‹ L'Idee du beau dans la philosophie de Saint Thomas d'Aquin [microform]Chapitre 23 sur 39 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LE BEAU DANS l'aRT.

§ I. Le métier, l'art et la science.

Les premiers hommes n'étaient point ce que dit Horace : un troupeau d'animaux bruts et muets se disputant avec les ongles ou le poing un peu de glands et une tanière (1).

Néanmoins, si l'on se reporte par la pensée à cette

mentis. iUudque sibi adstringit. » S. Ambroise, dans Cornélius a Lapide, in Gant., t. I.

(1) « Cum prorepserunt primis animalia terris,

Mutum et turpe pecus, glandem atque cubilia propter Lnguibus et pugnis, dein fustibus, abjue ita porro Pu^nabant armis, quœ post fabricaverat usus, Donec verba quibus voces sensumque notarent, Nominaque invenere. Dehinc absistere bello, Oppida cœperunt munire et ponere leges. » ' ^. 5a/.,Liv. I, sat. Z:

ciceron ne s'explique pas autrement qu'Horace (De imentiùne, I.)

dans l'art. 269

heure solennelle où le premier homme, avec la juslice, vient de perdre son originelle grandeur, on le voit obscurci, diminué dans son intelligence, face à face avec la nature révoltée contre lui et subitement devenue avare, condamné à en arracher au prix d'un pénible labeur ce qui est nécessaire au soutien de sa vie. Obligé de pourvoir aux besoins de sa nourriture, de son vêtement, de son habitation, et de se défendre contre les bètes féroces, il absorbe une partie notable de son activité dans ces occupations inférieures et trouve peu de loisirs pour la recherche des causes, pour la contemplation tranquille de la beauté.

Mais à la famille succède bientôt la société, le travail se divise et par là même devient plus fécond, des métiers sont découverts avec les diverses industries qui touchent à la matière.

Quand il a pourvu aux besoins les plus pressants de son corps, Tbomine élève plus haut sa pensée, il regarde la nature dépouillée sans doute de cette incomparable beauté virginale rlont elle était parée dans l'Kden, mais ornée encore d'une magnifique beauté. Ravi, il cherche les moyens d'imiter lui-même la beauté ({ui s'étale à ses regards et de la reproduire par des signes de son choix : l'artisan s'est réveillé artiste (1).

(1) <« Quand il a mis ordre à sa subsistance l'oiseau chante, et ce n'est point, dit Schiller, le cri du désir qui se fait entendre dans le chant mélodieux de l'oiseau. >• — « Le sauvage misérable, dès qu'il s'est péniblement affranchi de la tyrannie du besoin et qu'il a un moment à lui, se plaît au chant, à la danse, à l'ornementation, à la parure : c'est le premier bégaiement de l'art et le premier essai d'une vie supérieure... Le jeu, c'est déjà

^"^ LE BKAU

Son esprit ne le laisse point en repos; Il ne sait point encore la cause des phénomènes qu'il admire, il n'a point le secret, la raison cachée des procédés qu'il a suivis jusqu'ici par la simph.» impulsion de sa nature ou de son inteiliKrnce : il cherrliera, il pénétrera plus avant, et l'artiste deviendra phihsnphp. Natumlitor iupst omnihm hommfhus (Irsiffrrhim cognoscpwfi vamas eorum qiuv vidnHur; undr prnjUf'r admirathmvm ronmi qwv vidvbantur, (juorwn causœ latebant, hommes pnmnphihsophari cœprnmt, mvenientes autvm vmisam (^tdcscpfinnt 1).

Pour recueillir de ce rai.idc aiM'rgu quelques formules plus précises, disons que l'art, par opposition à la yiaturp, désigne le travail de l'homme. Par o[)position au métivr, uniquement occnpé de lulile, il n ponr objet (pu'bjue pensée désintéressée, quel.pu" chose de libéral, ou même l'expression du beau. Enfin, par opposition à la scipucc, qui s'arrête à la théorie, il est la misp en prafitiup.

Voilà trois personnages diflérents : l'artisan, l'artiste et le philosophe; l'artiste succède à l'artisan, h» philosophe à l'artiste. L'art nous fait produire quelque ouvrage sensible, il travaille en matière contingente, néglige la spéculation et ne rend i)as compte des règles qu'il suit. La science est [)bis linnfe : elle a

l'annonce de l'affranchissement et le prélude à la vie libre de lespm. u Malheur, a dit Schiller, à l'ôtre qui ne joue pas et que e SOUCI de sa conservation absorbe tout entier! .. Rabier,

ni^ nihil''/ • '"' " ^' " ^*"''' ^'"'' ''^ "" J«"' «t c'est le plus noble des jeux.

(1) Cont. Gent , l m, c. 25.

DANS l'art.

pour objet luniversel, le nécessaire, la théorie ; elle saisit le rapport des choses entre elles, substitue des formules philosophiques à des règles expérimentales, l'abstrait au concret; elle dit ce qui doil être plutôt (pie ce qui pst (1).

« Les sciences et les arts font voir combien l'homme est ingénieux et inventif. En pénétrant par les sciences les O'uvres de Dieu et c^n les ornant par les arts, il se montre vraiment fait à son image et capable d'entrer, quoique faiblement, dans ses desseins (2). »

L'idé'e d'ord/'p, tel est le principe, le caractère I»ropre de la science ; rechercher l'ordre dans la nature ou dans les actes de l'homme, voilà son objet. Aussi le Docteur angélique a-t-il pu distinguer les sciences d'après la nature de l'ordre auquel elles s'appliquent (3). — L'art, à sa manière, observe l'ordre

(1) Dossuot s'est donc trompé quand il a dit: « Des sciences sont nés les arts, qui ont apporté tant d'ornement et tant d'utilité à la vie humaine. » Contuiiss. de Dieu, eh. i, g xv.

(2) liossuet, Ihid.

(3) « Ordo quadrupliciter ad rationem comparatur. Est enim quidam ordo, quem ratio non facit, sed solum considérât, sicut est ordo rerum naturalium. Alius autem est ordo quem ratio facit in proprio actu, puta cum ordinal conceptussuos ad invicem et signa conceptuum, quœ sunt voces signiflcativae. Tertius autem ordo est, quem ratio considerando facit in operibus voluntatis. Quarlus ordo est, quem ratio considerando facit in exterioribus rébus, quarum ipsa est causa, sicut in arca et domo. Ordo quem ratio considérât, sed non facit, pertinet ad philosophiam yiaturalem. Ordo quem ratio considerando facit in proprio actu, pertinet ad philosophiam rationalem. Ordo autem actionum voluntatis pertinet ad considerationem tnoralis philosophiœ. Ordo denique, quem ratio considerando facit in rébus exterioribus, pertinet ad artes mechanieas. » in I. Klhicor, lect. lY.

LK BKAf

pareillement, mais pour le reproduire et l'embellir, et non pas pour en pénétrer l'inlime essence.

§ II. But de l'art.

Envisagé au point de vue osIluHiquo, Tart peut être défini : ini ouvrarje de rhomme s efforçant de représenter le beau invisible ou idéal au moyen de leurs s if/ ne s les plus expressifs.

Nous sommes convenus que le beau ne réside point à la surface des choses, mais qu'il vient du dedans, de l'essence, de Tidée. Le fait tout seul ne parle qu'aux sens, l'idée toute seule ne parle qu'à l'esprit: l'art doit relier ces deux extrêmes de la nature humaine, et faire resplendir l'idée à travers une enveloppe sensible.

Que l'artiste contemple la nature : elle peut ici lui servir de modèle. Que fait la nature? Ne pouvani montrer IVime, la force, l'invisilde, elle les montre dans leurs œuvres, dans le rayonnement de leur activité extérieure. L'artisle doit faire la même chose. Il faudra qu'il conçoive d'abord la forme ou l'essence du beau, et que l'ayant une fois conçue, il la traduise, il l'exprime par un signe sensible. Mais il ne prendra pas ses signes au hasard, il choisira les mieux adaptés h l'idée, les plus propres à révéler l'invisible beauté. Tel est l'objet, ou, si l'on veut, la fin prochaine de l'art.

A vrai dire, assigner la fin de l'art, c'est assigner la fin du beau lui-môme, puisque l'objet de l'art n'est

Dans l'art. ^73

autre que le beau. Ainsi, l'art devra se proposer comme but de produire sur nous, par la représentalion du beau, les effets que produit le beau lui-même. Le beau nous plait, nous ravit, enlève notre admiralion, parce qu'il est une révélation de la perfection, «le l'harmonie, de l'ordre; exciter en nous ce délicieux sentiment, nous faire aimer et admirer ces l^'randes choses, voilà la tâche, voilà l'idéal de l'art.

Chercher le vrai et le montrer aux autres tel qu'il est en lui-même au moyen de formules si justes (ju'elles ne lui ajoutent rien, ne lui ôtent rien; aimer !(» bien et le faire vivre dans son âme et dans sa vie; se passionner pour le beau, le revêtir des ornements (|ui lui conviennent, voilà trois nobles lâches : la première plus austèxe, la seconde plus divine, la troisième plus attachante, plus humaine. Le savant, l'artiste, le saint, sont trois ouvriers qui travaillent en matière désintéressée, qui dominent et instruisent la foule (1).

(1) Oh! revêtir le vrai d'une robe immortelle

Qui sous ses plis charmants en laisse voir les traits : Donner à sa pensée une forme si belle, Que les siècles ravis l'aimeront à jamais! Qu'il est beau de semer les rayons et les flammes Dans la funèbre horreur de nos nuits d'ici bas, Et de faire à pleins bords couler Dieu dans les âmes Par des canaux d or pur qui ne s'épuisent pas ! Quelle ivresse pour l'Âme en sa course mortelle, De venir, pour sa part, en aide au genre humain, Et daccrottre en passant, fut-ce d'une parcelle, Le trésor de beauté qu'il porte en son chemin !

(Comte de Skqur.)

LE BKAII

§ III. L'art pour l'art.

L'art pour l'art, formule retentissante, mais point inoflensive.

Que veut-elle dire? Que l'art à un but, un objet propre, distinct de tout autre et qu'il peut justement poursuivre, une spbère où il peut librement se mouvoir? Qui le conteste? Toutes choses, dit saint Thomas, petites ou grandes, sont Hiiles pour leur acte. L'œil est fait pour voir, l'oreille pour ouïr, le vrai pour se manifester, le bien pour s'imposer à la volonté, le beau pour resplendir et l'art pour représenter sa splendeur.

Mais les partisans de l'art pour l'art l'entendent tout autrement. A leur gré, l'art est libre, absolu; il ne relève que de lui-même, n'a d'autre but que luimême.

Une telle opinion ferait à l'art une place exceptionnelle, privilégiée. Rien, en effet, dans la création n'est par soi ni pour soi. Est-ce que le fleuve est pour le fleuve, le soleil pour le soleil, la fleur pour la fleur? Est-ce que l'homme lui-même est pour Tliomme (i)? Non; l'homme, la fleur, le soleil, et le fleuve, et la nature tout entière sont pour Dieu. Mais alors, pour-

(1) « L'art pour l'art, c'est-à-dire le vers pour le vers, la forme pour la furme, la fantaisie pour la fantaisie, ne peut Ctre que débauche de cœur et dissolution d'esprit... C'est le vice dans son rafiinement, le mal dans sa quintessence. •» Proudhon Irincipe de l'art, p. m.

DANS l'art. ^75

quoi l'art pour l'arl, puisque toute chose créée est pour une fln dernière supérieure à elle-même?

11 y a plus : comparé au vrai et au bien, l'art nous semlde un moyen, mais non pas un but; qu'il s'atlache à faire resplendir le bon et le vrai, voilà certes une grande, une noble mission. S'il ne le fait pas, que fera-t-il ?

A aucun titre, l'art ne peut se tenir en dehors du vrai et du bien, car le beau lui-même ne le peut. Le beau suppose le vrai, est la splendeur du vrai, a dit Platon. Ou, selon le mot du poète :

Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.

Le faux, c'est ce qui n'est pas; comment ce qui n'est pas pourrait-il resplendir?

Ne m'opposez point les bruyantes acclamations qui retentissent au pied de certaines chaires de mensonge; ce n'est ni lintelligence, ni le cœur, c'est la passion qui applaudit : à moins toutefois que l'orateur n'ait su, à force d'habileté, se transformer en ange de lumière, et présenter l'erreur sous les couleurs séduisantes de la vérité.

D'un autre côté, l'art suppose une certaine science. La sculpture suppose l'anatomie, l'architecture le «lessiu, la peinture le coloris, la musique la mélodie <'t l'harmonie.

De même, un lien indLssoluble unit ensemble le l»eau et le bon, et les Grecs, qui avaient à un si haut degré le sens esthétique, ne séparaient pas ces deux mois, y. X AS V •/.' aYaO:v; les Latins disaient indifl'érem-

ment : Pukhrœ et boucV nrtes; Plotin et saint Augustin (léfinissaiont le beau : Splmdor boni. Heauté et immoralité sont des mots qui ne vont pas ensemble; il n'y a pas de beauté sans ordre, sans barinonie, sans perfection, et le mal dit toul le contraire de la perfection, de Ibarmonie et de l'ordre : Pulrhnim nunqnam spparntiir a honn, s/cul pukhrum corporis a ôo?io corjwris, rt pulchrutn fiïiiinœ n bona animx (i).

Au surplus, il n'est personne (jui ne place le beau au-dessous du bien. Or, toujours l'ordre veut que l'inférieur soit subordonné au supérieur, qu'il se rapl)0rte cl lui, se termine à lui ^4). On se souvient de la parole de Bossuet : « Malheur à la connaissance stérile (jui ne se tourne point à aimer et se trabit ellemême (3). » \X Michel-Ange put dire avant de mourir: « Maintenant je reconnais combien mon Ame fut sujette à l'erreur en faisant de l'art son idole et son souverain maître. »

Nous voilà bien loin de l'art pour l'art; pas assez cependant, à notre gré. Elevons plus haut nos pens('^es. Tout ce qui est vient de Dieu et doit retourner à Dieu; le beau, le vrai, le bien ne sont que des épanchements, des rayons de la vérité, de la bonté, de la beauté infinie. Comme la science, comme la

(U s. Thomas, opxiu. de Pulrhro.

(2) « In omnibus Hnibus ordinatis, oportet quod uUiraus finis sit finis omnium praecedentium finium. » {Cont. Cent. 1. lu,

(3) Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. iv, n. 10.

DANS l'art. 277

morale, l'art doit faire alhance avec Dieu, rendre hommage à Dieu, o L'art est religieux, a dit un écrivain moderne peu suspect de mysticisme, parce que le beau est un reflet de Dieu même. Toute vérité l'uveloppée par une forme sensible et belle nous montre et nous voile l'infini ; elle couvre et découvre tout ensendde l'éternelle beauté (1). »

Pour l'artiste, s'élever à Dieu n'est pas s'éloigner (le son objet, c'est au contraire remonter à la source (le la lumière et de l'inspiration. Non plus que l'idéal, l'inspiration ne vient d'en bas ; Dieu seul peut la souffler à l'esprit et au cœur.

Est Deus in nobis, agitante calescimus illo.

Supprimez toute religion pour l'homme de Tart; à l'instant une barrière de ténèbres vient fermer (levant lui toutes les ouvertures sur le ciel; la lumière de l'infini a cessé de briller à ses yeux, le voilà seul, enfermé dans les limites obscures de la nature et du temps, comme un prisonnier dans un cachot. C'est pourquoi, à des degrés divers, tous les grands artistes ont été religieux. Voyez Fra-Angelico (2\ Giotlo, Lesueur, Michel-Ange, Kaphaél, Mozart; voyez cet immortel Haydn, commençant ses œuvres par ces

(i) Ch. Blanc, op. cit. Principes, n. m.

(2; Fra Angelico dont l^s peintures touchent si profondément lame s'agenouillait avant de commencer ses compositions. -Quand .Michel-Ange vit dans l'église de S. Dominique à Fiesole! le tableau de l'Annonciation, qu y avait peint Angelico, il témoigna son admiration par ces paroles : .« L'n homme n'a pu faire ces figures qu après les avoir vues dans le ciel. »

mots sublimes : hi nomine Dominiy et les terminant par ce cri non moins sublime : Louange à Dieu, Laus Deo.

Elevez-nous, artiste; agrandissez, purifiez notre i\me, aidez-nous à atteindre notre fin, c'est-à-dire à monter jusque vers l'infini; vous le pouvez, vous le devez. Mais, auparavant, élevez-vous vous-même; allez à Dieu, allez au Cbrist et à ses mystères; le monde surnaturel est un ciel qu'illumine l'idéal de ses phis pures clartés, vous y trouverez des astres sans nombre et dont l'éclat vous fera oublier toute beauté terrestre.

Et si ces objets sublimes effrayent votre talent, vous pouvez nous peindre la simple beauté inteHectuelle ou pbysique; mais ne nous faites pas aimer la matière, parlez à l'esiu-it, non à la cbair ; laissez dans votre ouvrage un reflet de la divine lumière. Joubert l'a dit avec cette noblesse de sentiment qui lui est familière : « Plus une parole ressemble à une pensée, une pensée à une àme et une âme à Dieu, plus tout cela est beau. »

S'il fallait résumer notre pensée sur les rapports de l'art avec le vrai et le bien, nous dirions d'abord «pie le vrai et le bien sont pour lart les limites qu'il ni' peut dépasser sans cboquer la raison ou scandaliser la conscience, et, par consé(}uent, sans manquer le beau; ensuite, que les grandes vérités et les nobles sentiments sont les meilleures sources de toute inspir/ition, même estliétique; enfin, que l'idéal religieux étant le plus élevé, le plus grand artiste sera

celui qui saura l'exprimer de la manière la plus parfaite.

§ IV. Uart, la nature et VidéaL

Entrons plus avant dans la nature de l'art. Exprimer la beauté par des signes de son clioix, voilà son objet. C'est bien; mais quelle beauté? Celle que nous avons admirée dans la nature, ou quebjue beauté supérieure et cacliée? La beauté de la nature est en elfet bien merveilleuse, si meneilleuse môme que [>lusieurs l'ont prise pour l'idéal de l'art. A les entendre, l'artiste n'aurait qu'une mission : imiter la nature. « Quand pour la première fois on découvre la vie réelle, et que, pénétrant dans sa structure, on comprend le mécanisme admirable de ses parties, cette contemplation suffit, on ne désire rien au delà. » Ainsi parle Taine, un des professeurs les plus en vue de l'école.

Ecoutez cet autre : « Le peintre tire ses lignes, calcule ses perspectives, désbabille les corps, les soulève, les dissèque. Il pose l'art sur sa base définitive, l'imitation exacte et complète de la nature, telle qu'on la voit et telle qu'elle est. Détachés du monde céleste et ramenés au monde réel, les hommes veulent conh^m[der non plus des idées ou des symboles, mais «les êtres et des personnes. Pour eux, les choses iV'elles ne sont plus un signe à travers lequel s'élance Il pensée mystique... Ce regard attaché sur elles ne -onge plus à les quitter pour se porter au delà. » Le réel, tout le réel et rien que le réel Voilà la for-

hm

nnile <le l'art iinmu.in, dv. 1 ail vrai, (h* l'art vivaFit ol populaiie : an Holà chinH'rt'S vA ivmt'uîs creuses.

Vous avez hiiMicoMipris. Or, si vous ju^fz des rlioses par le sueri-s el la vo^nie du luoiiieiit, le rf^alisme n raison. Il est partout et dans tout re (fn'on fait. Fort heureusement, h» fait n'est pas toujours h; droit, ni le succès la v('»rité.

Hcureus(îment aussi cpie les vrais représentants de l'art ont tenu un anire lan^'-aKe et suivi d'autres rhemin^. Hornons-nous à Uapliarl et à Mirhel-AiiKe; ces deux noms en disent un peu plus (pie la ff)ule des tiers réalistes de notre temps. « Comme je n'ai pas sous mes yeux de uujilèie cpii me satisfasse, je me sers d'un certain idéal de beauté (jue je trouve en mon Ame. » « Raphaël disjiit encore (jue le i»einlre doit re[>résenler les choses non pas connne les fait la nature, mais comme elle devrait les faire. >» Michel An!L,^e tient le même langage : «« l)e[doyant ses ailes pour s'élever vers les cieux d'où elle est descendue, l'iVme ne s'arrête pas à la l)eauté cpii séduit les yeux et (pii est aussi l'rafrile ipie trompeuse; mais elle cherche, dans son vol sublime, à atteindre \e prmcipr du beau universel (i). »

(1) Cités par lo P. Fôlix, conf. de N. 1). Lohjet et la nature de l'art, année 1867, !'« conf.

Nous (levons néanmoins convenir que RaphaCl ne s'est pas toujours montré aussi spiritualiste qu'il serait à désirer et que certaines de ses Vierges font penser au mot de Descartes: O caro!

Cicéron a dit aussi de Phidias : « Neque enira illo artifex, cum faceret Jovis formam aut Minerv^p, contemplabatur aliquem a quo similitudinem duceret; sed ipsius in mçnte insidebat

DANS l'aHT. 281

O'ie faut-il pen.ser maintenant de la nouvelle devise : Le /vv-/, toid Ir réel, rien fjitr le réel?

Dans la première partie, rien à reprendre. Le réel, • n soi, ne nous inspire aucune répu^-nance, et nous croyons l'idéalisme aussi funeste dans ses applicalions aux beaux arts qu'erroné dans sa conception idiilosophiiiue. L'idéal isolé de toute réalité est un rêve, une ombre vide et insaisissable, d'où ne peut sortir aucune (euvre vivant** : c est l'àme sans le corps, la forme sans la maùere. Si l'art ne s'inspire pas constamment de la nature, il tombe dans l'abstraction ou dans la fantaisie; dans le premier cas, 1 élément sensible s'amincit et s'évapore; dans le second, aucune règle ne retenant plus les écarts de limagination, elle se perd dans l'exagération, le factice et le faux.

Au reste, on l'a vu plus haut, l'homme, à proprement parler, ne produit rien sans rien, toujours il a Nesoin pour agir de s'appuyer sur quelque réalité antérieure : a Avant de traduire un poème, il faut le lire; de même, avant de comprendre la beauté, il faut la voir (i). »

L'artiste emprunte l'idéal au philosophe, mais le philosophe n'a pas créé l'idéal de toutes pièces, il ne la pas tiré de son cerveau par une inspiration soudaine, il a du contempler d'abord les vivantes réalités

pecies pulchritudinis exiraia quaedam, quam intuens in eaque defixus, ad illius similitudinem artem et manum dirigebat. • Orator, n. u.

Il) Ch. Blanc, op. cit., Principes, n. 2.

(lu monde sensible, pour s'élever ensuite aux divins archétypes qui les dominent et président au monde intellimhlo.

Donc, l'artiste ne méprisera pas le réel, il ne me prisera pas la nature, car ce serait mépriser les précieuses ressources qui nourrissent son art. Et même il commencera par l'étudier d<' près et attentivement; il suivra pour ainsi dire la main de Dieu comme l'écolier suit la main qui lui apprend à écrire. C'est la belle comparaison de saint Thomas, commentant une remanpiable pensée d'.Vristote : « Comme le dit le Philosophe, l'art imite la nature. I.e i^rincipe dr l'art n'est-il pas l'esprit humain, et l'esprit humain n'esl-il pas une lumière allumé»» au flambeau de l'intelligence divine, créatrice de la nature? En consé quence, les œuvres de l'art doivent imiter les œuvres de la nature. Car si le maître dans un art quelconque faisait un ouvrag-e, le disciple qui serait à son école devrait r^^^arder comment il s'y prend, afin de pouvoir l'imiter ensuite. Ainsi, dans ce qu'elle fait, l'intelligence humaine a besoin de s'instruire au spectacle de la nature, pour l'imitt^r dans ses propres ouvrages. C'est ce qui a fait dire au Philosophe que si l'an avait à faire les œuvras de la nature, il ferait comme elle; et qu'à so?i tour, la nature ferait comme r artiste (1). »

(1) « Principium eorum quœ secundum artem flunt est intellectus humanus. qui secundum similitudinem quaradam derivatur ab intellectu divino, qui est principium rerum naturalium. Unde necesse est quod et operatlones artis imitentur opera-

DAXs i/art. !283

Là s'arrête la partie vraie et vivante du réalisme; au delà il s'égare dans le plus grossier sensualisme et se consume en stériles et ridicules efforts.

Peindre tout le réel, imiter exactement la nature, vous ne le pouvez pas, la meilleure partie de la réalité vous fuit et vous échappe. Il y a au sein de la nature une grande chose que vous ne voyez pas, que vous ne louchez pas; il y a la forme, il y a l'âme dans sa pure essence. I/àme échappe au pinceau et au ciseau de l'artiste. Ni la conscience ne se laisse cahjuer, ni la morale ne se laisse photographier, ni les principes ne se laissent peindre. L'art peut bien imiter les manifestations extérieures de l'être, ses formes physiques, mais ces manifestations et ces formes ne sont pas la nature de l'être.

Ne dites point que ces manifestations imitent du moins la nature interne de l'être ; car si elles l'expriment dans une certaine mesure, elles ne l'imitent à aucun degré. Comment l'étendue imiterait-elle la pensée, la matière, la force, le corps, Tâme?

Voilà donc la meilleure, la plus noble partie de la réalité entièrement soustraite à l'imitation de l'artiste.

A côté de cette partie invisible et intime, se trouve

tiones naturc-e... Si enim aliquis instructop alicujus artis opus artis efflceret, oporteret discipulum qui ab eo artem suscepisset, ad opus illius attendere, ut ad ejus similitudinem et ipse operaretur; et ideo iutellectus humanus necesse habet, in bis quaB facit, informari ex inspectione eorum quœ sunt naturaliter facta, ut similiter operetur. Et inde est quod Philosophus dicit quod si ans faceret ea quœ sunt naturae, similiter operaretur sicut et natura, et e converso. » In Polilic. I, lect. l, l^oLog., et in vni Physicor,

une partie bien différente et qui n'est que trop visible : nous voulons parler de la vulgarité, de la laideur, (lu mal {{).

Artiste, serez-vous conséquent avec votre principe, imiterez-vous aussi cette partie de la réalité? Oserez-vous la pro[)Oser à mon admiration? En ce cas, je ne saurais reconnaître en vous un artiste, .. mes yeux, vous n'êtes pas même un bonnéte homme. La loi énoncée par Cicéron vous regarde aussi bien que Torateur : Vir bonus dicendi pprltus (-2).

(1) " Tout laisser au hasard de ce qu'on appelle le tempérament, décréterque l'incontinence aura nompuissance, etla brutalité hardiesse ; réduire dans la peinture, le tableau à l'esquisse sous prétexte d'impression, et à la caricature sous couleur de réalité; rapetisser dans la littérature, cette grande étude de l'âme humaine aux observations médicales d'une pathologie fantaisiste; imaginer dans l'odieux, solenniserTobscène, marivauder avec l'immonde, aller dans cette voie plus loin que le dégoût; atrophier ainsi par la fréquentation des grossièretés, par l'habitude de toutes les laideurs, cette délicatesse qui est en nous une forme do la fierté, changer la vieille devise : Toujours plus haut, pour cette autre : Toujours plus bas... à faire ces choses, en vérité, on n'est pas le révolutionnaire de l'art, on n'en est que l'insurgé. >. (Pailleron, Disc, de rèccp. à CAcademie, 17 janvier, \ssi)

[2) " Lorsque Brouwer va chercher des truands dans leurs bouges pour imiter leurs grimaces horribles et leurs rouges trognes, lorsqu'il les représente avec tant de sympathie vomissant du vin et des injures, il emploie un talent plein de chaleur, de finesse et d'harmonie à se faire pardonner ce qu'il voulait nous faire admirer. » Ch. lUanc, op. cit., Peint., n. 71. — De môme Louis XIV appelait affreux magots les statues de Teniers. — « Voltaire a écrit son poème de la PuceUe, Jules Romain et d'autres artistes ont fait avec un merveilleux talent des peintures obscènes : que faut-il en conclure ? Que ces œuvres sont des monstruosités, où la laideur dos pensées exprimées est arbitrairement mariée avec des formes savantes et correctes. »- Proudhon, Du principe de l'arl, p. 221.

DANS l'art. 285

Si par la peinture de la laideur et du mal, vous voulez on effet relever la beauté et le bien par la force du contraste, la morale n'a rien à dire. Mais au fond, à quoi bon ces exbibilions grotesques ou repoussantes? Que prétendez-vous m'apprendre par là? Si je veux m'instruire au spectacle d'un homme ivre, je n'ai qu'«\ regarder dans la rue ; s'il me plaît de connaître la vie bumaine dans ce qu'elle a de tragique ou de comique, la sténographie des procès en cour d'assises ne me laissera rien ignorer; et si je désire voir des ulcères, il me suffit de visiter un hôpital: voilà une réalité plus naturelle, plus vivante, incomparablement plus éloquente que toutes les peintures.

Enfm, la formule veut que l'artiste s'en tienne à la seule réalité ; mais alors, le sommet de l'art, c'est la photographie. Or, selon l'image expressive du sculpteur Préanll, la photographie, comparée à l'art, n'est que la suie de la flamme.

Taine lui-même, si favorable d'ailleurs au système réaliste, proteste énergiquement contre la thèse de l'imitation absolue. « Cherchons, dit il, des œuvres d'artistes aussi minutieusement exactes que possible. Nous avons au Louvre un tableau de Denner. Il travaillait à la loupe et mettait quatre ans à faire un portrait ; rien n'est oublié dans ses figures^ ni les rayures de la peau, ni les marbrures imperceptibles des pommettes, ni les points noirs éparpillés sur le nez, ni l'affleurement bleuâtre des veines microscopiques qui serpentent sous l'épiderme, ni les luisants

286 LE BKAU

de l'œil où se peignent les objets voisins. On demeure stupéfait; la léte fait illusion, elle a l'air de sortir du cadre; on n'a jamais vu une pareille réussite ni une pareille patience. Mais, en somme, une large exquisse de Van Dyck est cent fois plus puissante, et ni dans la peinture, ni dans les autres arts, on ne donne le prix aux trompe-l'œil (1). »

En vérité , dans quel but peindre la nature telle (ju'elle se montre elle-m«''ine aux regards de l'homme? Pouniuoi tant d'efforts et de peine pour manquer le but, puisqu'au fond la nature est inimi-

(!) Philosophie de l'art, t. I. ch. i, § 3.

«Chose bien remarquable, et qui, je crois, n'a pas été remarquée, 14 où commencerait l'illusion des sens, b-^ justement finit la peinture. Il n'est pas sans exemple, assurément, qu'un tableau puisse tromper les yeux, au moins pour une minute... Cependant qu'arrive-t-il.» Que cette illusion étonnante produit en fin de compte à peu près le m<^me effet que les (li;ures de cire. Vous voyez s'enfoncer devant vous une véritable église qui est illuminée et remplie de monde; mais ce monde est immobile et cette église sil.'ncieuse comme le désert, on bien l'on vous montre un véritable paysage, une vue de Suisse où votre œil se promène, un paysage qui se hérisse de sapins et de ro chers dont vous faites le tour et que baigne un lac plein de fraîcheur; mais ce paysage qui passe par toutes les dégradations du jour, de l'aurore au couchant, ne renferme que des figures mortes, des vaches qui ne vivent point, qui ne bougent point et des bateaux fixés dans un lac de plomb. Plus In vérité est (jraude, pins le mctisomje se trahit ; plus la peinture est trompeuse, moins elle nous trompe. Après un moment de contemplation vous no comprenez rien à celte église où les prêtres et les fidèles semblent tous frappés de paralysie, à ce chd'ur resplendissant où aucune lumière ne scintille, où aucune ombre ne remue... Tant il est vrai que Ihomme est impuissant à imiter matériellement l'inimitable nature. » Ch. Blanc, op cit 1. m n. 3. r .

DANS l'art. 087

table ? Ce lui est un jeu, à elle, de faire une Heur qui vit et respire, un oiseau qui vole, un ruisseau qui serpente et murmure. Donnez donc la vie à votre toile, la parole à vos statues, le mouvement à vos personnages! Encore une fois, la copie ne vaut pas I original; j'aime mieux voir mon ami que son portrait inanimé. Ou comme disait un liomme d'esprit: nui auni la prétention de me peindre plus fidèlement que le miroir de ma cbeminée?

Mais si l'art ne peut exactement imiter la nature, il peut faire mieux qu'elle; s'il ne peut l'égaler, il peut la surpasser. 11 y a quelque chose de mieux que le réel, c'est l'idéal ; que le particulier, c'est l'universel ; (fiie l'individu, c'est l'espèce; que Socrate, c'est riiomme; (jue le temps, c'est l'éternité; que le mouvement, c'est l'immuable; qu'imiter, c'est créer.

La nature ne donne que des individus soumis à l'action du temps et de l'espace et à toutes les altéralions qui s'en suivent. Elle me montre Pierre, Paul, mais non pas le type immortel du roi de la création. Vienne l'artiste ; il écartera tout ce qui est accidentel, • léfectueux, éphémère; il laissera les faiblesses de Tenfance, la mobilité capricieuse et impétueuse de h jeunesse, les rides et les impuissances de la vieillesse : il arrêtera le soleil, il suspendra le cours des innées ; il fera paraître l'homme dans la plénitude de >:« force, dans l'éclat de sa beauté, dans l'éternité de sa vie.

En réahté, la nature poursuit une fin tout autre que l'art. Elle fait un monde réel, utile et ôo?i : l'être

i88 LE BEAU

vivant doit d'abord être capable de se nourrir, de subsister, de se reproduire, le souci de la beauté ne peut venir qu'après et dans la mesure du possible. Lorsque la nature a procuré à l'être tout ce dont il a besoin pour vivre, et qu'elle a triompbé de tous les obstacles, elle se plaît, s'il lui reste encore des forces disponibles, à le revêtir de ce ([iiel((ue cliose de divin qu'on nomme la beauté, comme pour se donner à elle-même un témoignage de riiifinité de sa puissance.

L'artiste, lui, n'a point à lutter contre les lois physiques et téléologiques, ni contre les difficultés de l'espace et du temps, il est libre, le réel et l'utile ne le préoccupent nullement, il se meut à son gré dans la pure région de l'idéal, la beauté est son unique préoccupation. La nature, suivant l'excellente doctrine de S. Thomas, n'achève pas l'œuvre de l'artiste; elle ne lui offre qu'une esquisse, une ébauche, des principes à féconder et à étendre, un certain exemplaire à regarder (1).

La science est en germe dans les principes, mais en germe seulement; de même l'art est en germe dans la nature, mais en germe seulement. L'artiste laisse donc bien loin la nature, il s'élève plus haut, il imite, quoiqu'imparfaitement, le Ci'éateur lui-même,

(1) « Natura quidem non perficit ea qus? sunt artîs, sed solum quœdam principia pra'parat et exemplar operandi quodaramodo artificibus prc-ebet. Ars vero inspicere quidem potest ea qu;p sunt natunp, et eis uti ad opus proprium perfîciendum. ». (In I Politicor.y lect. 1.)

T^ANS L ART. ^^(j

puisquen pénétrant lesprit des choses à travers les apparences, il pro.luit ,les êtres conformes à l'idée créatrice, à 1 ulée vivante qui réside en eux

Domious la parole à l'Auteur de la Grammaire des Arts du dessin : personne mieux que lui na décrit laUilude ,1e lart vis-à-vis de la nature et de lidéal

« Lorsque lartiste sapproche de la nature pour la regarder et la dessiner, il commence par une imitation na.ve des choses, et les imite dans toutes leurs i'arlies, les trouvant toutes également admirahles

» l'I.is lard, l'étude le ren.l capaiile de découvrir les beautés et les d,-.(auls de la nature: il voit dans son mod.-le ,les In.ils caractéristiques et des parties accessoires ; il .iislinguc reiisemble à travers les détails • il fait dès lors un choix dans son imitation.

" Enfin, une conlemplation plus profonde lui révèle les lo.s de la créatio.1 ; il sait démêler dans les formes de la nature celles qui sont absolument belles, c'està-dire conformes aux <lesseins de Dieu. Entrevoyant alors une beauté supérieure à la beauté vraie selon le mot d'un ancien, pukhritudinem quœ est supra veram, il purifie la réalité des accidents qui la défl- Kiiraienl, des alliages qui lavaient altérée, et il en «légage l'or pur de la beauté primitive; il y retrouve I idéal.

» Ainsi lart imite, ou bien il interprète, ou bien il idéalise, il transfigure.

» Mais entre ces deux extrêmes, l'imitation pure et I l'Ioal, d y a un double péril à éviter; car en imitant I» nature de trop près, l'artiste court le danger d'en

reproduire les pauvretés, et en s'éloignant trop de la nature, il peut perdre de vue les accents de la vie.

» La juste dt3(inilion de l'art se trouvera donc entre la traduction littérale et la paraphrase élo<iuente, et nous dirons : Lart est l'interprétation de la nature .. Ainsi se vérifie cette autre défini lion de l'art donnée parle grand Bacon, et si seml)lal)le à celle ([.le nous venons de formuler : Homo additus natiirœ, riioinme ajoutant son âme à la nature (1). »

§ V. Lois de V expression oit, des signes employés

par l'artiste.

L'artiste a longuement contemplé la nature : il en a vu les beautés et les lacunes; il l'a élevée et agrandie; en un mot, il a conçu une idée. Mais une idée est invisible et muette; faute d'agir sur nos sens, elle ne saurait arriver jusqu'à l'àme. Elle a besoin d'un signe ([ui l'exprime et la fasse resplendir au dehors. Nouvelle tAclie pour l'artiste : jusqu'ici, il s'est appliqué à idéaliser le réel, maintenant il lui faut réaliser l'idéal : là est tout entier le difficile problème de l'art.

(1) Ch. Blanc, op. cil , Principes, n. u.

Gounod a dit avec non moins de bonheur : « L'artiste n'est pas seulement une sorte d'appareil mécanique sur lequel se réfléchit ou s'imprime la réalité des objets extérieurs et sensibles; c'est une lyre vivante et consciente que le contact de la nature révèle à elle-même et fait vibrer; et c'est précisément cette vibration qui est l'indice de la vocation artistique et la cause première de l'œuvre d'art. » {Disc, prononcé à la séance annuelle des cinq Académies, 25 octobre 1886.)

L'imagination aura donc sa part et son rôle à remplir; elle cherchera une forme sensible, des couleurs, des sons, des paroles, et le goût les arrangera de telle sorte, qu'elles excitent dans l'âme cachée derrière les sens, l'émotion délicieuse de la beauté.

Le signe peut être plus matériel et plus naturel, comme dans les arts du dessin, l'architecture, la sculpture et la peinture, où il fait pour ainsi dire vivre l'idée sous nos yeux ; ou plus idéal et plus conventionnel, comme dans la littérature où, ne pouvant peindre son objet, il se borne à nous le montrer sous l'enveloppe et le voile d'une image.

Cependant, il y a des règles générales, communes aux différents signes employés dans les beaux-arts. Le signe, avons-nous dit, n'est autre chose que l'expression, le symbole de l'idée. Or, cette expression, I»our s'acquitter convenablement de sa fonction esthétique, doit jouir de six attributs: elle doit s'employer tout entière au service de l'idée, être exacte, claire, naturelle, idéale, et au besoin ornée ou élégante.

Et d'abord, l'expression n'a d'autre tâche que de faire valoir l'idée qu'elle exprime, comme l'habit est uniquement pour celui qui le porte, et la parole pour la pensée. Le mot du poète s'applique indifféremment à tous les beaux-arts :

Scribendi recte sapere est principium et fons. Avant donc que d'écrire apprenez â penser.

Ainsi, la première vertu de l'expression, c'est d'être modeste, de s'oubher elle-même et de se cacher si

LE UKAl'

bien derrière Tidée, que le spectateur l'aperçoive à peiiHî, tant elle le tien! aljsorlx» dans ridéj».

« I/art découvre ses secrets à celui-Là seulement qui étudie d ahord à fond l'idé'e, et (jui, l'ayant trouvée juste et belle, s'y attacbe et s'y dévoue. Avec quelle ardeur le véritable artiste étudie l'idée; avec quelle patience et pieuse attention il attend (ju'elle réponde, ({u'elle l'inspire! Il la regarde, il l'écoute. Si elle doiHiait le mot, l'accent! Si elle faisait le signe désiré! H restera des jours, des semaines, des années peut-être, les yeux fixés sur le cber idéal. Enfin un regard a répondu à son regard, im sourire à son sourire, un mouvement au mouvement de son cunn*, et la matière a reçu et gardera la ressemblance de ce regard, de ce sourire, do ce mouvement de l'idéal (1). 0

Qui cherche d'abord l'idée trouvera le mot, mais qui cherche d'abord le mot ne trouvera pas même le mot : chez lui, la phrase poétique remplacera la [)oésie, et la phrase vertueuse la vertu.

La tentative de donner au stvle une valeur indépendante trahit la littérature de décadence.

Le maître ne tombe jamais dans cet écart d'écolier ou de jeune honnne. Il n'a qu'un souci : anéantir la matière au profit de la forme. Et [jIus la matière est par elle-même imposante, ambitieuse, attrayante, plus elle se fait valoir et tend à produire son effet propre, plus celui qui la considère est tenté d'entrer

i>ANs l'aht, ^)3

en rapport avec elle, plus grand aussi est le triomphe de l'artiste qui la dompte et la subordonne à la forme. C'est ainsi que l'expression rend à l'idée une partie de ce qu'elle lui doit: elle lui doit sa beauté, sa substance, son être, et à son tour elle la fait ressortir, Hle se consume tout entière pour elle. A ce point de vue, Bossuet peut passer pour un artiste éminenl, sinon pour le plus éminent des artistes.

La seconde (pialité du signe, c'est Vexactitude ou \'d justesse, puisque uniquement destiné à recouvrir l'idéal, il faut (lu'il soit juste à sa taille. Saint Tbomas fait consister la vérité dans une équation entre l'esprit et la chose, l'esprit se bornant à affirmer ce qui est, et à nier ce qui n'est pas. De même, dans les beaux-arts; car partout où il y a expression, il doit y avoir é(|uation entre l'expression et la chose exprimée. L'expres.sion dépasse-t-elle l'idée? Elle oublie son rcMe, elle se préoccupe d'elle-même et cherche à M' fain^ valoir. Deineiire-t-elle en deçà? Elle ne dit pas tout ce qu'elle devrait dire, elle n'exprime pas loute l'idée, elle en laisse une partie dans l'ombre.

On le voit, ce précepte se relie au précédent ; on peut même le regarder comme son complément né- ( essaire. Cicéron l'avait énoncé dans une admirable parole : Erit rébus ipsis par et œqualis oratio (i).

Etablir une si juste proportion entre le signe et la ^hose, que l'un semble uni à l'autre par une sorte •l'harmonie préétabHe, est la preuve d'une intelli-

(1) L'abbé Mérit, lettres sur le beau en littérature, lettre 8«.

(1) Orator, n. .36.

gence supérieure qui connaît à fond l'art difficile des adaptations. La nature donne à l'artiste cet exemple d'intelligence supérieure en adaptant toujours avec la derniiu-e précaution le moyen à la fin, l'organe h sa fonction, la faculté à son acte.

En pressant cette règle de diction, mi en tirerai! une importante le(;on de morale : d.»pensez dans chaque acte de votre vie la quantité d(! force intime ([u'il vaut, rien de plus, rien de moins. Tous les mouvements de l'Ame sont des trésors. Ne les [irodiguons pas à tout propos, et réservons notre admiration pour les choses qui la méritent réellement. Elever la voix pour faire une remarque de peu d'importance est chose ridicule; ne pas lui donner plus de gravité et de majesté pour exprimer une vérité suldime, c'est maufpier à la vérité (1).

La clarté \\enl immédiatement après l'exactitude. Aucun art, aucune science qui ne la réclame; plusieurs s'en contentent et ne demandent rien (pi'elle, comme les mathénuitiques, l'histoire et la philosophie. Dans ces sortes de compositions, celui-là procure à l'esprit une jouissance intime et atteint le sommet de l'art, qui démontre avec facilité une vérité difficile, qui va droit au hut par les chemins les plus simples et les plus courts, qui à la correction allie la pureté du trait, une élégance sévère et une élévation constante.

(1) " Is enim est eloquens, qui et humilia subtiliter, et magna graviter, etmediocriatemperate potest dlcere. »» Cicéron, op. cit., n. 29.

DANS l'art. ^5

Ce que nous avons dit plus haut (i) du rôle esthétique de la clarté nous dispense d'entrer ici dans de plus amples développements.

Mais voici une qualité bien plus difficile et non moins indispensable à l'artiste, nous voulons parler (lu naturel. Le naturel ne souffre rien d'arbitraire, rien de violent ou de forcé; il exclut la raideur et toute attitude qui ne se soutient qu'au prix d'un effort visible. Il admettra même une certaine négligence, si elle donne un air de vie à l'objet, de la souplesse dans les mouvements, quelque chose de franc et de naïf, une bonne gr;\ce pleine de simplicité et d'abandon, ce que Cicéron appelle avec tant de bonheur : Nef/lirfentia quœdam diUrjens (2).

Dans ce genre de beauté, nul n'a été plus artiste que cet aimable François de Sales. On pourrait citer encore .Montaigne et La Fontaine, et parmi les artistes proprement dits l'immortel Phidias. Faire vivre l'idéal, donner à la beauté sublime les apparences du naturel le plus simple, tel est le problème insoluble (pie l'école de Phidias a pourtant résolu.

Ce naturel qui répand la vie sur tout ce qu'il représente, tous les arts le demandent, même l'architecture. Le moyen Age avait donné de l'architecte cette helle définition : Maf/ister ex vivis lapidihus. Et Plularque a dit en parlant des Propylées d'Athènes : « Ces ouvrages ont conservé une fraîcheur, une virginité que le temps ne peut fiétrir. Ils paraissent bril-

(2) Oralor, n. 76. .

lants (le jeunesse, comme si un souffle le^ animait et qu'ils eussent une Ame immortelle. »

Or, d'où vient la difficullo? De la nature même de l'art. L'artiste, disions-nous, ne représente aucune des

individualités imparfaites appartenant au monde réel : il s'élève plus haut, il s'établit dans le monde idéal. Mais comment faire vivre l'idéal? Comment donner à ce qui est au-dessus de la nature les apparences même du naturel? Ici, manifestement, le plus sur, Ir plus parfait modèle de l'artiste, c'est la nature : qii'il se penche donc vers elle, alin de la regarder de plus près, qu'il sinspire de ses procédés et de ses mouvements, et, s'il se peut, qu'il lui ravisse le secret de la vie.

Tandis que la science borne son ambition à l'exactitude et à la clarté, l'art aimi? les orfirmntts et la richesse de l'expression (1). Non qu'on ne puisse concevoir la beauté séparée d'une élégante parure; la

(1) on distingue dordinaire trois sortes de style: le style simple, le style tempnr et le style suOlime. Nous ne goûtons

blime est dans la pensée et non dans les mots.

evtT.^\"'/f ' f' ^- '?""'"' """' parait-elle infiniment plus fn.^n ? ' "i 'P^'' "'°'^"' loquendi : Unus humilis, quem corn-

mumter loquimur. Alius, quando est roloratus. Et alius. quando

.. Lnn T \'"^"T-, '^'•"'"^ '^"^•^"^t ^^0^^'"^'' secundus, persuadonti, tertius, delectanti. >. (Comment, in Psalm., ps. 17

1 .tv .-.'"' ^''"''" ''' ''^^'' '- ^' " "'y ^ pas trois sortes nn.n ; ;/ ^^' en a qu un : celui qui règle tous ses mouve-

Tnfnnnn'/'n' ^'. ^' P-'"''"' ''^'^''^ ^"^"^^ ^"« «^^ simple, orné quand elle est gracieuse, magnifique quand elle s'élève . (Ordinaire, lUictor. nouvelle, 3* part.) eue séleNe. »

DANS l'art. 297

nature elle-même si prodiprue de l'éclat des couleurs et si maprnifique dans ses tableaux, nous offre aussi des beautés plus austères, le rocher nu, le désert silencieux et aride, l'hiver au froid toucher.

L'artiste ne saurait se montrer ici plus exigeant que la nature. Il aura présente à l'esprit cette grave sentence de l'Orateur romain, si peu suspect, si compétent en pareille matière : Om?ip qnod de re bona dihichlp dicitur, mihi prœclare dici videtiir. IstiuS' modi autpm res dkere ornate velle , puérile efst ; plane antem et perspicffe ejpedire passe, docti et ni tellir,enth vin (1). Des Heurs ne seraient pas moins déplacées sur des sujets graves ou tristes, grandioses, terribles ou sublimes.

Mais, hormis ce cas, l'art, aussi bien que la nature, se complaît dans les ornements, soit qu'ils aient pour objet de répandre les grâces, soit qu'ils fassent ressortir la richesse et la magnificence de l'idée.

Le précepte que Boileau adresse au poète convient également, proportion gardée, à tout artiste :

De figures sans nombre égayez votre ouvrage. Que tout présente aux yeux une riante image.

Quelle différence au point de vue esthétique entre res deux pensées identiques pour le fond : Je suis absolument innocent. Le ciel n'est pas plus pur que le fond de mon cœur!

Mais ici, autant et plus qu'ailleurs, l'artiste a besoin

1) De Fin., ni, 5.

de se confter à la direction discrète et réservée du goût. Le goût vent une harmonie constante entre ridée et les ornemenis dont on la revêt; à vrai dire, c'est elle seule qu'il consulte pour le choix des images, gracieuses, grandes, fortes ou pathétiques, suivant les exigences ou les convenances du sujet.

Trop de lumière éldoiiit, trop d'éclat dans les couleurs fatigue la vue et l'empêche de regarder le dedans; le goût sait cela; aussi le style flamhoyant lui est-il suspect à bon droit. Hpup et prœclarp nohis qumnvh sœpe dictât iu\ disait Cicéron ; belle et festive nimium nolo.

D'après le même auteur, trop d'ornement est plus blâmable (pie trop peu : Etsi stats cuir/ue rei modiis est, tamen înagis offendit nimium quam pnnim (i). Horace s'était exprimé dans des termes semblables :

... Sectantem Knevia nervi Deflciunt animique (2).

Platon, Virgile, Cicéron, Raphaël et Mozart, voilà, au point de vue qui nous occupe, les éternels modèles de l'artiste.

Enfin, pour que l'expression égale son idée, elle doit, comme elle, être empruntée à l'ordre idéal, car la nature ne produit rien d'absolument parfait, pas plus l'élément sensible cpie l'élément intelligible. Pour l'un comme pour l'autre, l'artiste consulte d'abord la nature, mais après l'avoir consultée, il

(1) Orator, u. 75.

(2) Ars potet., v. 26-27.

DANS l'art. 299

l'idéalise et la transfigure. A ses yeux, le signe est un obstacle en même temps qu'un moyen, et la matière lui semble bien grossière pour exprimer l'idéal. Son rêve serait de composer une figure purement idéale, où l'esprit dégagé de toute entrave, de toute limite, rayonnerait dans toute la splendeur de son essence. Voilà pourquoi il touche à la matière avec précaution, avec délicatesse, et comme l'auteur de l'Apollon du Belvédère, il n'en prend qu'autant qu'il lui en faut pour la traduction et fexpression de son idée.

Une double conclusion se dégage d'elle-même, de tout ce qui précède. Secondaire pour le philosophe^ la question de la forme sensible est capitale pour l'artiste, et peu s'en faut que l'expression le préoccupe autant que l'idée. Et néanmoins, il le sait, le beau idéal est absolu, le beau expressif est simplement relatif [{). L'idéal, c'est l'âme, et l'expression, le signe sensible, c'est le corps. Mais le corps, on ne l'a point oublié, n'a pas de beauté par lui-même, indépendamment de l'âme.

Nous voilà ainsi ramenés à l'éternelle question de l'union de l'âme et du corps, sans laquelle on ne résout presque rien et d'après laquelle on résout presque tout, certainement tout en esthétique. Le corps est par l'âme et pour l'âme ; l'expression est par l'idée et pour l'idée. Un corps parfait serait un corps

(1) «Bien parler, c'est bien penser tout haut... Ce sont les choses qui sont belles; les mots n'ont pas de beauté en dehors de la cause noble ou vraie qu'ils représentent. » (Renan, Rép. à M. de Usseps^ Acad. Franc., 24 avril 1885.)

300 Lfc BEAU

si parfaitement adapté à l'âme qui le vivifie, qu'on ne put le concevoir uni à une autre àme; une expression parfaite serait une expression si conforme, si égale à son idée, qu'on ne put la concevoir employée à autre chose.

Bien compris, ces deux principes contiendraient cà eux seuls la littérature et les beaux-arts.

§ VI. Classification des beaux-arts.

Un lien commun étalilit entre tous les beaux-arts une parenté étroite : la représentation de l'idéale beauté. 3Iais le beau, dans son intime essence, est si riche, si vaste, si universel; il peut revêtir tant de formes diverses, resplendir sous tant de couleurs, que des arts nombreux sortent à l'envi de son sein inépuisable et se disputent l'Iionneur de le produire au dehors et de nous le faire admirer. On en compte généralement cinq : l'architecture, la scul[)ture, la peinture, la musique et la poésie.

l»eut-on découvrir entre ces différents arts des analogies suffisantes pour les ranger sous certains groupes? Leur perfection relative permet-elle de construire une échelle artistique et d'assigner à chacun une place proportionnelle à son mérite? Question intéressante, question difficile et très débattue.

Une première division se présente d'elle-même à l'esprit et ne souffre aucune difficulté : les beaux-arts ne peuvent arriver jusqu'à l'àme qu'en passant par le chemin des sens; or, parmi les sens dont l'homme

DANS l'art. 301

est si richement pourvu, deux seulement, la vue et l'ouïe, servent de véhicule à la beauté. Il y aura donc deux groupes d'arts; les uns s'adressent à la vue : l'architecture, la sculpture et la peinture; les autres parlent à l'ouïe : la poésie et la musique.

3Iais cette division a le double défaut d'être subjective plutôt qu'objective, et de ne rien nous apprendre touchant la perfection relative des beaux-arts.

On a donc cherché une classification plus scientifique et plus instructive, mais on s'est heurté à des difficultés réelles et on s'est partagé en plusieurs opinions contraires. Si la poésie, d'un consentement à peu près unanime, s'est vu attribuer la palme, la idace des autres arts a été chaudement disputée, sans qu'aucun système ait définitivement prévalu.

Comme toujours, chaque auteur a trouvé en faveur de son sentiment quelque raison particulière, mais sans se préoccuper assez des raisons qu'on apporte à l'appui des sentiments opposés et sans s'élever à des vues d'ensemble.

On peut, selon nous, arriver à la solution du problème, mais à la condition de bien déterminer auparavant le critérium ou les critériums d'après lesquels il convient d'apprécier la valeur esthétique des beauxarts. Or, ce critérium est multiple, première difficulté ; il est complexe et d'un ordre divers, seconde difficulté.

11 importe de consiilérer : l'' la nature de la beauté ou de ridée représentée; 2° l'étendue ou l'universalité de l'objet: 3*» l'élévation ou la profondeur des

sentiments excités; 4" la plus ou moins grande immatérialité (lu signe sensible qui est employé; 5» la clarté et la puissance de sa vertu expressive ; 6* enfin, le caractère imitalif des différents beaux-arts ou leur puissance créatrice. Voilà donr six points de vue différents udAiiuels on doit se placer pour embrasser la ([ueslion dans son ensemble et sous toutes ses faces.

Or, ces divers critériums, bien que sérieux et valaides, ne méritent [)as au même degré notre considération. A notre sens, le second, le troisième et le quatrième doivent avant tout nous servir de guide et présider à notre crili(jue des beaux-arts. Le premier, qui a obtenu les préférences de plusieurs auteurs, n'a pas l'importance considérable qu'on serait tenté de lui accorder tout d'abord; il [lourrait même, étant pris à la lettre, entraîner des conséquences excessives.

Au reste, lajustes.se de ces principes, que nous ne faisons qu'énoncer ici, ressortira davantage de leur application m chacun des beaux-arts.

M. Taine, tu se plaçant au dernier point de vue indiqué plus baut, a divisé les beaux-arts en deux groupes : les arts plus ou moins imitateurs de la nature, poésie, sculpture et peinture; et les arts non imitateurs, arcbiteclure et musique. Le sculpteur et le peintre trouvent dans la nature un modèle précis, achevé, complet, qu'il leur faut imiter pour arriver à l'expression de leurs idées ou de leurs sentiments, et rimitation, qui n'est pas leur but, est du moins leur

DANS l'art. 303

moyen. De même, on ne saurait contester les belles harmonies et les puissants effets de la poésie imitative. Aussi disons-nous au statuaire : ce n'est pas ainsi qu'on fait un bras, une poitrine; au peintre : le coloris de vos arbres est faux; au poète : jamais homme n'a pensé ou senti comme vous l'avez imaginé.

L'architecte et le musicien n'ont précisément aucun modèle sous les yeux. Sans doute, l'architecture peut, dans une certaine mesure, imiter les rochers à pics par des tours, les cavernes par des labyrinthes souterrains, le sublime des hautes montagnes par des pyramides, l'immensité des plaines de la mer par des lignes horizontales, le firmament par des plafonds étoiles.

D'un autre côté, le musicien peut prêter l'oreille à l'universelle voix de la nature; il peut écouter le torrent qui se précipite et mugit, le vent qui bruit dans la cime des arbres, le tonnerre qui gronde. Mais tout cela est bien vague, bien loin de l'art, et, il est permis de le croire, d'un bien faible secours pour le musicien et l'arcbitecle. II faut donc reconnaître <i ces deux artistes une plus grande puissance créatrice qu'à leurs frères, et leur en faire un mérite particulier.

D'autres auteurs, M. Lévêque par exemple, ont principalement considéré la nature représentée par les beaux-arts, et pour cette raison, ont mis au dernier rang l'architecture, qui représente la matière inorga?iif/up, tandis (jue la sculpture et la peinture étendent leur empire sur le matière organique.

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S'ils avaient suivi la règle jusqu'au bout, ils auraient dû, au mépris de tous les usages, faire marcher le musicien après le peintre et le sculpteur.

Si Ton nous permet une opinion dans une matière qui a divisé les plus habiles, nous proposerons la classification suivante : en premier lieu, la poésie; ensuite, d'après leur mérite respectif, la musique, la peinture, l'architecture et la sculpture.

Voici d'abord le poète. Il embrasse tout dans son universelle sympathie ; il ne parle pas, il chante tout ce qui est, ce qui vit et ce qui sent, ce qui pense et ce qui ne pense pas, les honuiies, les héros et les dieux, le mouvement et le repos, la fleur qui ne dure qu'un jour, la feuille (juc le vent emporte, l'enfant qui naît et le vieillard qui meurt, ce qui est triste el ce qui est gai, ce qui est gracieux et ce qui est sombre, ce qui est profond et ce (|ui est léger, ce qui est faible et ce qui est fort, ce qui passe et ce qui est éternel. A sa voix tout s'anime, tout parle, tout prend une âme et un corps, un corps subtil, léger, aérien, céleste, presque spirituel.

L'instrument de la poésie, c'est la parole : a La poésie la façonne à son usage et l'idéalise pour lui faire exprimer la beauté idéale. Elle lui donne le charme et la puissance de la mesure ; elle en fait quelque chose d intermédiaire entre la voix ordinaire et la musique, quelque chose à la fois de matériel et d'immatériel, de fini, de clair et île précis, comme les contours et les formes les plus arrêtées, de vivant et d'animé, comme la couleur, de pathétique et d'infini.

DAxs l'art. 3Q5

( omme le son. Le mot en lui-môme, surtout le mot rhoisi et transfiguré par la poésie, est le symbole le idus énergique et le plus universel. Armée de ce lahsman qu'elle a fait pour elle, la poésie réfléchit toutes les images du monde sensible, comme la scul- Idure et la peinture; elle réfléchit le sentiment comme la iieinture et la musique, avec toutes ses variétés, que la musique n'atteint pas, et dans leur succession rapide, que ne peut suivre la peinture, aussi arrêtée et immobile que la sculpture; et elle n'exprime pas seulement tout cela, elle exprime ce qui est inaccessible à tout autre art, je veux dire la pensée, entièrement séparée des sens et même du sentiment, la pensée qui n'a pas de forme, la pensée qui n'a pas de couleur, la pensée qui ne laisse échapper aucun son, la pensée dans son vol le plus sublime, dans son abstraction la plus raffinée (\). »

Voilà pourquoi nous prenons la poésie pour mesure de la beauté de toutes les œuvres artistiques, et celles-ci obtiennent notre louange dans la proportion où elles s'approchent de l'idéal poétique. Quelle poésie! disons-nous, à la vue d'un beau tableau, dune suave mélodie, d'une statue vivante et expressive, •l'un édifice grandiose.

D'un autre côté, la poésie entretient avec tous les arts des relations intimes et leur emprunte quelque rhose de leur propre beauté. Par le rythme, la cadence, la mesure, elle se lie naturellement à la mu-

(1) Cousin, Le vrai, le beau, le bien, 9« leçon.

sique. De plus, « elle reproduit les formes corporelles, animées et inanimées, elle les rend présentes, elle pétrit la matière inerte; elle cisèle des reliefs, elle grave, dessino, colore; elle déploie devant l'œil interne toutes les richesses de la création (1). »

La musi(jue a été, non sans cause, appelée la sœur de la poésie ; ce beau nom lui «inîmait naturellement la seconde place. iMais on lui a ri'i)roché de travailler sur la matière inanimée et d'exprimer des rapports purement matlK'maliquos, n<' ronsidérant pas qu'elle a un second principe, un nouvel élément qui lui communique une vertu extraordinaire. « Outre ses ([ualités matliématicpies, le son est analof^^ue au cri, et à ce titre il exprime directement, avec une justesse, une délicatesse et une puissance sans rivales, la souffrance, la joie, la colère, rindiirnation, toutes les agitations et toutes les émotions de l'être vivant t'Lsentant,jusquedanslesplus imperceptibles nuances et dans les secrets les phis inconnus. Par celte face, il est semblable à la déclamatioîi poétique, et fournil toute une musique, la musi(iue expressive, celle de Gluck et des Allemands, [>ar opposition à la musi(pie chantante de Uossini et des Italiens (4V »

La musique est jjar excellence l'orf^ane du senti- DiPHt (3), et elle le rend avec une intensité d'énergie

(1) Lamennais, De l'Art et du beau, ch. viii.

(2) Taine, Philosophie de l'art, 1" part, ch. i, n. 6.

(3) Kant trouve une frappante analoi^ie entre le sentiment et la musique, dans sa qualité, dans sa marche et dans sa variété. Tantôt elle est molle, tendre, suave; elle parle au cœur, l'atten-

DANS l'art. 307

dont la peinture n'approche pas et qui surpasse la poésie elle-même ; en un instant elle agit sur des masses d'auditeurs, elle remue, elle ébranle, elle enivre, elle transporte.

Une autre merveille de cet art si profondément expressif, c'est qu'il peut représenter ce qu'il est impossible d'entendre; avec des sons, il peint le calme de la nuit et la [jaix du sommeil; parle mouvement, il fait naître l'idée de repos, par le bruit, il exprime le silence. Ajoutez qu'il emploie un signe tout aérien, presque immatériel, qu'il se prête merveilleusement à l'expression des sentiments religieux, qu'il semble fait pour exciter dans l'Ame l'idée de l'infuii (1).

Cependant, la musique ne saurait tout avoir. Certains lui reprochent d'être vague, fugitive, de n'exprimer qu'un nombre de sentiments limité, de faire battre le cœur liien plus qu'elle n'éclaire l'esprit. « Elle emritt jdutôt qu'elle n'eclairp; elle ne produit pas la vision de la réalité spirituelle, elle y prépare en quelque sorte par une interne aspiration, elle en

drit, l'adoucit, le remplit d'espérance; tantôt grave, forte, vive, rapide, emportée, entraînante, elle remue, elle enflamme le cœur, agrandit, élève, ravit l'âme.

(l) " Il y a une limite au delà de laquelle le langage humain, comme la pensée humaine, ne peut plus rien atteindre ni représenter. La philosophie est impuissante à exprimer l'inexprimable, à définir l'indéfinissable. La musique semble le seul langage qui puisse nous mettre en communication avec cette source infinie; là est peut-être le secret des émotions ineffables que produisent en l'âme un Beethoven par ses immortelles symphonies, ou encore les auteurs inconnus de nos chants sacrés. » I*. Janet, Philosophie française, vi.

donne le pressentiment. Comme les lueurs indécises de l'aube, glissant sur de vagues horizons, montrent seulement les masses confuses des objets dont l'aslrc du jour manifestera les formes distinctes, elle annonce le monde id/sil et ne le révèle pas (i). »

Lamartine s'est montré particuliî'rement dur envers la musiijue, puis(|u'il a osé avancer « qu'elle est le moins Intrllcctuel et le plus hpushpI de tous les arts (2). ») Un tel jugement témoigne d'une analyse bien siipeiflrielle el porte l'empreinte (rime évidenle exagération. Il l'anl pourtant reconnaître que la musique peut exercer sur les nerfs une action fort sensuelle, et par là, plus (lu'aucun des autres arts, enflammer et déchaîner les passions. Aussi un ancien disait-il : Maqna vis muaicœ in iilrfimriuc pnrtfm.

Malgré ces lacunes, la musique a pour nous plus de réelle beauté que la peinture. Plus universelle peut-être dans son objet, et certainement plus définie et plus précise dans ses formes que la musique, la peinture no nous paraît ni aussi grande, ni aussi profonde, ni aussi puissante. Elle ne remue pas Iftme au même degré (3) : elle se prèle moins complète-

(1) Lamennais, Op. cit., cti. n.

(2) llist. ilex C.iromiim, tome VII, p. 11.3.

(3) (1 11 y a physiquement et moralement entre un son et l'Ame un rapport merveilleux. Il semble que l'Ame est un écho où le son piend une puissance nouvelle. On raconte de la musique ancienne des choses extraordinaires. Kt il ne faut pas croire que la grandeur des effets suppose ici des moyens très compliqués. Non, moins la musique fait de bruit, et plus elle touche. Donnez quelques notes à Pergolèse, donnez-lui aussi quelques voix pures et suaves, et il vous ravit jusqu'au ciel, Il vous em-

DANS l'art. 309

ment à l'expression des sentiments religieux, et surtout elle ne donne pas l'idée de linflni.

Bien plus, envisagée à certains points de vue elle ne Vient qu'après la sculpture. Le dessin du sculpteur embrasse la forme des corps dans les trois dimensions de la longueur, de la largeur et de la profondeur, tandis que celui du peintre se borne aux deux premières, et ne nous fait sentir la troisième que par I effet des ombres, des lumières et des couleurs. Ajoutez que la sculpture, en vertu de sa nature même, est par excellence l'art du dessin, tandis que la peinture est plutôt lan des couleurs; la première montre parfaitement la figure ou la forme, les linéaments, les contours, en un mot les traits de l'objet qu'elle représente, toutes choses peu accessibles à la seconde. Or, selon la remarque profonde de saint Thomas, la figure exprime plus véritablement, plus fidèlement, l'image de l'objet que la simple couleur • Inmfjo, ,,uœ est expressa rei reprœsentatio, secundum fujumm maijis attendiUir, quam secundum colorem vel aliquid aliud (1).

Le dessin a cet autre avantage sur la couleur, que celle-c. est relative et mobile, tandis qu'il demeure absolu et garde toujours son caractère. La couleur flatte davantage les sens et rend la perception plus

porte dans les espaces de linflni, il vous plonge dans dinef- .acte A la pensée pour l'e"" 'Z^^JZ^^:'"^

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prompte; le dessin, plus austère, plus grand, plus essentiel, s'adresse davantage à la raison et nous charme plus lentement. Il faut s'arrêter avec recueillement devant une belle statue, laisser à l'intelligence le temps de saisir les formes dans toute leur pureté et dégagées de l'éclat extrinsèque de la couleur; peu à peu le rayonnement doux et voilé du marhre pénètre jusqu'à l'àme : c'est un blanc fantôme qui s'approche, qui grandit, qui s'anime, qui nous parle, qui nous transporte avec lui dans un monde supérieur.

Mais, quoi qu'en dise M. Beulé, voici que la peinture se relève et prend définitivement le dessus sur la sculpture. Le peintre exprime avec plus de largeur, de richesse, de vari(''((. que le sculpteur; la couleur et la lumière sont à ses ordres, la perspective lui permet d'agrandir et d'étendre au loin son horizon et de représenter sous une vue unique les spectacles les plus divers.

Quel sentiment ne tient-il passons sa magique palette? 11 a la nature entière à sa disposition, la nature physique et morale : un coucher de soleil, un cimetière, un paysage, les grandes scènes de la vie religieuse et civile, enfin le visage de l'homme et surtout son regard, ce miroir des idées, des sentiments et des passions de l'àme, vitUus a?iimi\ comme parle Cicéron (1).

(1) « L'œil appartient à l'âme plus que tout autre organe, il semble y toucher et participer à tous ses mouvements • il en exprime les passions les plus vives et les émotions les 'plus tu-

DANS l'art 3j{

Plus pathétique, plus universelle que la sculpture, la peinture est aussi plus immatérielle, nonobstant ■ ce que nous avons dit de la couleur comparée à la ' forme; car elle représente non pas les corps avec leur épaisseur réelle, mais simplement leur apparence, leur image; et par cela même, c'est à l'esprit qu'elle s'adresse.

Ch. Blanc préfère l'architecture à la sculpture et même à la peinture. L'opinion commune a raison, selon nous, de donner à la peinture une meilleure filace, principalement à cause de son immatérialité et de l'universalité des sentiments qu'elle exprime. Mais, avec l'Auteur de la Granmiaire des arts du dessin, nous n'hésitons pas à nous séparer de l'opinion assez répandue qui donne le pas au sculpteur sur l'architecte.

Sans doute, l'architecte a pour objet immédiat de représenter la nature inorganique, mais il s'en faut bien qu'il s'arrête là. Autant que le musicien et le poète lui-même, il élève l'àme jusqu'à Tinfini. Voyez ces masses indestructibles, inaccessibles au temps, ces monuments gigantesques qui semblent rivahser avec les plus hautes montagnes : ne sont-ils pas l'éloquent symbole de IV/mi/Ze' et de r2mm^w5//^7 Quelle puissance de conception, de comparaison et de com-

multueuses, comme les mouvements les plus doux et les sentiments les plus délicats; il les rend dans toute leur force, dans toute leur pureté, tels qu'ils viennent de naître... L'œiî reçoit et réfléchit en môme temps la lumière de la pensée et la chaleur du sentiment; c'est le sens de l'esprit et la langue de rintelligence. » (BufTon, t. m, p. 103.)

hiiiaison n'a-t-il pas fallu pour élever une cathédrale, Notre-Dame de Paris par exemple? Pour de telles œuvres, ce n'est pas Iroi) de connaître la géométrie et l'optique, raritlunéliijuc, l'histoire et la musique (on a appelé l'architecture la tnnsique de retendue, la musique VardiUvctiire des sons), la philosophie et la théologie.

L'architecte, a dit un auteur de nos jours, s'assimile non les choses créées, mais l'intelligence qui les créa. « Chose étonnante I ce sont les assises de pierres, des blocs de marbre qu'on a chargés de nou< transmettre les sentiments les plus élevés, les plus délicats, souvent les [)lus tendres; c'est de la matière la plus pesante, la plus inerte, (jue se dégage ce qu'il y a de plus subtil dans l'àme humaine, ou pour mieux dire dans lame universelle. 11 est arrivé (jue les ruines d'une architecture de granit ont excité parmi des masses d'hommes un enthousiasme comparable aux magi(|ues impressions d'une musiijue enivrante : lorsque l'expédition franc^aise en Egypte, après une longue marche dans le déserf, arriva devant les colossales ruines de ïlièbes, l'armée entière, saisie d'admiration, battit des mains eu poussant un grand cri [{), »

Auprès de l'architecture symbolicjue et monumentale, combien la sculpture, combien la peinture ellemême paraît froide et petite ! La sculpture ne reproduit que très imparfaitement les merveilleuses ri-

(1^ Ch. Blanc, op. cit. Orig. et caractères des arts du dessm.

DANS l'art. 3j3

chesses de la création, elle ne sait point élever jusqu'à 1 mnnî m exciter dans lame ces sentiments pénéliants et profonds dont les autres arts ont le secret loutefois, il y aurait de l'injustice à méconnaître I imporlance esthéll.jue de sa mission : la sculpture a i.our objet le monde organique dans ses deux règnes, végétal et animal, avec leurs innombrables variétés. Et comme le terme de la nature c'est 1 lionnne, le terme de 1 art ou du moins de l'art plasli'jue, c'est la statue qui reproduit la forme humaine ia plus noble, la plus divine de toutes les formes.

Par un autre côté encore, larcliitecture semble le céder à la sculpture : elle est plus extérieure et n'attire point le regard au-dessous des surfaces ; tandis que la sculpture, au-dessous de la forme extérieure ou de l'enveloppe, montre quelque chose de plus intime, qui respire, se meut et donne à tout l'être son mouvement.

Eicudent alii spirantia mollius œra.

Credo equidem; vivos ducent de marmore vultus ()).

Si nous n'avons point compté l'éloquence au nombre des beaux-arts, ce n'est pas que l'orateur ne puisse atteindre le beau et même le sublime Mais 1 orateur poursuit un but tout différent de l'artiste : Phidias et Michel-Auge travaillent à faire de Lelles choses, Démosthènes et Bossuet cherchent à convaincre et à persuader. L'art a pour objet direct

(I) Enéide, liv. vi, v. 84849.

:m LE BEAU

l'expression, la représentation de la beauté ; l'éloquence n'a qu'un dessein : faire triompher la cause de la vérité ou de la vertu, émouvoir la pitié généreuse en faveur de la misère ou du repentir.

« Dans l'orateur il y a de l'artiste, et dans le poète il y a souvent de l'orateur; mais quand de l'un on passe à rantre, on reconnaît ([ue les rôles sont inverses : lu poète se sert du vrai dans l'intérêt du beau, l'orateur se sert du beau, mais uniquement dans l'intérêt du vrai; et lorsque le beau parle trop haut et menace d'étoulfer la voix du vrai, l'orateur honnête homme force le beau à baisser le ton, ou même lui impose silence (1). » En fin de compte, l'éloquence est avant les beaux-arts en fait et en droit.

§ VU. Sommet de l'art, ou l'art chrétien.

Il est des assertions faites pour confondre. M. Renan a pu écrire les lignes suivantes : « Le parfait chrétien aimera l'abjection, et il sera le conteuipteur et l'ennemi de la beauté. Le chrétien ne tiendra ni à bien peindre, ni à bien sculpter, ni à bien dessiner; il confond l'art, cette grande volupté de l'àme, avec le plaisir vulgaire (â). »

A la vérité, le chrétien n'a point été créé ni mis an monde pour peindre, sculpter ou dessiner : sa mission est infiniment plus haute; il doit avant tout aimer, louer et servir Dieu. Le chrétien, comme le

(1) cil. Lévôque. op. cit., t. Il, :^« partie, ch. vu.

(2) Cité par le P. Félix, L'objet et la nature de l'art^ 6« coDfér

DANS l'art. 3^15

philosophe, préfère le bien au beau, la vertu à l'estliêlujue. Mais rien absolument ne le porte à mépriser et moms encore à haïr l'art et le beau. LTcrilure elle-même a donné des louanges aux musiciens Lamlrmm viros r^/oriosos... Hommes marjui vir- ^^iteetprmhntiasHapraulitK.. In périt m sua requis rentes modos mns/cos et narrantes carmina scriptura^ rwn,„ Hommes divHes in virtute, pulchritudinis stadnnn hahentes {{).

En fait, les chrétiens n'ont pas dédaigné les beauxarls; plusieurs même les ont pratiqués avec succès et se sont fait par là un nom illustre. Et non seulement l'Eglise n'a jamais élevé la voix pour blâmer ou décourager les artistes, mais elle les a inspirés mais elle leur a fourni les sujets les plus variés, les plus graiuls, les plus sublimes.

Terlullien tenait aux païens de son temps ce fier langage. « Nous renq>lissons tout votre empire les îles, les villes, les châteaux, les bourgs, les cam- I»agnes... Si nous nous relirions, vous frémiriez de la solitude où vous seriez réduits et de la stupeur où resterait votre univers comme mort (2). »

Aux modernes contempteurs de l'art chrétien l'Eglise aurait le droit de tenir le même langage et 'le porter un semblable défi : si tout à coup elle reti- 'ait les innombrables monuments qu'elle a élevés de H's mains ou inspirés de son esprit, le monde artislique serait réduit à pleurer sa sohtude.

(1) Eccïésinatique, c. XLiv, 1-6.

(2) Apologétique, c. xxxvii, 50.

''ffmn

I)isoiis-l(î hioii haut et avec une Irf^itime fierté : le christianisme a relevé <Ie sa chute profonde et porté au sommet de la priandeur la triple beauté physique, intellectuelle et morale.

On nous ar( use de iiéKliger, de mépriser la beauté du corps. IV)urqu()i? I^irce (jue nous tenons en plus haute estime la beauté de l'Ame? Parce que nous croyons ou plutôt nous voyons et sentons (pic depuis le [M'clié, la chair convoite contre res[)rit et labeauir» physi(jue tend trop souvent des [)ièges à la beauté morale ?

Mais Ovide lui-même n'a pu s'empêcher de le reconnaître :

Vis est cum forma magna pudicitiae.

« Ce n'est pas la beauté que j'accuse, a dit Tertullien avec sa forte éloquence: elle est une perfection pour le corps, un ornement de phis à l'œuvre de Dieu, un vêtement de dignité pour l'àuie; mais les désordres qu'elle peut attirer de la part de ceux dont elle frappe imprudemment les regards sont à redouter (i). »

Le christianisme, jeter le blâme ou le dédain à la beauté physique? Mais regardez et voyez ce qu'il a fait pour elle, soit dans l'univers, soit dans l'homme. Le panthéisme oriental avait supprimé un des éléments de l'art, en supprimant la réaUté de l'univers, en ne voyant dans la nature qu'une ombre de l'être

DANS l'art.

nu fantôme vide, une trompeuse apparence. Ou Dieu lui-même n'avait pas su créer, comment l'homme eut-il créé quelque chose?

Les Muses furent plus généreuses envers la Grèce :

Graiis ingenium, graiis dédit ore rotundo Musa loqui (1).

l/ail grec roprésenle donc l'apogée de l'art païen • dans ce pays lo.it livré au culte de la forme, la beauté' est la principale, sinon l'unicpie divinité. Or, Phidias est cl.ez les Grecs le seul artiste vraiment spirilualislo. Son Juj.iler représente à la fois la beauté idéale et la lieaulé physique, l'imposante majesté et lélcgance exquise, la noblesse qui convient à nn Dieu rayonnant sur une forme humaine, ravissante de pureté et d'harmonie.

.Mais les successeurs de Phidias ne purent maintenir l'art à la hauteur où le Maître lavait élevé ; ils glissèrent sur la j.ente du sensualisme et de Vant/iroliomorphisme, si conforme au génie grec. Pour le Gr.'c, il n'y avait rien de plus admirable que l'homme • l>ieu lui-même n'était que Ihomme agrandi. Dès lors, nen ne poussant plus lartiste à s'élever vers 'les régions supérieures, vers l'invisible essence, la source de lidcal se trouva tarie, l'homme devint le <-iI objet, le seul idéal de l'art, et dans l'homme non le côté spirituel et moral, mais la partie animale, physique, charnelle, la matière au lieu de l'es-

(t) Ue eultu (oeminarum.

(I) Horace, An poétique, v. 323-24.

prit, la beauté du corps au lieu de la beauté de Tâme.

« Le personnage i<léai aux yeux des Grecs, dit un auteur peu suspect de niysticism<\ fut non pas l'esprit pensant ou l'Ame délicatement sensible, mais le corps nu, de bonne race et de belle pousse, bien proportionné, actif, accompli dans tous les exercices... Le plus illustre lyrique de l'antiquité, Pindare, n'a guère fait (pie cbanter des courses de cbar... Le Dieu parfait est un corps parfait (1). »

Ainsi l'art païen n'avait pns même su conserver et dignement représenter la véritable beauté physique, et il fallait (jue le christianisme vînt relever, renouveler l'art en lui donnant un esprit nouveau; car selon le mot très juste de Lamennais, tout sort de l'esprit, tout vit de l'esprit.

La réforme opérée par le christianisme consista en ceci : contre le panthéisme idéaliste de l'Orient, il affirma nettement, éner^icjuement la réalité du monde sensible, la distinction de la créature d'avec le Créateur, du fini d'avec l'infini, et contre l'anthropomorphisme grec, il éleva Dieu au-dessus de l'homme , sur le trône de gloire qui lui convient, et dans Thomme, il donna la première place à l'esprit.

Les deux éléments de l'art étaient ainsi retrouvés et unis ensemble, l'élément «^^Misible et l'élément idéal, et chacun se voyait mis a son rang et recevait

(1) Taine, Philos, de l'art, t, i, l'« part., ch. 2, §5.

DANS l'art. 3|g

c'ait 1 .' "" "'"''"■• J"^1"^-là -<=on-e.

ait .ep esento co.n.ne une vivante manifestation

lu Très-Haut, comme l'écho ou le chant de l'artiste

suprême. Unfcersi pulCu-Hudo, relut magnun^ I !

mon cjusdam ineffa/nlis modnlatoris (!)• et dans

? £ rr T""^^' ^^^"^"'^ '>Assiii:p:'u;i:;

8. .lelache des choses de ce monde, pouvait saluer une sœur adresser la parole aux fleurs et aux oiseaux et les inviter à louer Dieu (2)

Dans l'homme, il fallait jeter un voile sur la partie purement anin,ale, peu capable de resplendir au. >e"x le lespnt; au lieu de montrer tout le corps selon les goûts du génie grec, il fallait peindre 1^ " ;>o, s.ege des facultés supérieures, et surtout le Vidage ou brille d'un si vif éclat l'âme intellect

m Lt^Tnï?Jr'\f '""■''""""n. m, alias 5

soîel,^^": c acun de*" r" ra^' "ilT"^"^ " ^^""'^ '"' citer chaque jour • '^'^ ' ^" <=*"'' »"" ^e le ré-

<:aim, p. 71.) 'T'»'l"':t. de Ozanam. Us poètes francis-

tuelle et morale. En un mot, la scnlpliire grecque avait divinisé la beauté physique et laissé dans l'ombre la beauté morale; le statuaire, le peintre chrétien mit la beauté morale au premier plan et la beauté physique fut pour lui un moyen, jamais

un but.

Restait une grande, une nécessaire réhabilitation : la réhabilitation de la femme, de la vierge. L'art païen, de plus en plus séparé de l'esprit, avait fini par ne représenter dans la femme que la Vénus terrestre, symbole de la volupté sensuelle et charnelle: le christianisme lui rendit sa pureté et son honneur, et sur l'autel de la religion et de l'art, il éleva Marie, la Vierge mère :

Gaudia raatris habens cum virginitatis honore.

o Sainte comme le Christ (jui a pris en elle notre nature, afin de la régénérer, elle est la femme selon l'esprit, comme la Vénus antii^ue était la femme selon la chair... Telle qu'une fleur aérienne, elle flotte au miheu d'une limpide lumière qui semble, en la révélant, la voiler encore. Un parfum exquis d'innocence s'exhale d'elle et l'enveloppe cuinme un vêtement. Sur son front serein, et où cependant apparaît le germe d'une douleur immense , pressentie et pleinement acceptée, sur ces lèvres qui sourient à l'Enfant divin dans son regard virginal et maternel, dans la pureté de ses traits, pleins d'une grâce céleste, on reconnaît tout ensemble et la simple naïveté de la fille des hommes et l'augusle grandeur, et l'ineffable

DANS l'art. 321

sainteté de celle en qui le Verbe éternel s'est incarné pour le salut du monde (1). »

Ne croyez pas que l'Eglise catholique abandonne le corps au moment où, séparé de l'âme, il est abandonné à la fois de la beauté et de la vie. Sur le seuil même de la mort, elle lui annoncera résurrection, la glorification future. Entrez, entrez sans crainte dans le cimetière chrétien, vous y serez spectateur d'une austère, mais solennefie et touchante beauté. Sans doute, ce n'est pas ici le séjour de la vie présente, le <'hamp agité où s'empresse l'activité humaine; c'est le royaume de la solitude et le profond silence de la mort. Mais regardez la croix du Christ qui ombrage et protège cliaque tombe, la croix de celui qui a vaincu la mort, qui est ressuscité et assis à la droite de son Père et qui annonce la vie éternelle à ses membres cachés sous le sépulcre. « 0 mort, où est la victoire? 0 mort, qu'as-tu fait de ton aiguillon (2)? »

Voilà comment le christianisme a ennobh, glorifié, idéalisé et pour ainsi dire divinisé le corps humain j cette vile et corruptible matière, il l'a élevée au-dessus de sa nature, au-dessus d'elle-même; il en a fait un temple à l'esprit, non pas seulement à l'esprit de l'homme, mais encore à l'Esprit de Dieu : Aii nesci- Us fjuoniam iiiembm vestra teyiiphmi sunt Spiritus Sa/icti{^)?

(1^ Lamennais, De l'art et du beau, ch. iv. (2, l« Cor, c. XVI, V. 55.

(3) l»C(?r., c. VI, V. 19.

Nous ne parlons pas ici des sujets si variés et si nobles qu'il a fournis à la peinture et à la sculpture, (les mystères du Christ et de la Vierge, et des admirables figures de nos saints. Quelle ample matière pour le génie de l'artiste! Quelle source féconde pour l'idéal! Quels tableaux pour l'imagination! Quels sentiments pour le C(i*ur! Quelle flamme pour l'enthousiasme! Que l'antiquité païenne est vide à côté, que les scènes de la vie civile sont froides et que les personnages du monde laïque sont petits! « 0 visages des saints, s'écriait Lacordaire. douces et fortes lèvres accoutumées à nommer Dieu et a baiser la croix de son Fils, regards bien-aimés qui discernez un frère sous la plus pauvre des créatures, cheveux blanchis par la méditation de l'éterniie, couleurs sacrées de l'Ame ((ui resplendissez dans la vieillesse et la mort, heureux ([ui vous a vus (1)! »

Cependant, la beauté intellectuelle était tombée

(1) Ingres, grand admirateur de la beauté corporelle, a écrit les lignes suivantes :

<> Toutes les religieuses paraissent belles, et je suis sûr par expérience qu'il n'y a point d'ornement artiticiel ou de parure étudiée qui puisse causer la moitié de l'impression que produit le simple hal)it d'une religieuse ou d'un moine. J'ai souvent aussi remarqué, j'ai souvent admiré dans les églises les sentiments d'affection et d'amour qui animent les visages des personnes pieuses. La dévotion qu'elles ressentent devant les madones ou devant les saints préférés doit être extrêmement satisfaisante pour le cuMir. J'avoue que jenvie leur état. Je maudis au fond de moi-môme cette philosophie qui, avec toute sa froideur et ses triomphes insipides, nous laisse une espèce d'apathie stoïtiue et anéantit en nous les plus douces émotions. » {yotcs et peuseeii, p. 2*^8.)

plus bas encore que la beauté physique. Sans doute, la raison humaine avait eu avant le christianisme des représentants illustres, Platon et Aristote, immortels génies, et plusieurs autres dignes de n'être pas oubliés. Mais aucun de ces grands hommes ne sut se préserver de nombreuses et grossières erreurs • les éclairs du divin Platon ne sont que des éclairs au milieu d'épais nuages, ils ne brillent un instant aux yeux du spectateur que pour lui faire sentir davantage l'horreur de la nuit où il se trouve plongé. Au reste, comme les artistes grecs ne tardèrent pas à dégénérer entièrement de Phidias, ainsi les philosophes dégénérèrent d'Aristote et de Platon. Le panthéisme, le matériahsme, l'idéalisme et le scepticisme se heurtèrent bientôt de toutes parts, et l'anarchie intellectuelle fut portée à son comble.

Livrée à elle-même et privée des lumières de la foi, l'humaine raison s'obscurcit, chancelle et s'égare dans les plus étranges systèmes. Bossuet a résumé riiistoire de la raison séparée, dans ces graves et saisissantes paroles : « Quand je regarde quelquefois en moi-même cette mer si vaste et si agitée, si j'ose par- 1er de la sorte, des raisons et opinions humaines, je ne puis découvrir dans une si vaste étendue ni aucun lieu si calme, ni aucune retraite si assurée qui ne soit illustre par le naufrage de quelque personnage célèbre (1). »

C/est la poésie qui, au point de vue esthétique, fait (1) Sermon sur la loi de Dieu, 1" point.

fi'

le mieux connailre, sur les plus hauts sujets, les sentiments (les peuples et des [)liilosoplies, et l'on peut juger (le l'idt'al d'une épo([ue uu d'un pays par l'idéal de ses poètes.

Interrogeons donc les poètes de l'ancien monde, mais n'interrogeons que les plus grands, les plus universels, ceux qui résument pour ainsi dire la pensée de tous : Homère, Virgile, Horace, Lucrèce.

Mettons hors de cause la heauté plastique du vers : par ce côté, ce sont des maîtres, des artistes accomplis qui ont pu avoir des émules, mais des supérieurs,

jamais.

Reconnaissons encore les nohles, les généreux accents qui s'échappent du cnuir d'un Homère et d'un Virgile, comme d'un Sophocle, d'un Eschyle ou d'un Pimlare; ce sont là, pour parler connue Tertullien, des témoignages d'une àme naturellement chrétienne. Mais on ne juge pas d'un honnne par quelques-unes de ses pensées ou de ses paroles; il faut connaître l'ensemhle de ses vues, le corps de sa doctrine, s'il a une doctrine. Or, ces rares génies, ces chantres inspirés, quel idéal se font-ils de Dieu, de l'àme, de l'univers, de la vie présente et de la vie

future?

Lucrèce dédie ses vers à Vénus et entreprend de déUvrer les hommes de la crainte des dieux et de la crovance à une autre vie. La matière éternelle, le hasard, les atomes et la volupté, voilà tout le sujet de

ses chants.

Horace, généralement, ne s'élève guère plus haut.

S'il ne rejette pas les dieux, il ne croit pas à la Providence :

... Namque Deos didici securum agere œvum Ncc SI quid miri faciat natura, Deos id Tristes ex alto cœli demittere tecto.

Det vitam, det opes ; iequum mi animum ipse parabo (1). Aucune différence essentielle entre le vice et la vertu. Les lois seules nous apprennent à éviter l'un et à rechercher l'autre.

Les autres poètes sont presque tous religieux; un grand nombre de leurs chants s'adressent h la divinité. Mais quelle divinité! Sans doute, le Jupiter d Homère et de Virgile est grand et majestueux ; c'est lo père des Dieux et des hommes; un mouvement de ses sourcils fait trembler l'Olympe. Néanmoins, Jul.iter ne soutient guère son personnage, ni par sa conduite, qui est peu honorable (2), ni par son autorité, qui trouve des limites et des contradicteurs; il lin faut assister aux querelles et aux combats des dieux inférieurs: la prière des hommes monte jus- -ju'à lui, il a souci de la justice, mais le destin lie les inams de sa bonté et de sa toute-puissance.

Que faut-il croire de l'àme humaine, de son ori- -ine, de sa nature et de sa destinée? C'est une par- I elle de la divinité, comme le reste de l'univers : Jupiter est quodcumque vides, quocumque moveris Mens aguat molem et magno se corpore miscet.

(l) Satire 5«. v. 97-99, et Episl. xviii, v. 107.

8) Dans Ovide, une jeune fille, Uyblis, dit & son père :

CuDcta licere

CredimuB, et sequimur magnoram exempla deoram.

Afétamorph., ix.

320 LE RKAC

Lumière subtile, flamme céleste, unie à un corps mortel, elle échappe à la mort : si elle vil mal ici-bas, on la menace de la métempsycose, du Tartare et même, en certains cas extrêmes, de peines éternelles :

.... Sedet œternumque scdehit Infelix Theseus [\)

Les Champs-Elysées atlenth'nt les ;\mes grandes et pieuses; là, dans une sorte (h; paradis terrestre, environnées de Uimière et de p.iix, elles continuent la vie (pi'elles ont juéferee ici-bas : le guerrier trouve des armes, des chevaux et des chars, le poète chante l'objet de ses amours.

Voilà les [)lus hauts sommets où soit parvenue h\ poésie païenne, portée sur les ailes du génie.

Un élnnnement douloureux s'empare de l'àme lorsqu'on pciisu à tant de trésors d'imagination et de goût, à tant d'éclat et de pureté de style, dépensés à donner une apparence de réalité et de vie à des idées si mêlées a la fable, et souvnit a des songes si vides et si creux. Et l'on croit sortir d'un rêve pénible ou d'une longue et obscure nuit, lorsqu'on entend la voix pieuse des poètes chrétiens.

Ecoutez Moïse, Isaïe, David et Job. Dieu dit : Que la lumière soit et la lumière fut: que la terre se couvre de fleurs, de fruits «»t d'animaux, que la mer entre dans le lit qui lui a eie préparé sans jamais oser en sortir, que le soleil préside au jour, la lune à la nuit

(1) Enéide, 1. vi, v. 616-n.

et que les étoiles se disposent en ordre comme une armée rangée en bataille : et aussitôt la nature sort du néant et s'empresse d'obéir au Maître.

I^ui, il est le souverain absolu des hommes et des ciioses; l'intelligence qui voit tout, même les profondeurs de Tabîme et de l'enfer; la volonté qui arrête tout, et qu. refoule le destin et le hasard antiques- la puissance qui fait chanceler la terre comme un homme ivre, qui peut la transporter comme une tente dressée pour une nuit, qui ôte le bandeau aux rois, ceint leurs reins d'une corde, gouverne les cœurs aussi bien que les corps; il est la sainteté qui n les yeux sans cesse ouverts sur le crime et qui mrête l'impie au milieu de ses prospérités; il est la l^onté, la tendresse qui entend nos gémissements essuie nos larmes, qui nous regarde du haut du ciel et soutient chacun de nos pas sur la terre. - Pour nnus, il uous a fait ses enfants et non ses esclavesd a voulu que la vie présente fût courte, parce (luelle est le temps du combat et de l'épreuve et que l'autre vie fût éternelle, parce qu'il veut noJs y recompenser et se donner lui-même à nous, pour faire notre fébçité.

Cependant, il est aussi la justice qu'on ne méprise pas en vain; ici-bas, il avertit, il attend le pécheur avec une patience qui ne se lasse point; mais malheur à qui finit ses jours dans le crime : Dieu le condamne à des peines éternelles. Sur la porte de l'enfer Dante a mis ces mots chrétiens et subhmes • « Par moi, l'on va dans la cité des pleurs; par moi, Ton va

dans l'éternelle douleur; par moi, l'on va chez la race damnée; la justice anima son sublime architecte; je fus faite par la divine puissance, la suprême sagesse et le premier amour... Vous qui entrez, laissez toute espérance (1). »

Chez les Hébreux, dit le D»" Lowth, la poésie n'a pas de commencement; dès son début, elle atteint à la perfection : Cœterarum artium initia, utcumque rudia et imper fecta, juvat... contemplari : hic poesim in ipsis primordiis intueri licet, non tam humano ingenio excogitatam, quam e cœlo delapsam.,. ab ipso ortu plénum quamdam habentem et decoris et roboris maturitatem.,. divinas veritatis ministram, inter Deum atque homines quamdam internunciam (2).

Gardez-vous de croire que les chantres de la parole divine soient moins privilégiés du côté de la langue et de l'expression que du côté de l'idéal. La Palestine, dans son court espace, possède une prodigieuse variété de sites; on y trouve tous les climats : des montagnes et des plaines, la mer et le Jourdain, les champs les plus fertiles et l'aride désert. De là ce langage oriental, riche en images tour à tour magnifiques et riantes, fortes et douces ; de là ces hyperboles pleines d'une noble hardiesse, ce coloris puissant et cette vivacité enthousiaste propres aux enfants du soleil : toutes qualités éminemment poétiques.

Aussi les maîtres en poésie n'ont-ils qu'une voix

(1) L'Enfer, chant m.

(2) De sacra Poesi Ileb., Prael. 2. 26, p. 31, 32, t !•'.

DANS l'art. 32Q

pour mettre dans une région à part les poètes bibliques, surtout David et Job. Lamartine ne peut contenir son admiration pour David : « C'est le premier des poètes de sentiment. C'est le roi des lyriques Jamais la fibre humaine n'a résonné d'accords si intimes, s, pénétrants et si graves. Jamais la pensée du poète ne s'est adressée si haut et n'a crié si juste Jamais l'âme de l'homme ne s'est répandue devant l homme et devant Dieu en expressions et en sentiments SI tendres, si sympathiques et si déchirants Tous les gémissements les plus saints du cœur humam ont trouvé leurs voix et leurs notes sur les lèvres et sur la liarpe de cet homme. Et si Ton remonte à l'époque reculée où de tels chants retentissaient sur la terre; si l'on pense qu'alors la poésie lyrique des nations les plus cultivées ne chantait qne le vice, l'amour, le sang et les victoires des muses et des coursiers dans les jeux de J'Ehde on est saisi d'un profond étonnement aux accents mystiques du roi prophète, qui parle au Dieu créateur comme un ami à son ami, qui comprend et loue ses niorveilles, qui admire ses justices, qui implore ses miséricordes et semble un écho anticipé de la poésie c'vangehque, répétant les douces paroles du Christ avant de les avoir entendues (i). »

(1) Vof/nfje en Orient, t. I, Jérusalem, p. 412

« Un écrivain contemporain, M. de Montégut, a relevé dans 1p^ psaumes un caractère non moins remarquLle sTdemain Ihu mamté oubliait ce que c'est que la prière et qu'il luTfLllit?a \Z1:\T "' ''"' ''''''''''' quelle rencontrâTpour ce ï^^^^^^^ acte de 1 âme une autre forme que celle des Psaumes. On peut

Quant à Job, c'est le prince des tragiques anciens et modernes. Nul n'a poussé des cris aussi déchirants SU!' la souffrance de l'homme et n'a peint en termes aussi vifs la vanité de cet être faible, « né de la femme, vivant peu de tein[>s et rempli de toutes sortes de misères. » Byron le trouve incomparable : « Le prologue du Faust de Gielhe est de Job, (jui est le premier drame du monde et peut-être le drame le plus ancien. J'ai eu l'idée de composer un Job, mais je l'ai trouvé trop sublime. Il n'y a point de poésie que je puisse conq^arer au livre de Job (1). »

Quittons les poètes sacrés; parlons de ceux qui se sont inspirés seulement de Tidée chrétienne, comme Corneille et Racine, ou qui, comme Dante, se sont faits ses éloquents traducteurs. Quelle différence, non pas de génie, mais d'élévation et d'idéale beauté, entre eux et Sophocle, Eschyle, Eiiripide! Corneille et Racine ont donné à l'Ame, au mépris de la vie et au repentir une part bien plus grande que les poètes grecs. Chez eux, plus de fatalité, plus de divinités responsables des fautes de l'homme. Phèdre s'accuse bien plus qu'elle n'accuse Vénus; dans son plus grand

donc dire des Psaumes par rapport à lidée iïénérale de la prière, ce qu'on peut dire du christianisme i)ar rapport h. l'idée générale de religion. Ce qui fait le triomphe du christianisme, c'est qu'il s'est identifié avec l'idée même de la religion, si bien (jue run est inséparable de l'autre et n'en peut plus ùtre distingué. Le christianisme n'est pas seulement une l'urme de l'idée de religion, c'est la religion. U en est ainsi des Psaumes, ils se sont identifiés avec l'idée môme de la prière; ils ne sont pas des prières, ils sont la prière elle-même. »» (1) Conversations de lord lifiron, t. i, p. 156.

DAi\î5 L ART. 331

abandon, la passion garde ici une certaine retenue, une certaine bienséance.

De même, quchpie chose de nouveau éclate dans j le grand Corneille : c'est un élan de passion sublime qui vous enflannne et qui allume en vous le généreux désir d'imiter Polyeucte et Pauline. Ici, ni terreur, ni [Htié; de ra<imiration seulement, de l'enthousiasme et un entraînement irrésistible.

Mais le poète chrétien par excellence, le poète souverain, comme l'appellent ses compatriotes, c'est Dante qui, .< de sa colossale hauteur, dominant tous les poètes venus depuis, ne peut être comparé qu'à lui-même. I.a Dirino Comédie ne ressemble en aucune manière aux épopées des âges précédents. Toute théologique par le fond, mais d'une théologie longtemps travaillée par la raison humaine, elle embrasse le système entier des connaissances du temps, la philosophie, la .science, étroitement liées à la doctrine dogmatiquement transmise. La poésie du Dante, sobre de mots, concise, nerveuse, rapide, et cependant d'une prodigieuse richesse, se transforme trois fois pour peindre les trois mondes auxquels aboutit, selon la foi clirétienne, celui qu'habite l'homme pendant sa vie présente. Sombre et terrible, lorsqu'elle (barrit le royaume ténébreux, la cité du peuple perdu et de l'éternelle douleur, elle s'empreint aux lieux où s'expient les fautes légères d'une tristesse douce et pieuse, et semble, en ces régions sans astres, refléter les lueurs molles d'un jour à demi éteint; puis, tout à coup, s'élevantdeciel en ciel, traversant les orbites

33â LE BEAU

des soleils innombrables, elle se revêt d'une splendeur toujours plus éclatante, s'embrase d'une ardeur toujours plus pure, jusqu'à ce qu'elle se perde, par delà les dernières limites de l'espace, dans la lumière essentielle elle-même et l'amour incréé. 3Iais en incarnant dans sa sublime poésie ces mondes invisibles, Dante y sut rattacber les événements réels et les passions bumaines. Il les peignit à larges traits, et souvent d'un mot, d'un de ces mots puissants qui retentissent dans les abîmes du cœur et en réveillent tous les échos (i). »

La beauté intellectuelle, comme la beauté physique, est un moyen par rapport à la beauté morale. Celte dernière est le terme que doit avoir devant les yeux toutartiste, vraiment digne de ce nom, et vers lequel, directement ou indirectement, il doit faire converger ses efforts. D'un autre coté, déjà on a pu faire cette remarque, la beauté morale exerce sur la beauté intellectuelle et même sur la beauté physique une influence considérable. Un beau corps est celui qui exprime le mieux une belle Ame, et une belle àme est avant tout une âme droite, noble et pure.

Irons-nous comparer la beauté morale, chez les païens, à la beauté morale, chez les chrétiens? Autant vaudrait comparer les fantômes à la réalité, la nuit au jour. Ce qu'a fait l'Eglise en ce genre et ce qu'elle fait encore sous nos yeux tous les jours tient du prodige, du plus merveilleux prodige.

(1) Lamennais, op. cit., ch. viii.

DANS l'art. 333

Le beau moral pourrait être déflni : la sainteté, ou un effort généreux et constant vers la sainteté. Eh bien I c'est ici toute la mission de l'Eglise cathohque. Sainte elle-même de la sainteté de Jésus-Christ, son divin fondateur, ut exhiberet ipse sibi gloriosam Ecciesiam, 7ion habetitem maculam aut rurjam, ant aliquid hujusmodi, sed ut sit sancta et bnmaculata (1), elle ne tend qu'à ce but unique : faire des saints.

Mais dans l'Eglise, comme dans toute société, il y a les âmes communes qui forment la majorité et les Ames d'élite qui planent sur les hautes régions. En réalité, la société civile ne distingue pas entre les unes et les autres, elle ne vise point à faire des parfaits : son gouvernement est général, uniforme, terre à terre. La société du Christ montre pour ses enfants plus de sohicitude; à tous elle enjoint de porter des fleurs et des fruits : Florete flores, quasi lHium, et date odorem et frondete in rjratiam (2), de tendre à la sainteté qui est la vocation commune : Eœc est vohmtas Dei, sanctificatio vestra (3); mais aux faibles, elle n'impose que les préceptes nécessaires à cette fln, tandis qu'elle excite les forts à monter plus haut, à monter toujours et à ne point mettre de limites à leur perfection. Parlons d'abord des premiers.

Dans un sens véritable, on peut dire de chaque

(1) Ad Ephes.. ch. v, v. 27.

(2) Ecclésiastique, c. xxxix, v, 191.

(3) Ad Thessaionic, 1*, c. iv, v, .

-''wfteifgrj^'^^Sk^^,^^^^»

chrétien qu'il est un artiste; chaque chrétien n'a-t-il pas tout ce qui fait l'artiste, un idéal, Tidéal le plus élevé qui se puisse concevoir, et les moyens de donner à cet idéal une forme sensiide et vivante ? L'idéal du chrétien n'est autre (jue Jésus-Christ lui-même :

Formetur (■hristus in voôis (i) biduunini Do/ni'

muu Jesunt Christum (2). Et le si^Mie qui doit montrer au dehors cet idéal suhhnie, conçu et nourri au sein do l'Amo, c'est la vie r.rft'rieurt' : Clirhti honus odor sHiitu6 (6), Glorifknic ri portate Deum in corpore V est ru (i).

o Chaque homme est peintre de sa vie; la main de l artiste, c'est la volonté ; les couleurs sont les vertus; le modèle est le Christ (5 . >•

Pour nous apprendre à exprimer Jésus-Christ dans nos actes, on nous dirige par nu certain nomhre de préceptes emhrassant nos devoirs envers Dieu, envers les autres et envers nous-mêmes. Le païen ne se croyait pas lié envers lui-même, il se regardait comme son maître ahsolu. Quant aux devoirs envers Dieu, il les resserrait dans un étroit espace où le cœur ne se trouvait pas, où l'ainnur n'avait point de place. Le christianisme a donne au monde une tout autre morale. Aux yeux d'un païen, l'humilité eût passé pour bassesse d'àme, la pureté était chose in-

(1) Ad «îalat., iv, 19. (il Ati llora , xui, 11.

(3) Ad Corinth., 2* , ii, 15.

(4) Ad CoPHith , 1 -, VI, '?),

(5) S. (irégoire de Nysso.

DAX» l'art. 335

connue. Jésus-Christ en a fait deux vertus nécessaires, l'une à la droiture de l'esprit, l'autre à la Dean té du corps.

De [)lus, les premières, les plus grandes vertus ont Dieu pour olget ; ce sont la foi, l'espérance et la charité, qui établissent entre Dieu et l'homme l'union la plus intime et nous transportent dans un monde infiniment élevé au-dessus des sens et de la raison : le monde surnaturel. Le chrétien croit d'une foi vive à la présence de Dieu parmi les hommes et à son amour. Par suite de cette croyance, il penserait faire trop peu de lui élever un temple dans son cœur et de lui offrir la prière intérieure de l'àme; il faut qu'il lui élève un tenq)le extérieur, le plus beau qu'il sache concevoir, et qu'il fasse retentir les voûtes de ce temple des chants les plus solennels.

Ainsi, en transfigurant l'homme moral, le christianisme transfigure du même coup l'architecture et la musique. Ces arts reçoivent pour ainsi dire le baptême et changent leur destination terrestre et profane pour une destination surnaturelle et céleste.

Nous rapporterons plus loin (1) la magnifique description du temple chrétien par Lamennais. Disons quelques mots seulement de la nmsique chrétienne. La musique païenne semble n'avoir d'autre but que le plaisir de l'homme, trop heureuse quand elle ne tend pas à énerver la vertu, à exciter les passions

(1) Appendice I.

sensuelles. Tout autre est la musique chrétienne : elle ne veut pas nous amuser, mais purifier notre cœur, nous élever au-dessus de nous-mêmes, nous faire oublier les bruits de la terre, exciter dans l'àme l'adoration, la prière et les contemplations qui détachent des choses finies et passagères, et nous donner, s'il se peut, le sentiment de l'infini.

De là une mélodie simple, grave, intime, austère, mais religieuse, noble et pénétrante; de là ces chants populaires et sublimes tout ensemble, où tour à tour s'exhalent la foi et l'amour, la crainte et l'espérance, la demande et l'action de grâces, la tristesse profonde et la vive allégresse.

Tous les arts prêtent à l'Eglise leur concours. Hien de beau, disions-nous, comme son dogme, nulle morale plus pure et plus divine. Pour les exprimer au dehors, elle empruntera ses pinceaux à la peinture, et les fresques des catacombes raconteront aux siècles futurs quelles lumières ont jailli dans les ténébreuses profondeurs du sol romain.

La sculpture lui prêtera son ciseau et révélera un idéal autrement élevé que celui de la beauté plastique.

Mais il est un art plus complexe. Nous pourrions l'appeler Vart liturgique, art où se fondent dans un tout harmonieux ce qu'il y a de plus vivant dans Vhomme, ses gestes, sa parole, son chant; toutes ces ressources employées au service, non de la fiction, comme au théâtre, mais de la réalité la plus souveraine et la plus haute.

DANS l'art.

Voyez le prêtre à l'autel, au milieu des pompes du sacrifice, revêtu de riches ornements où tout est mystère : les yeux fixés sur la divine Hostie, où sa foi lui révèle sous les humbles dehors du pain la réahté du Verbe fait homme et nourriture des âmes : les bras étendus dans cette belle attitude des Orantes qu'ofirent si souvent les peintures des catacombes. Sa voix émue dans sa fermeté entonne le Pater, la sublime prière. Un récitatif aussi pénétrant que simple, du rythme qui convient aux paroles, répand comme un souffle surnaturel sur l'assemblée des fidèles, et vous priez, charmé, attendri avec le prêtre, avec l'Église entière, avec Jésus.

Pour le regard de la foi, quelle beauté divine en ce spectacle! Ensemble merveilleux autant que varié : l'attitude du prêtre, la mélodie, les mots, l'autel, rassemblée, le temple, tout resplendit au rayonnement de la prière silencieuse de Jésus. C'est elle qui donne du relief aux moindres détails, et qui s'exprime en eux pour rendre sensible l'union du ciel et de la terre.

Les beautés de cette partie du sacrifice, nous les trouvons répandues dans les offices divins tels que nous les donne l'Église. Parfois, on isole les éléments de l'art chrétien de ce qui fait leur âme. Il est vrai que même alors, comme dans un organisme sans vie, l'analyse pourra montrer d'admirables détails. Des artistes protestants, juifs ou hbres-penseurs, ont su goûter les mélodies du chant grégorien. Mais l'esprit de foi et de prière y révèle des beautés surna-

turelles inaccessibles au profane trop esrlave de rélénienl sen<'''>1'', exposé à ne pas distinguer du sentiment reli^^ifux: vrai, un certain idéal vague, indéfini, plus voisin du rêve ou de la [jassion iiuniaine que de la virile expression d'une prière huiiilile, confiante, et qui élève l'àme des langes de la terre jus(|u'au Dieu vivant et personnel.

Ainsi conçu, même en dehors du cadre liturgique où seulement on peut avoir une pleine conception de sa vraie beauté, le chant grégorien nous paraît une remarquable synthèse de toutes les conditions du

beau.

La voix humaine est un admirable instrument de musique : étendue, (lexibilité, richesse et pureté de timbre, tout y est merveilleusfMnent proportionné aux aptitudes réceptives de notre oreille.

I/artiste pourra donc ménager habilement l'intensité et le timbre des sous : unjaniser leur succession en un dessin mélodi([ue ^e déroulant avec des proportions harmonieuses.

Quoi de plus expressif que la mise en œuvre de tous ces matériaux sous le coup des impressions de l'àme : mouvements tendres ou puissants, élans audacieux, retours timides ou violents comme pour se replier sur soi-même î

D'ailleurs, nul internuMliaire, l'àme vibrerait-elle moins dans les cordes vocales, et dans le souffle qui les anime qu'en empruntant les touches du piano ou l'archet du violon?

Si richement douée, la voix humaine deviendra

DANS l'art. 339

i organe du sentiment religieux, de la prière, de 1 amour divin, de la joie et de l'espérance.

Mais avouons-le, exprimé musicalement, le sentiment a toujours quelque chose de vague, de peu dehm. On ne sait ce qui l'inspire. Votre voix éclaterait-elle PU accents des plus svmpathiques, un doute me reste. Ces accents sont-ils le contre-coup d émotions purement sensibles, émanent-ils de la conlemidation de la vérité, de l'amour, de la vertu, répondent-ils à un rayon de lumière venu du ciel?

C/est la parole qui nous le dira. La prière liturgique chantée est aussi une prière parlée. Et cette parole sera la parole de l'EgHse, la parole même de Jésus- Christ s'adressant aux hommes pour les instruire, ou bien empruntant l'organe de l'homme pour exprimer à Dieu ce (|ue l'homme lui doit ou ce qu'il lui demande.

Cette parole, c'est l'àme du chant liturgique. Tout y est pour elle. Elle doit tout vivifier.

Que cette parole resplendisse, qu'elle gouverne tout : et la mélodie, si celui qui l'a composée était pénétré du sens et des sentiments qu'elle doit exprimer ;

Et Yexécution, dont la grande loi sera de rendre lumineux le sens des paroles;

Et y expression, qui donnera du relief à l'élément essentiel du mot, à l'accent où le mot trouve son unité et la pensée son appui ;

Et le rythme, qui sera celui des paroles, naturel

comme il Test dans une récitation intelligente; harmonieux comme celui de la période oratoire avec son nombre, ses proportions, ses cadences.

Cette parole chantée débordera de vie comme le langage. Seules, les inflexions naturelles essentiellement variables et personnelles seront remplacées par les inflexions plus solennelles, et souvent plus expressives de la mélodie; celles-ci ainsi flxées permettront h toutes les voix d'entrer dnns l'unanimité de la prière et, gn\ce à Xccriture mmicnley la suite des siècles pourra s'inspirer des sentiments que la parole de l'Eglise produisait dans l'Ame de nos aïeux.

Si l'on comprend ainsi le plain-chant, qu'on prenne l'admirable recueil que l'Eglise nous conserve depuis les premiers siècles. Qu'on étudie sans préjugé le rapport des mélodies aux paroles, on sera bientôt ravi. Nul besoin de ces accompagnements bruyants, de ces faux bourdons modernes qui multiplient les émotions nerveuses et remuent plus profondément peut-être la partie matérielle de notre nature, mais voilent le rayonnement du ciel au travers de ces

pures mélodies.

Ouvrez auhasard. Dèslapremière page vous trouverezl'introït: .4^ te lernvi nnimam menm. Suivez la mélodie, votre âme s'élève au-dessus de la terre, cherche et trouve son trésor en Dieu qui va venir (Avent, Ad- ^.gjidfs).— Deus meus! Quel cri et quelle conflance î ---In te confido.Ceiii un doux repos; ?ion erubescam, c'est un ferme appui.

Neque irrideant. me inimici mei. Quel dédain et

DANS l'art. 341

comme on triomphe d'avance! - Eteyiim universt qui te exspectant. Regard en Dieu long et plein d'espérance; no7i confundeiitur; c'est le calme, la paix...

Allons plus loin, au dimanche de la Sexagésime. — L'àme accablée sous les coups de la tentation, ou mieux l'EgHse en butte aux attaques perfldes et violentes de ses ennemis, commence le divin sacrifice par cette étonnante prière :

Exurge, quare obdormis. Domine.., Quel élan, quelle confiance, quelle énergie de supplication! — Exurqe et ?ie repellas in finem. Vous ne sauriez dormir, encore moins nous rejeter. Pour imaginer l'insistance victorieuse de ce second exurge] il fallait être dominé, inspiré par la parole du Christi : Pulsate et aperietur. La prière est toute puissante.

Et puis ce chant plaintif, ce tendre reproche: Quare facicm tuam avertis? — Oblivisceris trihulatioriem ?iostram. Quel bouleversement dans le mot tribulatione m I

AdfuTsit in terra venter noster. Gomment traduire? La mélodie se précipite et vous montre le suppliant gisant dans la poussière.

Enfin une nouvelle adjuration, celle-ci définitive, et qui ne semble plus souffrir de délai ; fez/r^;*?. Domine, adjuva nos et libéra ?ios.

On serait infini à prendre seulement les morceaux les plus saisissants, depuis les chants syllabiques ou à peu près, tels que la ravissante antienne à quatre membres de Compiles : Saiva ?ios Domine vigilantes,

34â LE BEAU

— jusqu'aux mélodies les plus ornées et lej^ plus savantes, comme la touchante prière du verset aUehiiatiqiie de la Pente(5ôte : Veiii Sancte SpirHus, là où l'on voit si incn le sens de ces Ioiiltucs vocalises dans les(|uelles l'àme épanche ses sentiments, et semble se déga^^r des choses d ici-bas, et avec les anges monter et descendre la merveilleuse échelle qui relie la terre au ciel.

Nous ne parlons i)as de ce qui est connu (]o tous. Le chant unanime du T/r^Av, le Tf Dru/Hy les merveilleuses mélodies de l'office des morts, etc., etc.

Vraiment, on comproTul InisquOn a le sens de l'Eglise dans sa liturgie, par quel dessein provi<lentiel, l'art musical, parmi les arts chrétiens, atteignit le premier son apogée. Fait pour calmer les passions non pour les exciter, il devait remplir lors de l'invasion des barbares le rôle civilisateur si bien compris de Cliarlemagne.

Et puis le chant grégorien fait partie essentielle des rites sacrés; la [)einture et la sculpture n'en sont qu'un accessoire.

La poési*' biblique se r«''vél:inl pleinement dans les mvstères cbréliens l inspira. Des lors, on comprend dans (juel discrédit tombe le culte lorscpion voit le chant (pii devr.iit lui donner une grande part de son éclat, hvré à une éxecution maladroite et profane quand il n'est pas remplacé par une musi(jue sensuelle dont l'exécution est parfois confiée à des interprètes mondains.

Mais où la musique liturgique se surpasse elle-

DANs l'art. 343

même, c'est dans les chants consacrés à la tristesse Le paganisme avait divinisé la vie, la joie et le plaisir ; le christianisme a divinisé la mort, l'humiliation I volontaire, la douleur et les larmes du repentir. Quicon(|ue à la conscience pure se sent pénétré, remué au plus profond de son être, (juand il entend chanter <Ians l'église le 3/Av>;yvr mn, le Dies irœ, le Stahat mater dolorosa {{\ et ces divines lamentations où Jérémie, comme parle Bossuet, égale les lamentations aux douleurs.

Pour ce (|ui est ties orfjanes de la musique chrétienne, il en est un que nous ne saurions passer sous silence. « Parmi les organes que l'art s'est créés, a dit Lamennais, aucun ne saurait être comparé à rorcfue : il les domine tous des hauteurs de sa royauté solitaire... Pour l'étendue, l'éclat, la puissance, il n'a point de rival. Il est la voix de l'Eglise chrétienne, et ••omme l'écho du uionde invisible qu'elle manifeste symboliquement. Ses proportions, sa forme, ont un aspect architectural, et de ses profondeurs sort un volume de son suffisant pour renqjlir fédilice le plus vaste. Tantôt il provoque le recueillement et la contemplation par une harmonie voilée, mystérieuse; tantôt il émeut d'une tristesse sainte, ou enflamme

(1) ^< La liturgie catholique n'a rien de plus touchant nue cette complainte si triste, dont les strophes monotones tombent comme des larmes: si douce, que l'on y reconnaît bien une douleur divine consolée par les anges; si simple enfin dans son latm populaire, que les femmes et les enfants en comprennent la moitié par les mots, lautre moitié par le chant et par le cœur, »> Ox,auam, t. V, p. 169.

les désirs d'une céleste ardeur. Quelquefois il gronde comme l'orage, mugit comme la tempête sous les voûtes tremblantes; quelquefois on dirait les soupirs des esprits, devinés plutôt qu'entendus, et saisis seulement par l'ouïe interne (1). »

Cependant, pour être éclairé par la foi et soutenu par le sentiment religieux, le chrétien est homme, c'est-à-dire exposé aux passions et aux faiblesses humaines. Dieu, d'ailleurs, ne l'exempte ni de combattre ni de souffrir; souvent même, afin d'éprouver sa fidélité, il le soumet aux plus rudes épreuves, tandis que l'impie nage au sein des plaisirs. Qui l'affermira et le réconfortera? Deux choses puissantes et efficaces : deux choses admirablement proportionnées à l'humaine nature et où brillo d'un éclat divin l'harmonie du corps et de l'àme, du sensible et de l'intelligible, nous voulons dire la prière et les sacre-

rnents (2).

Mais à une hauteur qui les approche du ciel, quoique vivant sur cette terre, planent les chrétiens d'éhte, âmes magnanimes et vraiment royales, puisqu'elles régnent en même temps sur elles-mêmes et sur le monde. Chez elles, l'égoïsme est mort, anéanti ; elles ont dit adieu à ces trois sortes de biens qui fascinent les enfants des hommes : aux richesses ^BxVà pauvreté, aux plaisirs sensuels parla chasteté.

(1) Op. cit., ch. XII.

(2) Les sept sacrements ont inspiré à notre glorieux Le Poussin des tableaux qui, pour la grandeur des pensées, peuvent rivaliser avec les Slanu de Raphaél.

à la volonté propre par Vobéissance. C'est ici le sommet de la beauté morale.

Pour l'atteindre plus sûrement, ces athlètes s'unissent ensemblent et forment ces sociétés admirables, où personne ne commande et tout le monde obéit.

Deux voies s'ouvrent à eux pour les conduire à l'idéale perfection. La première, c'est de voler au secours des hommes par amour pour Celui qui a placé l'amour des hommes immédiatement après l'amour de Dieu. « Vous aimerez Dieu de tout votre cœur, et le prochain comme vous-mêmes. Ces deux commandements sont la loi et les prophètes. » Donc, les uns, à l'exemple du Christ, annoncent l'Evangile aux ignorants et aux pauvres aussi bien qu'aux sages et aux riches, et les autres essuient les larmes de ceux qui pleurent, pansent les plaies horribles de ceux que le monde a abandonnés.

La seconde voie, c'est de s'ensevelir dans un cloître, d'oublier le temps et les choses du temps, de ne penser plus qu'à Dieu, de ne connaître que Dieu et de chanter ses louanges la nuit et le jour.

Les uns et les autres vivent de la vie la plus intense et la plus haute, la vie de l'esprit; une seule passion les enflamme, la passion de Tamour. L'amour païen avait allumé les incendies delà chair et étouffé l'esprit; l'amour chrétien consume la chair et allume les incendies de l'esprit.

Entendez ces brûlantes paroles de Vlmitation : ^( L'amour est une grande chose, l'amour est un bien

admirable, puisque lui seul rend léger ce qui est pesant et qu'il souffre avec une égale tran(|nillilé les divers accidents de cette vie; il i)orte sans [)eine ce qui est pénible, et il rend doux et agréable ce qui est amer. — fi'ainour de Jésus est généreux; il pousse les Ames à de grandes choses, et les excite à désirer ce qu'il y a de plus padait. — L'amour tend toujours en haut et il ne soulfre point d'être retenu par les choses basses. — L'amour veut être libre et dégagé des allections de la terre, de pcnr que sa lumière intérieure n'en soit ofTusquée, et (ju'il ne se trouve ou embarrassé dans les biens, ou abattu par les maux du monde. Il n'y a rien ni dans le ciel ni sur la terre qui soit ou plus doux, ou pluî» iurt, ou plus élevé, ou plus éteiKlu , ou plus agréable, ou plus plein, ou meilleur ([ue l'amour, parce (pie l'amour est né de Dieu et que, s'élevant au-dcb^u^ de toutes les créatures, il ne [)eut se reposer qu'en Dieu. — Celui qui aime est toujours dans la joie; il court, il est libre, et rien n»» h' retient; il donne tout pour tous, et possède tout en tous, parce «piil se repose dans ce bien uiii((ue et souverain qui est au-dessus de tout, et d'où découlent et procèdent tous les biens (1). »

Ne croyez pas que ce soit la un amour de roman et d'imagination. C'est un amour etfectif et réel, à la fois divin et bumain, céleste et terrestre. Sorti de la poitrine de Jésus, il a embrase la poitrine des saints. Paul, Jean, Augustin, François d'Assise, Agathe,

(1) L. lu. c V.

Cécile, Agnès, n'ont voulu connaître d'autre époux que le Christ. A?^io Christiun, cujus mater virgo est: Uupni vum amavero, castn sum, cumtetigero.munda sum.cum accepero^vmju ^uui.Ipslsollservo fidem (1). Voilà bien le corps illuminé de toutes les splendeurs (lo l'àme, la chair transfigurée par l'esprit, en un mot 1 idéal de la beauté morale réalisé et vivant (2).

(1) Office de sainte Agnès.

f2) Mgr Dauphin montrait réceramenl aux artistes rinf^nni

Tufartel':'' "^^'^ "'"' '^"' °"^« '■^="'*- '^ ''-afvSe's

et"la"r^!;v'r,rV'°'''"* ''"' ''""^ ?'*"• "imez-vous le repos /n«lv/.^! ""' ■^""'^ Champêtres? Vous avez les pa-

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sent M Tv " 'f' P'"P'«'' '« ''«'"a'ne souverain du présent et do I avenir? Vous avez les pronhètn '

Aimez-vous la majesté du désert, la vie des cloîtres 1p, mi. d.tat,ons solitaires sur le rivage des mers ou dans itpt-' fondes vallées, ou sur les sommets aériens? Vous avez les cnmles, les mmchorèles et tous les mornes qui ont môle es

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avez les apôtres et les saints wh.inmmires S Pan) Trh .1. tome, S. François-Xavier. ' ^*"^' ^' ^^^ysos-

Qiralraez-vous encore? La profonde science, le génies voici les docteurs! la pureié angélique, la tendre piété une belle

h Athanase i>. Thomas de Cantorbéryî la bénignité du cœur e lamabihté des manières? voilà S. François dl Sales; ?îmou

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