‹ L'Idee du beau dans la philosophie de Saint Thomas d'Aquin [microform]Chapitre 22 sur 39 · DE LA BEAUTÉ DE DIEU · texte numérisé non relu

DE LA BEAUTÉ DE DIEU

>fous voici parvenus au sommet ; le monde, l'homme lu.-meme est à nos pieds. RecueiUons-nous et ado- I) Entrel. sur la métapli., 9' entr., n. xi.

rons. Dieu nous permet aussi de le contempler, de l'étudier, de l'adinirer. Autant il est adoral)le, autant il est admirable, autant il est grand, autant il est beau.

Que dire de la beaulr infinie? Rien (jui en approche, assurément; (juelque chose pourtant (jui vaut mieux que le silence absolu : se taire sur Dieu n'est ni convenable ni possible. Balbutions donc plutôt que d nous taire, mais ayons soin de suppléer par l'ainoni à ce qui manque à la parole humaine.

§ I. L'existence de Dieu prouvée par l'idée du beau.

Par respect pour l'Etre infini, des âmes pieuses n» veulent pas qu'on prouve qu'il est. Il est, il est en vous : rentrez en vous-même, vous le vovez, vous hsentez. On ne prouve pas la lumière, on la regarde. on en jouit.

Personne plus que nous ne respecte la piété qui va droit à Dieu et d'un bond, par élan, par insi)iration du cœur. Mais le cœur [^erd-il quebiue chose à se laisser éclairer et diriger par la raison? Or la raison bumaine ne voit pas Dieu ; nous n'avons [joint l'intni tion de l'infini. Non que l'inlini ne soit vérité et himière; mais parce qu'il habite une lumière inaccessible à notre faible vue, il est trop au-dessus de nous; c'est son éclat qui nous éblouit (1).

(l) « O tota et beata veritas, quam longe es a me, qui tam prope tibi sum ! Ouam remota es a conspectu meo, qui sic prœsens sum conspectui tuoî In te moveor et in te sum, et ad te non possum accedere ! » (S. Anselme, Proslog.^ c. xvi.)

Si nous avons besoin qu'on nous prouve Dieu non de plus simple ni de plus aisé, tous les chemins cn.uluisent àlui. . Dieu est comme une statue mafrn.fique, placée au centre d'avenues immenses. Uuelque chemin que l'on prenne, on la voit toujours au bout. C'est la même statue, et cependant, suivant la route qu'on a prise, on la voit sous des aspects clillerenls (1). »

l'uisquc nous avons le choix de la route, et que MOUS voulons voir Dieu sous l'aspect de la beauté, nue la Leauté elle-même soit noire voie et notre guide

F/univers est beau, notre âme est belle, mais d'une l>eaulé imparfaite et empruntée. Notre âme non l'Ii.s que l'univers, n'est donc point la beauté sûbsisl.'iite. Notre âme possède une parcelle de la beauté- I univers, en y comprenant toutes les âmes avec les corps, en possède une part plus grande, mais une part seulement. La beauté de l'univers est multiple et composée ; la beauté est une et simple ; la beauté <!<• 1 univers s'accroît ou décroît, suivant que les êtres 'lotit II se compose deviennent meilleurs ou moins l^ons; la beauté est permanente, immuable, parce i|u elle est infinie (2).

il) Jules Simon, Le Devoir, 3« part., ch ii

i.f V,'.'^* '".'""f ''"* '^'"' ''"' J°"" «i» 'a "ùmière répandue sur les éléments et considère les rayons de cette lumière se Jvl :ns. jusqu'à la lumière du soleil, ainsi celuf qui considèrret aime la beauté qu'il voit briller dans la nature "âme rlnf^nf gence, le corps de l'homme, en toutes ces choses voTt;tàdmr« a beauté de Dieu .. (Jiarsile Ficin, Commen, ZT.î'uTl! la Hepubliqtie de Platon). ® °^

î^^^ LA BEAUTÉ

Au-dessus de la beauté réelle, physique, intellectuelle et morale, il y a Vidvate heauté. Elle est peutêtre le Dieu que je cherche ; elle n'a de limites ni dans le tenqjs, ni dans l'espace, elle n'a pas commenc et elle ne finira pas; elle plane au-dessus des ânn^ et des corps, au-dessus des individus, des espèces el des genres; elle ne se l'ait pas, elle ne devient pas, elle est. Or n'est-ce point là le propre de la divine heauté ?

Ainsi ont raisonné des [diilosophes qui prétendaienl rtrn pieux el (|ui n'étaient ijue hlasphémateurs. 11> ont placé Dieu en dehors de la réalité, .lans la calé- Korie de l'idéal; i)Our lui laisser l'ahsolue perfection et la souver.nne heauté, ils n'ont pas craint de lui ravir son existence, a Ce qui mérite les adorations (le notre àme, c'est l'Etre inlini, universel, parfait, inimuahle, suiKhieur au temps et à l'espace. Mais il n'est tel qu'en passant à l'état idéal... il ne prend la divinité ([n'en perdant la réalité (1). «

Eianurriinl in tuijUatiimihii^ suis. Si Dieu n'est que l'idéale l)eauté, d'où Nienuent donc les rce/Ies, mais imparfaites heautés de notre àme et du monde? L idéal, c'est une itlée; une idée suppose un esprit; ùtez l'esprit, plus de |»ensee, plus d'idéal; mais pour ces raisonneurs étranges, l'esprit qui conçoit et reçoit l'idéal n'est autre que l'esprit humain. « Sous une forme ou sous une autre, Dieu sera toujours le résumé de nos hesoins suprasensihles, la catégorie de

(1) VacliLTot, La melaphysique el la science.i. H, p. 50l,5îM,5y8.

idéal, c'est-à-dire la forme sous laquelle nous convons l'idéal (i). »

Quelle monstruosité! L'esprit humain créer la vr.rité, faire l'idéal! Nous pouvons hien, non sans IMMue, trouver la vérité, mais la faire, mais devenir sa mesure et sa règle, jamais. C'est elle au contraire <[ui est notre règle, notre mesure, et linviolahle loi de tous nos jugements. S'il en est ainsi de la plus fMiite, de la plus grossière vérité, à comhien plus forte raison de la véritc» nécessaire, immuable, étern( lie, idéale? Quand il n'y aurait ni pensée humaine, Ml esprit humain, l'idéal serait, il serait tout entier, car il est antérieur à l'homme, indépendant de l'homme. Ainsi, l'idéal n'est pas Dieu, mais il conduit à Dieu. Il a sa raison, son fondement en Dieu, seul capable de le recevoir en soi de toute éternité, et de le con-

revoiraussi parfaitement qu'il est concevable. (( L'idéal ivrule sans cesse à mesure qu'on en approche. Son •l-nner terme est dans l'infini, c'est-à-dire en Dieu, -^•u pour mieux parler, le vrai et absolu idéal n'est autre que Dieu même (2). »

A qui contemple dans son esprit l'idéale beauté, Ins créatures les plus belles n'ont plus ni éclat ni prestige; mais à ([ui tourne vers Dieu son regard, I idéal lui-même s'atténue au point de n'être plus 'idéal (3). C'est que Dieu, par un privilège unique,

(•-') Cousin, U Vrai, le Beau cl le liien, 7« leçon.

W Remarquable parole de S. Augustin sur la beauté divine

possède à la fois la plénitude de la beauté réelle et de la beauté idéale; il est plus effectif, plus acluol que toute réalité, plus parfait, plus accompli que tout idéal. Il ne faut pas dire que Dieu est beau, il fani dire qu'il est la beauté, car Denys TAréopa^^nte ne veut point a qu'on dislingue le beau et la beauté (hnis la cause unique, qui, dans l'unité, comprend tout Beauté au-dessus de la beauté, beauté éternelle, non engendrée et non périssable, exempte de décadence et d'accroissement, qui n'est point belle dans telle partie et laide dans telle autre, belle seulement en tel temps, à un point de vue, belle pour ceux-ci, laide pour ceux-là, belle en tel lieu et non en tel autre, beauté qui ne réside dans aucun être différent d'avec lui-même, qui est identiiiue et invariable et qui i)ossède en elle-même la beauté avec éminence et une sorte d'excès (1). »

iMais « ô misère, ô nuit affreuse qui enveloppe les enfants d'Adam I ô renversement de tout l'iiounne: L'iiomme n'a des yeux que pour voir des ombres, et la vérité lui paraît un fantôme; ce qui n'est rien est tout pour lui; ce qui est tout ne lui semble rien... Si, (ô mon Dieu), vous étiez un corps stérile, impuissant et inanimé, telle qu'une fleur qui se flétrit, une rivière qui coule, une maison qui va tomber en ruine, un tableau qui n'est qu'un amas de couleurs pour

comparée à toute autre beauté : « Cujus imitalione pulchra, cujus comparatioue feda sunt omnia. » (De ordine, 1. U, c. 19). (1) Des )wms divins, ch. ix; on trouve dans le Banquet de Platon les mômes pensées et presque les mômes termes.

fmpper l'imagination, ou un métal inutile qui n'a que P^^'» d oclat, ils vous apercevraient... L'ordre et la iM-aute que vous répandez .>ur la face de vos créatures sont comme un voile qui vous dérobe à leurs yeux

malades (1). » -^

Sarsion cordai Je vous adore, vrai soleil de beauté aillant que de justice. Que toute beauté créée s'efface 'l;'vant vous; devant vous ce que j'appelle beauté "•'st plus (,ue laideur. Brillez .seul à mes yeux et à mon Ame. Ou si vous voulez, comme il ^st juste 'fne J'admire la beauté répandue avec tant de profusion dans tous vos ouvrages, qu'elle ne me serve .1 nna.s qu'à mTdever jusqu'à vous, que je ne la •vgarde jamais (,ue comme un rayon de votre splendeur infinie!

§ II. Variété, unité et perfection en Dieu,

i 'itinéraire de l'Ame à Dieu se compose pour ainsi l'.Tl.r, de trois étapes. Dans la première, on jette un lap.de regard sur la créature, et celle-ci, de quelque •Çon quon l'examine, se montre créature, c'est-à- •iTo sujette au cbangement, imparfaite, bornée par I^'s limites du temps et de l'espace. Si la créature est un efl^et, elle demande une cause; si elle n'a pas en Hle-même sa raison .dêtre, elle vient d'ailleurs- si "lie a commencé, il y a donc un être éternel, nécessaire, que j'appelle Dieu. Là s'arrête lapremière étape. ^Jf)^Fénelon, De l'exisL et des attributs de Dieu, u. part.,

Nous venons de mettre en Dieu, cause universelle, les perfections de son effet, c est-à-dire de la créature. Mais cela exige des précautions. Considérez ce que nous appelons les perfections de la créature : il s'en trouvent qui dans leur idée même enferment une limite, comme la composition, le changement, les bornes du temps et de l'espace. Eloignez-les de la cause première, elles ne lui conviennent pas ; dites an contraire que Dieu est simple, immuable, éternel, immense. C'est fait. Je suis convaincu.

Cependant nous ne sommes point encore au bout de notre route : il reste la troisième étape. La créature possède de certaines perfections dont l'idée n'enveloppe en soi aucun défaut : par exemple, l'intelligence, la volonté, la puissance et d'autres semblables. Celles-là, mettons-les en Dieu sans hésiter : Dieu est intelligence, volonté, puissance. — Mais dans la créature, ces perfections mêmes ont des bornes qu'elles reçoivent de la créature : quoi de plus borné que l'intelligence, la volonté, ou la puissance de l'homme? Ecartons les bornes, gardons seulement l'excellence propre à chacune de ces perfections, et donnons-les à Dieu, dégagées de toute hmite, avec tout l'éclat qu'elles comportent (i).

Maintenant, nous connaissons Dieu autant qu'on peut le connaître ici-bas : nous savons qu'il est, ce qu'il est et ce qu'il n'est pas ; pour nous, il est la cause

(1) « Oportet quod omnes nobilitates omnium creaturarum iDveniantur m Deo nobilissimo modo et sine aliqua imperfectione. » S. Thomas, m i Sent., dist. 2, q. 1, ad 2, sol.

; ""ctS se7 """ -perfection, et toutes les ZZ ]1 " '";^'^™---. et ab omnibus re^

Je puis donc affinner de Dieu une première nro P-te esthétique: la variété. Variét/;^^^^ nsqu elle embrasse les perfections de toufes ej

le atlnl uls que nous pouvons concevoir

'^'en plus, le prenn-er mystère de la Religion catho !wue introduit la variété où notre ra on ^ 1 û^^ ;au..soupcon^

"'•mes. L homme a plusieurs facultés mais .. (••Tsonnalité, comme sa nature est un m.^ ,

Toutefois la variété ne trouvo f nii^

qiii esi multiple dans les efTets ps» »», i -se. les ruisseaux se confond d sTa "-e ^

""' " ^'*^" ^P''^^ 'es avoir contemplées dans 1; Cont. Cent., m, 49.

2iS

LA BEAUTK

la créaliire, sont en lui une seule et même chose, sn très pure et très parfaite essence. Dieu, dit saini Thomas, dans sa l:ii)f;ue énergique, est extrèmemeni un, Dpu:^ rst maxime tnffff^ (1), parce qu'il exclut toute nnilli[>licit«% de quelque ordre qu'elle soit. Qui dit conipositiou dit parties, et qui dit parties dit limites, car les parties en se distinguant entre elles se limitent les unes les autres. Olez la composilinn matérielle : Dieu n'a [)oint de parties, il est esprit. — Otez la composition logique : Dieu ne fait partie d'aucun genre, il domine les espèces et les genres, il ne souffre ni égaux ni collatéraux. — Ne le mettez ni dans la catégorie de l'être, ni dans la cah-gorie de la suhstance, car il n'est point être h la manière des autres êtres, ni suhstance à la manière des autres suhstances. Dans toute créature, l'être se dislingue de l'essence et se trouve limité par l'essence; mais, lui, il est lui-même son être, car son essence, c'est son être. — î.a sul)stance se cache sous les accidents qu'elle supporte et qui la perfectionnent; en Dieu. rien d'accidentel, rien qui vienne s'ajouter à son essence. Il est donc au-dessus de la suhstance. comme au-dessus de l'être; il ne peut être ressenv dans aucune manière d'être; ce (pii est tout fêtn épuise tous les degrés d'être et n'est d'aucun genre d'être.

Cependant n'ai-je point mis en Dieu plusieurs attri huts, plusieurs pei*fections? Sans doute, mais toutes

es perfections n'en font qu'une et n'ajoutent rien à •H essence. Il est immense, immuable, éternel, ^ilelhgent, puissant, hon, juste et saint; mais son nnmens.té est la même chose que son éternité, son "nniutabd.te la même chose que sa sainteté; ce qui pense en lui est la même chose que ce qui veut, ce qui veut est la même chose que ce qui peut et ce qui

Non pas qu'il n'y ait un fondement réel pour disl.nguer les perfections divines ; car, en Dieu, l'essence est infime, et par suite équivalente, supérieure même a la multitude et à la diversité (1).

<< 0 unité infinie! je vous entrevois, mais c'est ' '"jours en me multipliant... 0 multiplicité créée qne tu es pauvre dans ton abondance apparente! ont nombre est bienlùt épui.sé; toute composition a 'les bornes étroites, tout ce qui est plus d'un est •n Hument moins qu'un. Il n'y a que l'unité : elle seule est tout, et après elle il n'y a rien... Ohl qui uie tirera ^les nombres, des compositions et des successions 'jui sentent si fort le néant! Plus on multiphe les nombres, plus on s'éloigne de l'être précis et réel qui "est que dans l'unité (2)! »

Si la perfection se mesure à l'unité. Dieu est infiniment parfait, puisqu'il est infiniment un. D'ailleurs,

I') On peut dire de la perfection de Dieu ce que S Augustin a :à FéneloD, op. cit., 2- part.,ch. v, a. 2.

^^^ LA BKAIJTK

rien qui le borne ni an-dedans ni an dehors: rien en lui qui passe de la puissance a l'acte, rien qui ait été, ou qui doive Hve; il n'était pas, il est; il n'est pas la puissance, il est l'acte pur. 11 est ce/tfi qui put.

c< Pourquoi Dieu ne serait-il pas? Est-ce à cansp qu'il est parfait? Et la perfection est-elle un obstacle à l'être? ErnMir insensée : au contraire, la perfection est la raison d'être. Pourquoi l'imparfait serait-il ol le parfait no serait-il pas? C'est-à-dire : pounpioi ce qui tient plus du néant serait-il, et ce qui n'en tient rien du tout ne sernll-il pas? Qu'appelle-t-on parfait? un être à qui rien ne niaiu[ue. Qu'appelle-t-on imparfait? un être à qui quelque chose manque. Pourquoi l'être à (jui rien ne manque ne serait-il pas, plutôt que l'être h qui (pielque rbose manque? D'où vient que (pielquo chose est, et qu'il ne peut se faire que h» rien soif, si re n'est parce que l'être vaut mieux que le rien, et (jue le rien ne peut prévabur sur l'être ni empêcher l'être d'être! Mais par la même raison, l'imparfait ne peut valoir mieux (pie le parfait, ni être plutêjt que lui, ni l'empêcher d'être (1). »

La beauté, disions-nous, n'est que l'éclat de la perfection accomplie. Dieu est rlonr la beauté, au même titre qu'il est la perfection : beauté fmirrrsr/ir, car il est la source de toutes les beautés particulières; beauté intrnsr, car il est absolument un; beauté nujonnantp, car dans son activité iTifinie et toujours en exercice, il illumine tout de sa propre splendeur.

(l) Bossuet, FAèv. sur les myst., 1" semaine, l'« élév.

§ 111. Proportion et harmonie en Dieu.

11 faut que la loi des contrastes soit bien absolue et bien nécessaire pour que nous la retrouvions en Dieu liii-méme, en cpii rien ne semblait la faire espérer. Llle y est néainnoins, et dans un degré surprenant. Si vous le considérez en lui-même, Dieu est un; mais si vous remarquez les rapports multiples qu'il soutient avec la créature, il revêt une diversité pleine d'oj)positions et de contrastes.

D'absolu, il devient relatif; nécessaire, il jouit d'une souveraine liberté; éternel, il se mêle au temps; immuable, il s'unit à tout ce qui se meut; un, il entre en contact avec le multiple; simple, il se rend j>résenl aux corps aussi bien qu'aux esprits; juste, il a plus que la bonté d'un père; saint, il souflVe le péché.

De si étonnants contrastes rentrent-ils dans quelque iiarmonie sublime, ou présentent-ils .iu contraire autant d'insolubles antinomies? A quelques-uns cette dernière hypothèse s'est imposée avec l'évidence (l'une vérité nécessaire, et tel a été sur ce point le trouble de leur raison qu'ils en sont venus à nier Dieu lui-même. Parti désespéré, contraire à toutes les règles de la logique. Pour moi, a priori, je sais deux choses absolument. Je sais d'abord que ma raison, fùl-elle iuq)uissante à découvrir l'harmonie des contraires en Dieu, je ne devrais pas pour cela en douter. La règle de Bossuet est une vérité éternelle :

« La vérité ne détruit point la vérité; et quoiqu'il se pût bien faire que nous ne sussions pas trouver les moyens d'accorder ces choses, ce que nous ne connaîtrions pas, dans une niatiJîre si haute, ne devrait point affaiblir en nous ce (|ue nous en connaissons si certainement (1). »

A priori, je sais plus que cela : je sais clairement comment et pourquoi les attributs divins ne peuvent ni se confondre ni s'embarrasser mutuellement; car si l'action de l'un des attributs de Dieu était contrariée par l'action d'un autre attribut, le premier aur.iit rencontré une limite et ne serait plus inlini.

Comment supposer un conflit au sein de l'uniti', un désordre dans la perfection? Comment celui qui a mis dans ses moindres ouvrages une harmonie si riche ne serait-il pas lui-même proportion et harmonie? Le doute ici serait une offense à l'évi dence.

Dans la créature, il y a souvent inégalité et désaccord entre l'intelligence, la volonté et la puissance: chez Dieu, ce que l'intelligence conçoit, ce que la volonté ordonne, ce à quoi l'amour incline, la puissance l'exécute aussitôt. Chez Dieu, la mesure esl toujours juste et précise; l'intelligence voit le but, choisit les moyens et la puissance l'atteint, sans demeurer en deçà, sans aller au delà.

Fort de ces principes, si je ne savais résoudre les prétendues antinomies divines, je me tiendrais en

(1) Traité du libre arbitre, ch. iv.

bE DIEU.

aix et j'adorerais avec d'autant plus de foi une hariionie si savante et placée à une si grande distance !<' ma faible vue.

Mais pour faible qu'elle soit, la raison humaine I est pourtant pas réduite à une impuissance absolue :

li milieu des divines clartés, quelque ravon se dé-

iche et arrive jusqu'à elle.

Tous les contrastes que nous admirions plus liant ivsiiltent d'un fait unique : le fait de la creatio?i; et iH' sont, pour ainsi dire, que le prolongement de cette lïannonie sublime : l'absolu, 1 incréé se faisant volonl'iirement créateur.

U'iolle cause a porté Dieu à sortir de lui-même et .le son éternit('' [umv se répandre au dehors et pro- «liiire le monde? Certes, dit Bossuet, « il fa„t qu'il lait fait librement : car il ne peut être obligé à le l'ire, ni par aucun autre, étant le premier, ni par son propre besoin, étant parfait, ni par le besoin du inonde, qui n'étant rien, ne pouvait certainement •xiger de son auteur qu'il le fît. Le monde n'a donc 1 autre cause que la seule volonté de Dieu... Et qui îH' voit pas en Dieu cette liberté, n'y voit pas son iiKiépendance ni sa souveraineté absolue : car celui <|ni est obligé nécessairement à donner n'est pas le îMaître de son don (1). »

Dieu était bon, il appartient à la bonté de se donner

le se répandre : voilà en deux mots tout le motif ' la création. Voilà aussi pourquoi Dieu seul est

(1) Traité du libre arbitre, ch. iv.

LA BF.ALTTÉ

absolument libéral, parce qu il n'agit pas pour soi utilité, mais seulement pour sa bonté.

Toutefois la liberté que nous venons d'attribuer ^'^ l'être nécessaire n'introduit en lui aucune conlîn gence ; en lui-même et dans son fond, il est nécessaire, et tout ce qu'on met en lui participe de cette nécessité, son acte aussi bien que son être ; mais considéré par rapport à la créature, rien n'égale sa bberté et son indépendance. Ainsi , en vertu d'une harmonie ineffable, le même acte (il n'y a qu'un acte en Dieu, car son acte est son essence) est à la fois nécessaire et libre ; nécessaire, en tant qu'il se confond avec l'être divin; libre, en tant qu'il regarde la créature.

D'un autre côté, la création ne rend pas Dieu véritablement relatif : elle n'introduit en lui aucune modification, aucun mouvement, aucun changement. Klle ne lui ajoute rien, ne lui ùte rien. S'il se décide à créer, c'est par un acte éternel, qui en même temps conçoit tout, dispose tout, ordonne tout; s'il se donne, il ne perd rien ; si nous dépendons de lui, il ne dépend pas de nous ; s'il paraît se mêler au temps, il demeure dans son éternité; s'il entre en contact avec le multiple, il ne sort pas de son unité; s'il s'unit à ce qui se meut, bien plus, s'il meut lui-même tout ce qui se meut et s'il agit dans tout ce qui agit, il reste parfaitement immobile.

Tel le soleil, qui éclaire et réchauffe de ses rayons toute la nature, concourt à toutes les actions et à tous les mouvements, se mêle pour ainsi dire à tous

'es corps et à toute l'étendue de l'espace, sans qu'aucune des grossières vapeurs qui s'élèvent de la terre

aonte jusqu'à lui ou ternisse l'éclat de sa radieuse jeauté.

Après les harmonies métaphysiques, les harmonies morales, non moins divines que les premières, mais plus proches de nous et plus touchantes, malgré les antinomies redoutables qu'elles présentent au premier abord. Dieu est trois fois saint et il tolère le péché ; il est notre père et il nous fait souffrir, ou du moins II nous laisse souffrir. Quel moyen d'accorder de tels contrastes?

« Un Dieu vivant, cause active, ne peut se soustraire à la responsabilité du mal qui est dans son 'ouvre. Le juste qu'on torture, la victime qu'on ••ninole, 1 insecte qu'on écrase, la fleur qu'on foule aux pieds, toute vie qu'on éteint, toute forme qu'on 'letruit, peuvent dire au Dieu tout-puissant et tout J>on qui les a créés : Pourquoi m'as-tu donné 1 «■•tre ? »

Ainsi parle Vacheiot (1), égaré par l'esprit de sys- (eme. A ces paroles emportées, opposons les justes ' t i)ieuses paroles dun autre philosophe, imbu pourlimt du préjugé rationaliste : « Voici une des misères lie l'homme. A peine avons-nous démontré la Piovi- 'lence, à peine avons-nous joui de la consolante pensée que Dieu veille sur nous avec la sollicitude il'un père, qu'au lieu de le remercier du bien qu'il

(I) L'auteur est revenu sur plusieurs de ses idées d'autrefois dans un récent ouvrage : te Jiouveau Spiritualisme.

Sii

^'^^' LA BEAUTI^

nous donne, nous lui demandons compte de celu que nous n'avons pas (i). »

On ne saurait mieux dire. Oui, la Providence, la honte de Dieu est certaine, manifeste, universelle, particulière et infiniuient tendre. Oui, l'œil interne contemple, savoure cette harmonie suhliuie, ineffahle entre toutes : leternel, l'ahsolu, J«dinva, regardant du haut (hi ciel les rtres chétifs (pii sa^nlent sur la terre, et emhrassant de son amour tout ce qui est sorti dises mains, l'humhle fleur, le vil insecte, aussi hien que l'homme, aussi hien (jue l'ange. « Drusuon solum rœlum et terrain, non solum Aiujelum et hoyninem. sed nec ex'ujw et vontnnptifnlh animmith viscera] nec avispennulnmnicc hn'b.v fïosuihnn, nec arborh f'olimn, sine marum partium conveiiientia dereliquit (2). »

Quant à l'homme, Dieu le garde avec une tendresse laite pour nous confondre : non seulement il s'intéresse à la partie supérieure de notre être, par laquelle nous lui rappelons son image, mais il étend ses soins à ce qu'il y a en nous de plus has et de plus vil : il a compté les cheveux de notre tète, et pas un ne tomhera sans sa permission.

Soyons sincères, soyons plus grands; accoutumons notre esprit à voir au loin, à regarder de haut; ne nous laissons point arrêter par quelques détails dont nous ignorons la cause ; ne fermons point les yeux à l'évidence, parce qu'à côté d'elle, notre regard croit

(1) Jules Simon, Religion naturelle, 2« part., ch. ii.

(2) S. Augustin, De civil, Dei, v, il.

DE DIEL. ^^Qf

ivinarquer une ombre; ne nions pas le soleil, parce que des nuages qui passent sur nous en dérohent quelques rayons.

La vraie raison de nos plaintes, c'est l'égoïsme, c'est l'envie : nous avons moins reçu que tel ou tel, et cela nous irrite ; comme si celui qui donne n'était pas maître de ses dons, comme si celui qui donne n'était pas loi essentielle des choses î Faudra-t-il que le rocher se plaigne à [)ieu de la prairie, le roseau du cèdre le passereau du rossignol, la lune du soleil, le ruisseau de la mer? u Dans une grande maison, dit saint Paul, '1 n'y a pas que des vases d'or ou d'argent, il y en a aussi de bois et de terre : il y en a de faits pour des nlfices honorables, et d'autres poiir des usages moins nobles (1). »

Dans l'ordre intellectuel et moral comme dans l'ordre physique, pour la société comme pour les individus, l'inégalité est une harmonie et un bien : 1 enfant s'appuie sur sa mère, le petit sur le grand, le pauvre sur le riche, l'ignorant sur le savant, le faible sur le fort.

Tout bien pesé, chacun a reçu au delà du nécessaire; car si les désirs de la concupiscence sont

{\)A(l limot., 2\ c. 2, V. 20. Il revient ailleurs sur cette idée • « 0 homo, tu quis es qui respondeas Deo? Numquid dicit figmentum ei qui se flnxit : quid me fecisti sic ? Annon habet polestatem fjgulus luti, ex eadem massa facere aliud quidera vas in honorem. aliud vero in contumeliam? n Ad lioman c ix y. 2<>21. «-Corpus non est unum membrum, sed multa Si totum corpus oculus,ubi auditus? Si totum auditus, ubi odoratus? Nunc autem posuit Deus membra, unumquodque eorum n corpore sicut voluit. » Ad Corinth., 1* , c. xii, v U-ig

^^^ LA BKAUTI^;

infinis, les vrais besoins sont peu nombreux : Cor ports p.rn/iia demlorin vmt; frirjn^ submovrro vuU alimrntis fammi rt sitim pxtitujurrr: qnidquid extrv concupiscMur, vitih, non vsihns, laborntiir (1).

Quant à la maladie, combien iV\ fois, de notre propiv aveu, n'a-t-elle pas pour causi; nos vices ou nos im prudences? La théologie va i)his loin : à ses yeux, toute souffrance, toute maladie, est fille du péché, sinon d'un péché personnel, du moins du péché orujmvl.

Mais alors, direz-vous , pounpioi la sainteté de Dieu a-t-eUe permis le [n'cbé? Ecartons d'un mot cette objection, qui fait un crime à Dieu des fautes des hommes; plus haut déjà nous avons montré toutes les belles harmonies cpi'il sait tirer du mal. Disons seulement avec saint Tliomas , rpie la faculté de pécher, pour n'être point essentielle au libre arbitre, découle, par une suite naturelle, de la condition d'une liberté créée : Possp peccnre non est dv natura lihrri nrhitrii , scd conspqnitttr librruni arhitrwm , secundum r/uod rst in natura crpfita, pussihili ad defret um [%.

D'un autre côté, la soufl^rance purifie, grandit ceux qu'elle visite et les élève au sommet de la t.eauté morale : Par Deo sprvtacalum, disait Sénèipie, vir cum adversîs composiias. C'osf pounjuoi le même philosophe, d'accord en cela avec la Sainte Ecriture, observe que Dieu éprouve de préférence l'homme de

(1) Sénèque, Comolatio ad Helviam, c. 9.

(2) Qq. disp. De verit., q. 24, a. 3, ad 2.

bien : Bojtwn virxnn in deliciis non habet; experitur, mduraty sibi illum prœparat (1).

Ne voyez-vous pas aussi combien Dieu encourage, bénit, fortifie tous ceux qui souffrent pour la justice, rt quelles douces consolations il envoie à leur ame? Platon pensait que, tout considéré, le plus heureux des hommes est le plus juste et le plus vertueux. « Veux-tu que nous fassions venir un héraut, (MI que je publie moi-môme à haute voix que le fils d'Ariston a prononcé ce jugement, que le plus heureux des hommes est le plus juste et le plus vertueux, celui dont l'àme est la plus royale, et qui régne sur lui-môme; et que le plus malheureux est le plus injuste et le plus méchant f2j? »

La plainte ne se trouve jamais sur les lèvres du juste persécuté ou soufi'rant : au contraire, il bénit Dieu et lui rend des actions de grâces. Entre mille exemples qu'on pourrait apporter, un des plus émouvants est celui de la jeune fille dont parle de Maistre : " Je ne puis m'empôcher de songer à cette jeune

[\) De Provid., c. 1.

S. Jean Chrysostome a dit avec son éloquence ordinaire :

I! faut que le chrétien soit sous la main de Dieu à peu près comme le marbre sous le ciseau du sculpteur. Le sculpteur frappe le marbre, il le fait voler en éclats, il y applique le ci- > au à diverses reprises; il façonne ainsi ce bloc pour en faire ^orlir l'image qu'il a dans la pensée. Le chrétien est une pierre vivante travaillée par Dieu, qui pour en faire sortir l'image de son divin Fils, enlève tout ce qu'il y a de superflu; il enlève los bifns, le repos, la santé, quelquefois môme l'honneur et la réputation, et ainsi, par de rudes coups, il façonne une image sur laquelle son regard s'arrêtera avec complaisance. »

(2) Hèpubl, 1. IX, p. 204. Trad. Cousin.

^'^^ LA BEAUTK

fille devenue célèbre dans celte grande ville parmi les personnes bienfaisantes qui se font un devoir sacré de cbereber le malheur pour le secourir. Elle . dix-huit ans; il y en a cinif qu'elle est tourmenter par un horril>hî cancer qui hii longjî la télé. I)éj;i les yeux et le nez onl disparu, et le mal s'avance sur ses ch.nrs vir-inales comme un incendie qui dévore un [»alais. Kn proit' aux sonnVanci's h's plus aÎK'iés, une piété tendre et presque céleste la detache entièrement de la terre, et semide la rendre inaccessible ou indifFérenle à la (b)uleur. Elle ne dit pas connue le fnslueux shûcien : 0 douleur, tu as heau faire, tu ne me feras jamais convenir que (u sois un mal! Elle fait mieux, elle n'en parle pas. Jamais il n'est parti de sa bouche ([ue des paroles d'amour, de soumission et de reconnaissance. L'inaltérable rési-nation de cette fdle est devenue une espèce de spectacle; et connue dans les premiers siècles du christianisme, (m se rendait au cirque par simple curiosité, pour y voir Blandine, Agathe, PerpéUuo, livn'es aux lions ou aux taureaux sauvages, des curieux viennent aussi dans votre bruyante cité contempler la jeune martyre livrée au^ cancer... Un jour qu'on lui témoignait une comi)assion particulière sur ses longues et cruelles insomnies: « Je ne suis pas, iiit-elle, aussi malheureuse que vous le croyez : Dieu me fait la grâce de ne penser quii lui (1). >, ^

(1) Soirées fie Saint-Pétersbourg, 3« entret.

DE DIEU. 25f

Souvent, il est vrai, nous voudrions voir Dieu intervenir dès ici-bas avec plus d'éclat, confondre les uu'chants et délivrer le juste opprimé : ce n'est point à nous de lui fixer son jour et son heure ; laissons à sa sagesse le choix des moyens et du temps ; il ne manquera i)as de juger à propos. [Citm accepcro tempus, r(jo juslitias judicaho (i). Son éternité, a dit saint Augustin, lui permet d'être patient: Patims, quia ,r ter nus.

Et si parfois il nous semble, comme au poète, que la justice s'est enfuie de la terre, jetons les yeux sur la t(MTe nouvelle et les cieux nouveaux de la vie future, où règne sans partage l'éternelle juslice : Novos vero cœlos et 7iovam torram, spcwidum pro?fiissa ip^ius, rxspecta?nus, in quibus justitia ha- Intat (-2).

§ IV. [jnion du sensible et de VintelWjible en Dieu,

Partout dans la nature le sensible est uni avec l'intelligible, dans l'atome, dans la plante, dans l'animal, dans l'homme. Et parmi les différents êtres dont nous goûtons la beauté, ceux-là nous plaisent le plus en qui brille davantage l'harmonie de ces éléments contraires.

Pourtant, nous l'avons dit, le beau, en soi, ne réside point dans la matière, n'est point attaché à la matière. Le beau, réduit à son essence intime, est

(!) Ps. IV, 3.

(2) Epist. 2» S. Pétri, c. ni, v. 13.

tout entier dans l'éclat de la perfection. A ce point de vue, toute beauté composée pâlit et s'efface devant rimmuahle splendeur d'un pur esprit. Ainsi, quand bien môme il aurait plu à Dieu de n'offrir à notre admiration que l'austère beauté de son être infini, ce serait assez pour lui dire avec saint Augustin! « Qu aimé-je donc en vous aimant? Ce n'est point la beauté selon l'étendue, ni la gloire selon le temps, m l'éclat de cette lumière amie de nos yeux, ni les douces mélodies du chant, ni la suavité des fleurs et des parfums, ni la manne et le miel, ni les autres délices des sens... Et pourtant j'aime une lumière, une mélodie, une odeur, un aliment, un plaisir en aimant mon Dieu; lumière, mélodie, odeur, aliment, plaisir, suivant l'homme intérieur; lumière, harmonie, senteur, saveur, amour de l'Ame, qui défient les limites de l'étendue, et les mesures du temps, et le souffle des vents, et la dent de la faim, et le dégoût de la jouissance (i), »

Mais peut-être qu'en Dieu lui-même notre imagination trouvera quelque aliment exquis et inespéré. Fénelon a cru pouvoir attribuer à la Cause premièn» l'étendue sans limites. « Puisqu'il a (Dieu) tout l'être en lui, il a sans doute l'étendue: l'étendue est une manière d'être dont j'ai l'idée... L'étendue est donc en lui, et il ne peut hi produire au dehors qu'à cause qu'elle est renfermée dans la plénitude de son être. D'où vient donc que je ne le nomme point étendu et

(1) Confess., X, (5.

corporel? C'est qu'il y a une extrême différence entre attribuer à Dieu tout le positif de l'étendue, ou lui attribuer l'étendue avec une borne ou négation. Qui met l'étendue sans bornes change l'étendue en immensité... Dès que vous ne mettez aucune borne à l'étendue, vous lui ôtez la figure, la divisibilité, le mouvement, l'impénétrabilité (i). »

Non, ôler les limites h l'étendue, ce n'est pas en changer la nature, ni la dépouiller de ses propriétés physiques, ni la convertir en l'immensité. Mais si la

simplicité ul vine repousse absolument l'étendue réelle et formelle, dj quelque façon qu'on l'entende, elle ne repousse point ce qu'il peut y avoir de perfection dans l'idée d'étendue.

Si Dieu a trouvé dans le monde des corps assez de perfection pour lui accorder ses complaisances et le juger digne d'être créé, tout ce qu'il lui a donné, en le créant, il le possède d'une façon mystérieuse, mais véritable, dans les trésors infinis de son essence (2).

Mais c'est là une image trop spirituelle, trop idéale pour nos sens: il leur faut un objet à la fois moins parfait et plus accessible. Cet objet existe, l'inVisible s'est rendu visible dans son œuvre. InvisibiUa ipsius, a crealttra mundi, per ea quœ fada stmt, intellecta conspichmtur, sempiterna qiioque ejits virtiis et divi-

(1) De Vexist. et des attributs de Dieu, 2* part., ch. iv, a. 4.

(2) «♦ Habesenim haec. Domine Deus, in te tuo ineffabiii modo, <iuia ea dedisti rébus a te creatis suo sensitfili modo. » (S. Anselme, Proslog.^ c. XVII.)

7Utas (i). Comme notre âme se montre dans ses actes extérieurs et dans ce corps qu'elle fait vivre de sa vie, en l'illuminant de sa beauté, ainsi le Créateur se montre à tous les regards dans ce monde admirable qui n'est à vrai dire qu'un rayon de son immatérielle et incomparable splendeur. Sous les voix harmonieuses de la nature, sous la prodigieuse fécondité de la terre, sous l'immensité de l'océan el la vive lumière des corps célestes, c'est lui qu'il faut entendre et voir, l'harmonie, la fécondité, l'immensité et la pure lumière. A marjnîtudhie enhn sppciei et creaturœ cofjnoscibilitpr poterit creator horuw vide ri (2).

Tout cela n'est qu'un fantAme, une ombre de la réalité : recueillons-nous, taisons-nous, voici enfui des harmonies vraiment divines : un Dieu homme et Ihomme Dieu : Le Verbe s'est fait chair et il a habile {)armi nous, Verhum caro fnctiim est et habiiavit in )K)bis (3).

Il appartient au bien de se communiquer aux autres, dit le Docteur angéhque : il doit donc appar tenir au souverain bien de se communiquer souverainement, infiniment à la créature. C'est fait: il s'esl uni la nature créée, et si intimement, que dans une même et unifjue personne il a joint ensemble le Verbe, l'Aine et la chair (4).

(1) Ad Uom., c. 1, V. 20.

(2) Sap., c. 13, V. 5.

(3) Evang. de S. Jean, c. 1, v. 14.

Remarquez bien que l'union de personne est la plus grande des unions, max'ima xinionum (i), que par elle la nature humaine ne fait qu'un seul tout avec la nature divine, comme notre corps fait un seul tout avec notre Ame : Sicut anima rntionalis et caro wius est homo, ita Deus et homo tmus est Christffs (2) ; que dans cette ineffable union, la nature humaine garde ses opérations et son être aussi bien que la nature divine, mais qu'elle devient l'organe de la divinité; que le Verbe, sans la mutiler, sans lui imposer la moindre contrainte, la fait tellement sienne, qu'il agit en elle et avec elle, dirige toutes ses actions et se les attribue à lui-môme comme étant leur principe et leur centre.

Plus d'abîme, plus de distance entre le ciel et la terre, entre l'infini et le fini, Dieu et l'homme; riiomme de lui-même ne pouvait s'élever jusqu'à Dieu, Dieu est descendu jusqu'à l'homme, pour élever l'homme jusqu'à lui. Il s'est abaissé, il s'est anéanti, exinanivit semetipsum. Mais dans ce volontaire abaissement, il n'a rien perdu de lui-même, il ne s'est point diminué, il a plutôt acquis une nouvelle grandeur : « Quand on est arrivé au faîte, a dit un auteur célèbre, et qu'on ne peut augmenter sa gloire, il ne reste plus qu'une chose à faire : descendre vers les petits (3). » Selon saint Bernard, le Christ, qui comme Dieu ne pouvait grandir, a trouvé

(2) Symbole de S. Athanase.

(3) Pline le Jeune, Panégyrique de Trajan.

^^^ UV BEAUTÉ

Clans 1.8 abaissements de son incarnation le principe tl une grandeur nouvelle (1).

Voilà donc la nature divine et la nature humaine à jamais associées dans la personne de Jésus-Christ • elles demeureront également unies dans tous les mystères de l-Homme-Dieu ; il sera flls de Ihon.mo comme ,1 est f.ls de Dieu, mais il sera conçu du Samttspnt et naîtra dune Vierge; sa mère le couchera dans nne crèche, mais sur celte crèche les anges chanteront le Ghria in excelsis; Bethléem 1 .gnorera, mais une étoile miraculeuse l'annoncera aux Mages qui viendront l'adorer de lOrient ; il travaillera de ses mains dans la maison de Joseph, il aura a.m et soif, mais il commandera en maître à toute la nature, au ciel comme à la mer, aux démons comme aux anges, et les cœurs lui seront soumis aussi i„en que les éléments; enttn, il mourra sur une croix, mais parce qu'il aura voulu donner son âme et sa mort ébranlera la nature; il mourra, comme ii lavait prédit, mais son sépulcre sera glorieux et après sa résurrection il attirera tout à lui (2) Autre merveille du dogme catholique. Le monde

(^) « Pulcner in cœlo, pulcher in tprm • n„inK«- • cher in manibus parentum ; pu cher in miracn ,'" n 'f ""k' f""' flagellis; pulcher inviluns ad v tara ZZrT^' '^"'"'" '" tem; pulcher deponens anima«h'ë rec p^s^r^hr " lign^o, pulcher in sepulchro. pulch'er io c^TT^'ji^^Z:"

naturel se résume dans l'homme ; le monde surnaturel se résume dans le Christ. Instaurare omnia in Christo (1). Le Christ est notre unique lumière; et cela par l'union de deux choses qui ne sont pas notre lumière; car la chair n'est pas lumière, et le Verbe n'est pas notre lumière, s'il reste dans sa forme divine ; mais le Verbe et la chair, voilà notre lumière.

Il ne reste plus qu'un prodige à opérer pour achever le cercle des divines harmonies : Dieu s'est fait homme, il faut qu'il fasse l'homme Dieu, Factus est Deifs homo, ut homo fieret Deus (2). C'est fait : Comment cela? par la toute puissante vertu de la grâce. Le Christ habite en nous, agît en nous, vit en nous, et nos actions, faites avec lui et par lui, deviennent divines, ou plutôt divines et humaines tout ensemble, comme celles de notre chef. Le Christ devient la vie de notre Ame, comme notre âme est la vie de notre corps. Ariima vita est carnis, animœ vita Deus (3). En nous communiquant sa vie, il nous communique en quelque sorte sa propre nature : Divmœ consortes naturœ (4). A son tour, il s'empare de tout notre être, de notre esprit aussi bien que de notre cœur, de nos affections aussi bien que de nos pensées : l'âme humaine se voit élevée à la dignité iVépouse de Dieu (5).

(1) Ephes.,i, 10.

(2) S. Augustin, in Serm. de nativ. Domini, 13, de Temp.

(3) S. Augustin, Sermo XIII, De verbis Domini, c. 6.

(4) S. Petri Epist. 2* , c. l, v. 4.

(5) « Anima desponsatur Deo. Verbo innubit aeterno, ac Verbum iUabitur animaB, nec in apice, sed in ipso centro fundoque

Tels sont les horizons sublimes que le dogme catholique ouvre à la pensée. Vingt fois on a accuso l'Eglise d'(*'tre l'ennemie de l'art, de restreindre lo domaine des réalités sensibles, d'anéantir la chair. Pour toute réponse, elle offre à l'art le type d'un Dieu fait l'homme, d'une Vierge mère d'un Dieu, et de l'homme élevé jusqu'à la ressemblance de Dieu.

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