure et grossière de la beauté ; sans les sens, la raison ne s'éveillerait pas, et pût-elle s'éveiller, toute seule et d'ellemême, elle ne saisirait pas cette portion inférieure, pliémère, si l'on veut, mais pourtant intéressante! vivante de la beauté physique.

Au reste, tous les sens n'ont point assez de délicatesse pour discerner le beau, même dans les corps. <> discernement suppose une finesse, une pureté, ^ qui est le i)rivilège de la vue et de l'ouïe : In sensibi \ lihus alionun seiimum non utlmur nomiïie pulchritufUnis; non enhn dicimus pulchros sapores aut odo- '^s (1). — De ce fait connu de tous, saint Thomas onne une e.xcellente raison, très avantageuse à l'idée Il beau. « Le beau, de sa nature, se rapporte à la •nnaissance, nous réjouit par son seul aspect; d'où

1' 1^*2", q. 27, a. 1, ad 3.

CONNAISSANCE uL PERCEPTION

il suit que parmi les sens, ceux-là particuliërement se rapportent au beau, en (pii la vertu cognitiv> éclate davantage; telles sont la vue et l'ouïe, desti nées à servir la raison; aussi disons-nous de belU couleurs, de belles voix (i). »

L'opinion de Mab'brancbe sur la destination dis sens n'était donc pas enlièreinent fausse. PlusitMii> d'entre eux, le tact, l'odorat et le goùl, ont pour lir directe les besoins de la vie, les nécessités ou le biei être de l'aninial; leur faculté cognilive est grossièiv restreinte et toute pbysique. Ils ne saisissent ni T. clat, ni la symétrie, ni Tbarmonie, ni aucun des autivéléments de la beauté. Il y a de bonnes otleurs, nici il n'y a nulle part de belles odeurs, une bonne odeur ne sait rien embellir. Le lis me plaît, mais non pour son parfum; il est telle (leur cbîirmanle, à qui la n;i ture a refus»'» tout parfum. La saveur est plus étrangère encuiu a l'idée du beau; ce qu'elle toucbe, hi bouclie le déforme et le détruit à l'instant.

Quant au toucber, il a dans la connaissance un rôle plus manjué et plus considérable; tous les autn sens sont fondrs sur lui, a dit saint Tbomas, répétant un mot justement célèbre d'Arislote r2). Aussi It's autres sens sont-ils d'autant plus élevés dans récbcll • de la connaissance, que le tact, par sa finesse, ^' trouve mieux disposé à percevoir les imiuessions des objets extérieurs. Voilà pouicjuni, autant l'houinu'

(1) !• 2*, q. 27. a. 1, ad 3.

{i) « omnes alii seusus fundantur supra tactum. » l» , q "<>.

DU BEAU. Ii3

est inférieur à quelques animaux par l'odorat, autant il est supérieur à tous par le toucher; et cette supériorité, si favorable à la connaissance sensible, ne (M lit manquer d'exercer une influence notable sur^a cMiuiaissance intellectuelle (1).

he [dus, le tact peut produire dans une certaine mesure la perception des formes (2), et, pour cette raison, s'élever à (juelque obscure perception de la iM-aiité. Cependant, l'intégrité, l'harmonie, la clarté lui échappent presque entièrement; il ne saisit guère .jue les divers degrés de la solidité et de la tempélahire; son témoignage sur le beau ne mérite donc pas d'être consitléré.

La vue et l'ouïe se tiennent dans des régions supéiieiiivs. Ces deux sens ne portent aucune atteinte

(Il « Homo, inter omnia animalia. melioris est tactus ; et inter ipsos homines, qui sunt melioris tactus, sunt melioris inlelleclus ; cujus signum est quod molles carne bene aptos mfnto videmus. ut dicitur (De anima, 1. 2. text. 94). » 1* , 'l- 70, a. 5, c.

r2) Les aveugles, par le toucher seul, apprécient les formes •n fïe montrent susceptibles d'émotions artistiques. C'est ainsi -luils perçoivent la régularité, la continuité, la symétrie, la r''p<^tition de dessins ou ornements identiques ou analogues. 1.1 toilette ne leur est pas indifférente. En général on utilise le toucher dans les arts décoratifs.— Les personnes privées de l'ouïe éprouvent aussi l'impression du rythme. Les sourds-muets aiment d'ordinaire la danse, dont le rylhme leur e?t indiqué pir l'ébranlement du plancher qu'ils perçoivent par les pieds, be môme pour la musique. «« Quand on fait de la musique, je sens quelque chose là, •> disait en se mettant la main sur Testomnc un sourd muet qui fréquentait l'opéra et les concerts. Lire le Co.wws, n'* de janvier 1880; Rôle du toucher dans la perception du Beau.)

11 i CONNAISSANCE OU PERCKPTION

à rintogrité, à la pureté de leur objet; bien plus, ils le saisissent à une distance considérable. Leur objet, d'ailleurs, jouit d'une merveilleuse variété; comp tez, si vous pouvez, les nuances presque infinies des sons et des couleurs. Enfin, la mesure, la svmélrio et l'barmonie sont de leur ressort. La mission (h» la vue et de l'ouïe est donc idéale beaucoup plus qiio matérielle; sous des aspects difi^érenls, ce sont de précieux et puissants auxiliaires de la raison. « IMiis que les autres, ces deux sens prêtent un concours actif à l'bumaine sa[j:esse : la vue, pour découvrir la vérité par soi-même; l'ouïe, pour l'apprendre des autres parle langage. Mais la vue est plus noble que l'ouïe, parce qu'elle a quelque cbose de plus immatériel et (ju'elle s'étend à un i)lus grand nombre d'objets ; Spiritualior est vt phira denumstrat (1). »

§ H. Rôle de l' imagina (ion dans la connaissance

du beau.

Je ne sais cpiel cliarme irrésistible; s'attacbe à l'imagination. Il suffit de la nommer pour évoquer le souvenir des riantes peintures, des impressions vives el profondes. Si elle venait à dis|)araître de parmi les bommes, cette aimable rêveuse, nous aurions peutêtre quelques illusions de moins, nous bâtirions moins de châteaux en Espar/ne; mais que la terre serait froide et dépouillée ! Son objet nous oblige à l:i mettre encore au nombre des facultés sensibles, mais

(1) s. Thomas, In l^™ Epist. ad Corialh., c. xii, lect. 3, v. 15-10.

(iiinlùen elle surpasse les autres sens, et combien elle est voisine de l'esprit !

Au lieu de saisir les choses sensibles en ellesmêmes, dans leur réalité matérielle et grossière, ( .mine font les autres sens, elle ne regarde et no reiN'ul ffue leur image, et c'est de là qu'elle tire son nom : Qf/?r7 iniarjines rerum (non ipso s f^es) p?'o ohjnto intntediato et propr/o hahet (1). — Vous voyez «ir'jà une première raison de sa supériorité et de sa liMivIé. Sans doute, l'image qu'eUe se forme des rlioses est moins abstraite et moins belle que Xidée Iin»|UMMnent «lite, où se peint l'objet de l'intelligence. I. intelligence conçoitl'universel, l'immatériel, l'idétil, tandis que l'imagination ne s'élève pas au dessus des iV.i mes particulières, concrètes et sensibles. Mais pendant que les autres sens s'attachent aux choses corpnrelles, considérées en elles-mêmes, elle abstrait et eneille dans ces mêmes choses ce qu'il y a de moins irmssier, de moins matériel, c'est-à-dire leur image. Kllc lient donc, pour ainsi parler, le milieu entre les s<Mis et l'intelligence (2).

\a\ première, comme aussi la plus moins élevée

1'^ fonctions de l'imagination, c'est d'amasser et de

• Muserver avec soin toutes les images, toutes les

formes des objets aperçus par chacun des sens exté-

1) Q(\. (lisp.. De anima, a. 13. ad 7.

C?) < Concreta est (species) proiit apprehenditur a sensu exteriori, licet sit ibi aliqua ahstractio ; simpliciter abstracta, prout apprehenditur ab intellectu ; raedio modo, prout apprehenditur al. imaginativa. » (Saint Bonaventure, in lih. III Sentent., dist. ..'3, dub. 4.)

i1^> rONNAFSSANCE OU PERCEPTION

rieurs. Ceux-ci travaillent pour elle, et leur inces santé cueillette vient à chaque heure augmenter ses trésors. Mes yeux ne voient point en ce moment Té glise de mon village, la maison paternelle où s'écoula mon enfance; mais dans le lointain mon imagination les voit d'une vue claire et distincte. Je n'entends plus la voix !»ien-aimée de ma mère, ni les sermon^ que faisait mon curé; et pourtant il me semhle qu'ils résonnent encore à mon oreille, tant leur souvenir est présent à mon esprit et à mon c<rur. Cela s'appelle l'imagination rrpro(hictri( f\ parce» qu'elle n'ajoute rien au passé et qu'elle se horne à reproduire fidèlement les traits du taldeau aperçu par les sens. En cela elle agit «l'elle-méme, par la seule vertu de sa spontanéité naturelle, sans demander le secour*^ fin l'intelligence et de la volonté.

Et cependant, même dans cette simple évocation du passé, l'imagination nqucuhiclrice aspire déjà aux plus hautes lonctions de l'imagination idéale; ello ne nous représente [mint indiiri'rennnenl l'image de tout ce ([ue nous avons vu ou e'utendu, mais elle tend à ne reproduire des ohjets que les traits (jui nous ont davantage frajjpés : les paysages les plus riants ou les plus sond)res ; la partie la plus saillante, la plus vivante de nos souvenirs. V'ous diriez que, mue déjà par des instincts esthétiques, l'imagination, ainsi qu'un hahile artiste, fait un triiujp dans le souvenir, néglige ce qui est accidentel et vulgaire, pour s'attacher avec plus de soin à ce qui est original, grand et vivant.

DU BEAU. Ii7\

Mais elle va hien plus loin; elle s'élève à de telles h.iuteurs, que les philosophes n'ont pas craint de lui reconnaître une sorte de vertu créatrice. Jusqu'ici lie dépendait entièrement des sens, dont elle paraissait n'être que la répercussion et l'écho. Mais voyezla, rassemhlant ou séparant à son gré ses différentes images et préparant des constructions nouvelles, originales, hardies, quelquefois même juscpi'à la témérité. Les contes des fées, les aventures de Don Ouichotte et de Gil Blas, les métamorphoses d'Ovide, les querelles et les comhats des dieux de la fahle, voilà ses œuvres.

Ici, toutefois, prenons garde nous-mème de sacrifier à l'imagination et d'exagérer sa puissance. D'abord, l'imagination, pas plus, ou plutôt moins encore que l'intelligence, n'a réellement la faculté de créer, ( «st-à-dire de produire quelque chose de rien. 11 n'y il «pie Dieu à qui le néant ohéi.sse, et qui trouve en son fond de quoi produire tout ce qu'il veut. Quand je représente à mon esprit des notions universelles, que je conçois l'idéal et raisonne sur les possibles, il senihle hien que je suis créateur, puisque la nature ne m'ofTre de toute part que le particuher et le réel. Kli hien, ici même, ma vertu créatrice est plus appal'Ute que réelle; car c'est en partant du singuher que je me suis élevé au général, c'est à l'aide du concret que j'ai conçu l'ahslrait, à l'aide des choses existantes que j'ai pu faire des suppositions sur les possibles.

A plus forte raison, l'imagination, faculté sensible, placée par sa nature à une immense distance de l'es-

liR CONNAISSANCE OIT PKRCKPTION

prit, aura-t-elle encore moins que lui la vertu He faire quelque chose de rien. Ses constructions Iiardios dépassent tout ce qui se voit dans la nature; mais encore faut-il qu'elle ait vu les œuvres de la nalun*. Des ruissenux de lait et de miel, je n'en ai jamai<î vu ; mais j'ai vu des ruisseaux, du lait et du miel. Libre à l'imagination de srparer et Aq joindre à son gré les éléments perçus par les sens, et de former des touts magnifi(|iies ou bizarres, mais elle doit toujours travailler sur les données sensildes. De là vient (jue si un accident de la nature a privé un individu de l'un de ses sens, il ne peut rien imaginer dans la sphère du sens (|ui lui m;iii(|U('; demandez à un aveugle de naissance d'imagiiuM' des couleurs, à un sourd d'imaginer une synqihonie.

Ensuite, même restreinte dans les limites que nous a\oiis tracées, cette merveilbMise puissance n'est pas l'oeuvre do l'imagination toute seulo : la raison y a aussi sa part. Saint Tbomas a observé que la parlio sonsilivo. dans l'homme, a [dus de perfection et de V(Mlu, grâce à son union avec la partie intellectuelle: Pars SPiisitiva, es vunjunvtione ad intr/lrctam, rf/icitar virtuosior (i). Cette excellente remarque, tous les jours confirmée parles faits, s'applirpie très particulièrement à l'imagination, plus étroitement unie à l'intidligence qu'aucune des autres facultés sensibles, en raison même de sa perfection et de sa nature plus immatérielle. Si donc l'imagination peut en un cer

(1) !•• q. 85, 1, ad 4.

DU BEAf. liO

1111 >ons être appelée créatrice, c'est parla portion ' .1 intelligence qu'elle contient (1).

Ainsi placée sous le haut patronage et l'influence iiiiniédiate dt» l'esprit, l'imagination passe, en partie ilu moins, sous l'ompire de la volonté. Souvent, il est vrai, elle amène sous mes yeux des images péiillilos que je ne voudrais pas voir; mais si elle prévient ma volonté, je puis repousser ses avances, rninme je puis lui commander de me faire voir les images que je préfère. Aristote, ce profond observateur de la nature et (h» l'ame, avait déjà .signalé ce f.nl imporlanl avec les suites qu'il emporte avec lui : « L'imagination ne dépend que de nous et de notre volonté, et l'on peut s'en mettre l'objet devant les }.Mix. comme fout ceux qui traduisent les choses en sÎLHies mnémoniques (2). »

' 1 ) En ce sens, on peut dire avec Tyndall, que « contenue dans •le justes limites et modérée par la raison, l'imagination devient le plus puissant instrument de découverte. Si Newton a franchi r«'>pace qui sépare la chute dune pomme de la marche d'une

planète, ce n'est que par un bond prodigieux d'imagination

Au-delà des avant-postes actuels de la science, s'étend un chrimp immense où limagination peut se donner une libre cirrière; mais il n'y a que les esprits privilégiés, ceux qui savent jouir de la liberté sans en abuser, qui peuvent y travailler avec fruit. » — <« Aux limites des sciences exactes, dit Miiinboldt, comme du haut d'un rivage élevé, l'œil aime à se porter vers les lointaines régions. Les mirages qu'il voit peuvent ••tre des illusions, mais comme ces images trompeuses que croyaient apercevoir bien avant Colomb, les habitants des Canaries et des Açores, elles peuvent amener la découverte d'un nouveau monde. " {De l'Imagination dans les sciences, Hevue scientifique.)

'2) De l'àmc, m, vu.

§ III. Hypothèse fantaisiste d'un sixième sens.

« Les cinq autres sont connus; reste à déniontror le sixième. C'est difficile, car il n'a pas d'apparoi! extérieur, comme la vue, l'œil, l'ouïe, l'oreille; il esi invisihle et caché au dedans du cerveau. Mais il y esl et c'est df cette retraite myst(M'i<'use (|u'il domim

ses cinq frères et les fait servir à ses fins Pour In

brute (comme pour l'homme), la feuille est verte. 1» ciel éclatant, la fleur odorante. Elle a ses perceptioih par cinq sens, mais rien au delà, faute du sixième

Chez l'homme seul fut placé ce sixième sens Mai^

que voit-il, ce sixième sens? 11 flaire, il ouït, il voit il touche, en un mol il réunit les fonctions des cinij autres, mais dans un monde idéal oïi les cinq autron'ont pas l'entrée (I). »

Ainsi parle Topffer; or ici, TopfFer représente mu école, l'école snitimentalr, dont nous avons déjà eu l'occasion de parler.

Cette école met le beau fort au-dessus des sens. mais elle refuse d'en attribuer la perception à la raison, ou à quelqu'une des autres facultés connues; elle invente une faculté à i^ari, sui r/efirris, un sixiènip sens, le sens du beau, puis un autre pour le vrai, un autre pour le bien.

Si Toplfer voulait seulement dire que le sentiment du beau se distingue de tous les autres sentiments; que les sens et la raison, pris séparément, ne suf-

(l) Topffer, Réflexions et tnenus propos, 1. 1, c. 1, 2.

fisent point à faire arriver le beau jusqu'à notre âme, t't (ju'ainsi on doit unir la connaissance sensible à la coimaisance intellectuelle, il aurait pleinement raison. Mais ce n'est point là ce que prétend l'auteur; il «'stiine (jue c'est trop peu encore, que le beau est l^liis haut placé et plus délicat, et qu'ayant une nature

I part, il «lemande une faculté à part, un sixième stMis, très subtil, très pénétrant et très fin.

Olte opinion est chimérique. Le sixième sens

II existe pas, il n'est pas nécessaire, il est inutile. Il y dans le beau, nous l'avons déjà dit et nous y re-

\i«'nilrons encore, un double élément : un élément >, lisible et un élément inteUigible ou idéal. Le premier est du ressort de la vue, de l'ouïe, de l'imagination surtout ; le second est du domaine de la pensée, l»;u' conséquent de l'intelligence. Il faut donc deux finiltés distinctes pour rendre compte des phénomènes esthétiques; une seule, quelle que soit sa na- 'iirc, ne saurait suffire à une tâche aussi essentielleiiKMit complexe.

I*ar là, nous accordons au beau plus que nos adversaires ; la raison est une faculté plus noble, plus alisolue, plus constante dans ses jugements que le sixième sens. Celui-ci, par hypothèse, relèverait de la sensibilité, dont il ne pourrait guère former qu'une 'k'pendance ; et de là à le rendre subjectif, variable et mobile comme elle, il n'y aurait qu'un pas.

Pour fermer toute issue aux partisans du sixième 'iens. Cousin les enserre dans ce rigoureux dilemme :

Si Ton oblige Hutcheson de choisir entre l'intelli-

1^'2 CONNAISSANCE 01 pkucrption

gnncn et la snnsihililo, ol <li' liuiK*'! «Ijuih rinic n dans l'aiilro son sons «In beau, au lion do lo fairo pm licipcr à riUM» ol à Tanlro, il oti rôsullc (M)ur son syt?Mno deux alternatives également fArhenses, «^gal< mont contraires à l'ohseivation ; I'uih^ fait «'vanoii le SPHtitnrïit du lM»au, l'aulr»' VIdrr du beau ; la jn< mière condamne riunnanil* i un«' paiTaitc; unifoi init('' de manière d'rlre en [»r<'senc(» de In beautô:]^ seconde à une diversih' com[dide fi). »>

§ IV. lUlc (le la raison daus la cou naissance du beau.

Saint Thomas a|»j>rouv<' I'» înol d'Arislole, (jue lo beau, c'est ce (jui jdait à 1 1 romiaissance : Pulcfirn di- Citfitnr r/N,r r/.srV phirrnf (^) ; voulani faii'e entendu' quavani loiil. le bran s julresso ;i la connaissance, à la conlemplalion : PtilcJinnn / fSpirif rim ror/?wsriti va m (.i).

De là découb' unr C(^nsr([iH'nce Iri'S remarqualili' Le bean d<'\ la |ninci|>abMnrnl se rappoiler à l;i facultt' de l'Ame la plus cof^ïiilive, la mieux douée pour li perception, pour la contemplation. Or, cette farull'' coirnitive et contem[dative <'iitie toutes, c'est l'intol lii?ence ou la raison. Les sens connaissent aussi, mais ils s'arrêtent au particulier, au matr^riel; la raison, elle, peut connaître toutes rbn^p^ • sou objet propre, c'est l'universel, son doiiiame ne finit qu'avec 1»'

(1) Cours (VHi!^toire de la PItil. morale, 2°'« leçon.

(2) 1» , q 5, a. 4, ad 1.

(3) Ibid.

nu BEAU. 123

,,.maine de l'être. L'expérience le prouve : nous raiunions sur tout, sur les corps et sur les esprits, sur p.irliculier et sur le général, sur le vrai et le faux, liien et le mal, le beau et le laid, sur la nature et mn l'art, et sur Dieu, auteur de la nature et idéal suprême de l'ait.

On s'en souvient, la beauté physique, dans sa parne la meilleure, s'adresse au regard de l'intelligence, soMJe capable d«; bien saisir l'ordre, l'harmonie, la rouvenance, la mesure et surtout la forme de l'être, image fidèle de l'idéal.

L'imagination, disions-nous plus haut, a cette vertu singulière d'entasser, de garder et de représenter à l'fhne l'espèce ou l'image de tous les objets perçus par rliîMun des sens. La raison peut aussi se porter sur tout ol)jet sensible, non plus pour s'arrêter, comme limagination, h la grandeur, à la figure, au dessin (les choses, c'est-à-dire à des phénomènes limités, contingents, fugitifs, mais [>our pénétrer dans l'intime essence, pour aller droit h l'invisible, à l'iinuiuable, à l'absolu.

be pins, l'imagination s'arrête où s'arrêtent les sens ; la porte par où l'on entre dans le vaste et brillant royaume des esprits lui est à jamais fermée. Aucune porte fermée h la raison : elle entre chez les esprits comme chez les coryis. Elle se connaît ellemême, elle connaît d'autres âmes; Dieu lui-même, le Pt*re des esprits, elle le connaît.

Enfin, l'imagination n'est pas véritablement créatrice par sa propre vertu, même en prenant le mot

Ji-

Hi CONNAISSANCE OU PERCEPTION

de création dans le sens restreint qui peut convenir à riiomme. Elle est créatrice, avons-nous dit, par la portion d'entendement qu'elle contient. C'est donc bien à tort (jue certains auteurs lui donnent accès dans la région des idées et lui permettent de faire des poèmes, comme la raison fait des philosopliios. L'imagination, son nom seul le dit assez haut, s'arrête aux images sensibles; l'idéal, tout l'idéal, appartient en propre à la seule raison. I/imagination jhmiI prêter à l'idéal ses belles couleurs, le représenler sous les plus ravissantes ligures, mais trouver une idée, une seule idée, elle ne le peut.

Une dernière et secrète parenté unit la beauté à la raison : c'est le caractère spéculatif de l'une et de

l'autre.

Pour ce (jui reganle Yorifjinr de l'idée du beau, déjà plus haut, nous l'avons sommairement indiquée (i). Cette idée apparaît à notre esprit conimo celle du vrai et du bien, car le i>roblème des idées est général, et reçoit pour toutes une commune et identique solution. Le rang inférieur que nous occupons dans l'échelle des substances intellectuelles fail que nous naissons sans aucune idée, doués seule ment de la faculté d'en acquérir. Ainsi notre raison, comme notre sensibilité, dibute par un état i)resque embryonnaire et passe successivement et lentemeni de la puissance à l'acte. Mais cette marche modeste, bien loin d'apporter quelque préjudice à nos idées,

en assure au contraire la valeur objective. Si, en effet, nos idées sont fdles de l'expérience, ou de la raison appuyée sur l'expérience, nul doute qu'elles ne réi)ondent parfaitement à la réalité.

Prenons en exemple l'idée du beau qui fait l'objet (le notre étude. Cette idée passe dans son développement par deux étapes successives ; elle est d'abord jK'U'liculière; ensuite, grâce à l'abstraction et à la généralisation, elle devient universelle. Vous avez devant vous un monument magnifique, vous êtes témoin d'une action d'éclat ou plus simplement d'une helle action. Pour voir que tout cela est beau, vous n'avez nul besoin de l'idée irinée du beau, comme pnnr voir une couleur, vous n'avez nul besoin de l'idée abstraite de couleur : il vous suffit d'avoir • It's yeux et une raison et de regarder. D'ellemême , la couleur frappe votre œil et le beau fnip[»e votre esijrit. Vous voyez donc que ce monum»'nt est l)eau, que cette action est belle, sans savoir encore quelle est la nature abstraite du beau, ni si la beauté (jue vous venez de découvrir dans un objet convient à d'autres objets semblables ou différents.

Hue si après avoir vu un monument, une action (l'«'vlat, vous en voyez plusieurs autres, l'idée vous

• ■mira naturellement de les comparer, de remarquer < •' (pie cha(]ue ol)jet rf de spécial, et ce que tous ont de commun. Et si, laissant de côté les caractères accidentels, individuels et changeants, vous ne retenez que les caractères communs, essentiels et inva-

|2r> CONNAISSANCE OU PERCErTIOX

riables, à ce moment, vous aurez l'idée abstraite • g(înrralo du 1)0 au.

Ouïe voit, (Imus rarquisition des idros uuiversollc nnuft procédous romiuc l«^s nrtislos, ou plulôl !• artistes prori'dnit commis uous : nous uégligoons tout ce (fui couvirut acridont»^lltMneut à toile ou trllo beautr siuf^ulière, uous prardous daus notre (esprit tous les traits jj^éurraux, snilhiuts, caractérisliquos: c'est ridoe du l)eau.

Au point de vue du développement de notre raisou, l'idre du !>eau semble aut«''rioure à celle du vrai et du l>ien. C'est que le lieau, par sa nature, se trouva davantaf^e uitMé à rrléuient sensiiile, et par suite plus voisin de la ronnaissanre sensible, qui ellomrnio préci'de la couuaissaurt' iut^'Uertiudle. L'intelligence pure perçoit b» vrai ot b* bi«Mi iiHb''pendaniment des conditions (jui h ^iicrifienl dans un ôlro eflVctil', tandis qu'elle perçoit le beau uui au pbénoniène, incarné daus le pb<MîOUU'ne, resplendissant dans le pbénomène. Le vrai pur suppose donc uw plus grande iudéq)ondance des sens, un plus grainl développement de la facidté intellectuelle; la science ne vient qu'après l'art.

§ V. LinleUitjcnce, pour concevoir le beau, a besoin

d'une image sensible.

Une des plus grandes merveilles de la nature, et des plus fécondes en conséquences de toute espèce, c'est l'union essentielle, substantielle de l'âme et dii

ni: BEAT. i^7

roijjs. 11 résulte de cette union que, dans l'homme, la ,.,ilie sensitive va presque toujours avec la partie inlellectuelle, et que celle-ci ne se sépare jamais de (Cliedà. (« Notre vie ayant commencé par de pures

'-nsatious , nous avons dès l'enfance contracté

1111. ' si grande babitinle de sentir et d'imaginer, que ros choses nous suivent toujours, sans que nous en jmissions être enlièreuient séparés. De là vient que nous ne pensons jamais, on presque jamais, à quelque oi>j(*l que ce soit, (|ue le nom dont nous l'appelons !!•' nous revi^'une ; ce qui marque la liaison des cuMses qui frappent nos sens, tels que sont les noms, avec nos ofiérations intellectuelles (i). »

Les faits signalés par Bossuet sont parfaitement .xacls, et l'on pourrait les multiplier à l'infini. Aristole les avait tous résumés dans cette formule célèbre : « L'àmp up comprend rien sans, ùnarje (2). » F» <^'Mi,t Thomas, du fait s'élevant à la loi et à la • aiisr, avait décidé que l'opération propre de l'intelliir^'nce humaine, c'est de comprendre l'immatériel

His une image : Operatio proportionahir virtuti et nthv; intoJJoctirum nutem homhiis est in sensitivo; ft iflro p)ropria oprratio ejiis est intellir/ere intelligi- \f>ili'i in phantasmatihus (3).

\insi, bien loin d'être, comme plusieurs l'ont pensé a tort, un obstacle à la raison, l'imagination en est au

nnliairc le soutien, l'indispensable appui. Là est son

I Bo«îsuet, C.onn. de Dieu et de soi-même, ch. in, n. 14. •2. lie rame, Ul, '•'^1 f>e memor et remin., lect. 2.

l'.SSf'

principal tilre à notre estime et son suprême lion neiir; l'image circonscrit l'esprit, le fixe sur un objti déterminé, et en le limitant, le retient et l'empèclu' | de s'égarer dans la distraction ou de se perdre dai le vague de ses pensées.

Elle lui rend un service d'un autre ordre, inappiciable, inespéré. Chose admirable, il semble qn l'image, par sa nature même, devrait détourner 1, pensée de tout ce qui s'élève au-dessus des corps. \\ c'est elle-même ({ui permet à l'humaine raison de s> représenter les êtres séparés de la matière; sanscel intermédiaire secourable, ils planeraient à une infiiiie distance de notre faible regard. Oui, aux purs esprits, à Dieu lui-même, nous prêtons un corps, une image dans nos pensées ; le monde intelligible ne se moiiliv à l'œil interne que sous le voile du monde sensible (1).

Si noire intelligence a besoin d'une image pourj percevoir le vrai, qu'aucune attache nécessaire nej lie au monde des corps, à combien plus forte raison] pour saisir le beau, caché sous une enveloppe sensible! Et s'il entre dans notre nature de concevoirl sans effort les choses sensibles et avec peine les choses spirituelles, l'acte de la connaissance seraj

(1) « incorporea, quorum non sunt phanlasmata, ccpnoscuntur a nobis per comparationem ad corpora sensibilia. quorum sunt phantasmata; sicut veritatera intelligimus ei consideratione rei circa quam vehtatem speculamur. Deum autem, ut Dionysius dicit (Dw. nom., c. 1. lect. 3). cognû^^^^^^^^^^ ut causam, et per cxcessum, et per remotwnem, »» S. Thomas, !• , q. 84, a. 7, ad 3.

du' BEAU. Iâ9

d'autant plus aisé que la part faite à l'élément sensible y sera plus considérable. Or, voilà précisément le caractère qui distingue la perception du beau. 11 !ie faut pas qu'elle soit laborieuse, ni qu'on l'achète m prix de trop grands efforts ; pour nous délecter et nous ravir, elle doit nous montrer le beau dans une vue aisée, spontanée, convenable à notre nature. La lumière de l'intelligible pur éblouirait notre faible le^^1rd ; l'imagination, en le voilant de ses ombres^ ou en lui prêtant ses couleurs plus visibles à nos sens, nous le rend accessible et beau d'une humaine beauté.

C'est ici l'originalité principale du beau : tandis que le vrai et le bon plaisent uniquement par leur , forme, le beau, au contraire, ne plaît que par l'intermédiaire des sens, par le moyen d'un phénomène. Selon Schiller, le l)eau ne plaît au sujet sensible qu'autant que celui-ci est en même temps raisonnable, et il ne plaît au sujet raisonnable qu'à hicondition que celui-ci est en même temps un sujet sensible.

he là les charmes éternels de la nature et son éclatante supériorité sur la science et sur l'art. La science est froide parce qu'elle est abstraite; l'art lui-même, |si vivant à côté de la science, se trouve inanimé à C(Mé de la nature. « Ce type, de pure invention, n'est [animé d'aucun souffle; cet arbre créé par notre esprit ne prêtera son ombre à aucun voyageur; le cheval imaginaire ne portera personne, et l'homme que nous aurons conçu ne sera qu'une froide abstraction,

un être sans haine et sans amour, dont le cœur i jamais battu et ne battra jamais (I). »

Seule, la nature a le secret de la vie ; seule, < étale à nos yeux la forme sensible dans ce qu'ell. de plus varié et de plus vrai, tantôt cliarmanti' t gracieuse, tantôt riche et magniflcjue, tantôt sévèiv. abrupte, «grande, sul)lime. Qu'est-ce (jui doime au si l'éclat, le relief, la vie, sinon l'imagiiiiition? Où elle! n'est pas, ;ivec ses décorations nécessaires, (jue r(*sle| t-il au regard, sinon la nature morte et la campagne nue ?

Nécessaire à la pensée humaine pour exercer son| acte le plus rudimentaire, l'imagination lui est également nécessaire pour i)énétrer juscju'à la volonté, passer dans la vie et produire ses immortels chefs-l d'œuvre. Il en est des créations de l'esprit comme des créations de la nature organique : c*est do la flfw\ seulement que sort le fruit.

§ VI. Ce que c'est que le goût.

Toujours la faculté est égale à son objet. Si donc le beau est multiple et divers par ses éléments, multiple et diverse pareillement sera la faculté esthétique. Nous l'avons composée d'imagination et del raison. Or, cette faculté, à qui échoit en partage le domaine du beau, correspond à peu près à celle| qu'on désigne ordinairement sous le nom de goût.

( I ) Ch. lilanc, 0/>. cit., § II, p. ! l .

Mais quelles sont au juste les attributions et la nature du goût? Cet intéressant problème a divisé les sayes. La Harpe le déiinit : « la connaissance du iieau et du vj'ai, le sentiment des convenances. » — Selon Schiller, le goût a regarde toujours à l'exécution, à la forme extérieure, et jamais au fond des choses, » de sorte que si on le prend pour unique arbitre, « c'en est fait de toute différence essentielle filtre les choses : on devient indifférent à la réalité et I MU finit par n'attacher de prix qu'aux formes et à 1 apparence. » — Pour d'autres, en assez grand nombre, le iroùt se compose de sentiment, d'imagination et •le raiscui.

I*res(jue toutes ces opinions sontropréhensibles en bien des [)oints. A notre sens, le goût a pour objet [iiopre tout ce qui, de près ou de loin, se rapporte à lidée du beau. Or, on le sait, il y a dans le beau l'élément sensible, fourni ou du moins représenté par liinagination, et l'élément immatériel, idéal, fourni et représenté par l'intelligence. D'un autre côté, il faut ('tablir un parfait accord entre l'un et l'autre élément. Un tel rôle dé[)asse évidemment la portée de toute faculté sensible ; il ne peut appartenir qu'à la raison, seule capable de comparer, d'apprécier et de jii^'er: et ainsi la raison se trouve être le principal arl)iire en matière esthétique; non pas la raison pure et simple, mais la raison dans ce qu'elle a tout en- >enil(le de plus élevé, de plus fin et de plus délicat.

Celte faculté, vraiment universelle, se porte tour '• t. MIT aux grandes et aux petites choses. C'est qu'on

peut distinguer en elle une double partie : l'une supérieure, uniquement appliquée à l'invisible, à l'éternel, à l'ininiuable ; l'autre inférieure, tournée vers les choses visibles et contingentes, mais raciietaiit ce qui lui maii([ue en élévation par une mesure, une délicatesse, une (inesse exquises. A cette dernière de sentir dans la feuille quelque chose de caduc de léger, d'éphémère, de rêver à son occasion, do la fuite rapide des années, des tristes imMamorphoses qu'opère le temps; d'y reconnaître quelques traits d» notre destinée, jouet des choses extérieures, comme la feuille l'est des vents et des orages de l'air; «le sentir dans le lac quelque chose de paisible et d'aimable, un pur reflet du ciel, variable comme lui el portant à l'àme tant«M une m»'laii(olie (]ui l'atlrisle. tantôt une joie douce qui la récrée. A elle encore le sens de la limite et des proportions les plus minu tieuses; à elle de distinguer les choses les plus voisines, et de saisir non plus seulement les ditrérences. mais jusqu'aux plus imperceptibles nuances.

Avec la finesse doit marcher de front la délicatesse, destinée à percevoir et à rendre avec un tact exquis tout ce qui touche au sentiment.

Celui ta qui ce rare mélange de mesure, de finesse et de délicatesse a été donné dans un degré éminenl est un homme d'un goût parfait ; il s'appelle Horace, Virgile, Racine, Fénelon, Raphaël.

Mais si l'on voyait davantage briller en lui la raison supérieure; si, comme l'aigle, il se plaisait sur les plus liantes cimes; s'il était pour iiinsi dire fami-

liarisé avec l'intelligible et l'idéal ; si, en toute chose, •n" regard pénétrant allait droit au fond, à la sub- ^Uimù\ si, pendant que le vulgaire s'arrête trop souveiil dans la basse région des faits, il pouvait emhrasser les causes et les principes suprêmes; s'il unissait la simplicité à la profondeur et à l'élévation; s il était créateur aussi aisément que les autres sont imitateurs; si toujours il sacrifiait le mot à l'idée, et .piH sût faire arriver jusqu'aux simples mortels la |»iire lumière dans laquelle les choses lui apparaissent, nnus l'aiipellerions un rjénic : il serait Homère ou bciute, Maton ou Aristote, saint Augustin ou saint TImmas, Newton ou Bossuet, Phidias ou Michel- Ange (1).

Il) Voltaire fait du goût cette description, qui, malgré certaines mexactitudes, vaut la peine dôtre reproduite • « Le coût est le sentiment des heautôs et des défauts dans tous les arts • cest un discernement prompt comme celui de la laneue et du palais et qui prévient comme l6i la réflexion ; il est comme lui sensible et voluptueux à l'égard du bon; il rejette comme lui le mauvais avec soulèvement; il est souvent, comme lui incertain et égaré, et a besoin comme lui d'habitude pour se loniier. ^

Il ne sufflt pas pour le goût, de voir, de connaître la beauté- ;1 taut la sentir, en ôtre touché. H ne suffit pas de sentir d'une manière confuse, il faut démôler les difl^érentes nuances- rien ne doit échapper à la promptitude du discernement... Le 'gourmet sent et reconnaît promptement le mélange de deux liqueurs; rhomme de goût verra d'un coup d'œil prompt le mélange de deux styles. » Dictionn. philosophique

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