‹ L'Idee du beau dans la philosophie de Saint Thomas d'Aquin [microform]Chapitre 30 sur 39 · LE LAID · texte numérisé non relu

LE LAID

la vertu attractive; il produit dans l'âme une émotion délicieuse ; le laid fait tout le contraire : sa vue seule nous afFecte péniblement, excite en nous un vif sentiment d'aversion et nous dispose à la fuite.

Fuir la laideur (la laideur intellectuelle ou morale) et souffrir d'une peine égale à la joie que procure le beau, c'est la marque d'une âme bien faite et bien ordonnée, d'une âme éclairée et pure.

La laideur intellectuelle et morale va plus loin encore : elle provoque le mépris et l'indignation de rhonnête bomme, écbauffe sa verve ; vienne un artiste, un poète, il s'armera de la satire, facit indirjnatio version. Pour rendre la laideur plus méprisable, ill'enlaidira encore, jusqu'à en faire le type d'un vice, ou bien il la montrera expiant dans cette vie ou dans l'autre sa monstruositc'^ volontaire. Le supplice des damnés dans l'Enfer du Dante, le Satan de Milton, le Néron de Racine, sont autant d'exemples illustres du droit que s'attribue l'artiste d'introduire la laideur intellectuelle et morale dans ses peintures.

Il peut l'y introduire encore, mais avec sobriété et précaution, dans l'intérêt de la beauté elle-même; grâce à la puissance du contraste, le beau mis en face du laid brille d'un nouveau lustre et projette sur les spectateurs une plus saisissante lumière (1).

(I) La représentation de la laideur peut aussi avoir sa beauté relative comme preuve de l'intelligence et du talent qui brillent dans la vérité de l'imitation :

« II n'est point do serpent ni de monstre odieux, Qui par l'art imité ne puisse plaire aux yeux. »•

BoiLKAU, Art poét., III, l'i.

ET LE RIDICULE

La nature crée peu d'êtres vraiment laids, et encore moins de monstres. Pour les hommes, le nombre n'est que trop grand de ceux qui obscurcissent leur intelligence, corrompent leur volonté, et enlaidissent ainsi la plus noble, la plus belle partie d'eux-mêmes. Toutcomptefait, cependant, on trouverait que les plus nombreux de beaucoup sont encore les médiocres, intelligences sans éclat, volontés sans caractère, mais sans malice, dont on pourrait dire avec Tacite : Magis extra villa quam ciun virtutibus.

Le ridicule se montre plus fréquemment à découvert dans l'espèce humaine. Il peut revêtir les formes les plus diverses, se trahir sous tous les visages, mais toujours il aboutit au même résultat : manquer à la loi des proportions et des convenances. Le vaniteux s'attribue une beauté qu'il n'a pas ou s'efforce de la rehausser au moyen d'ornements puérils; un niais se croit spirituel et tient aie prouver; un orateur novice enfle la voix et s'enflamme quand il ne faut pas; tel poète éminent se pose en homme d'Etat et demande pardon à Dieu et aux hommes d'avoir fait des vers; tel avocat donne des leçons à un général et de son cabinet dirige des campagnes ; voici un mathématicien qui demande gravement ce que prouve TlUade ou l'Enéide.

Le ridicule dit moins que la laideur; il en est le diminutif. Restreignez la laideur, elle donnera le ridicule; exagérez le ridicule, il se changera en laideur. Il contient un désordre, un désordre sensible, mais peu notable.

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L'animal peut être laid, disgracieux, mais non pas ridicule; privé de réflexion et de liberté, suivant toujours et infaillihlemet sa voie, il ne saurait enfreindre l'ordre ni gravement ni légèrement, à moins que l'homme ne le plie à ses caprices, comme lorsqu'il coifl*e un chien d'un chapeau à cornes, qu'il l'attablé, lui met une serviette et lui sert à dîner.

On prête le ridicule aux animaux, si on leur attribue la liberté et quelque chose descalculs de l'iiomme; une grenouille vit un bœuf qui lui sembla de belle taille; (et) pour égaler l'animal en grosseur... La chétive pécore s'enfla si bien qu'elle creva.

On pense bien que le ridicule ne produit pas sur nous la même impression que le laid. Loin de nous repousser ou de nous irriter, il nous attire plutôt et nous fait rire (l).

A sa manière, le ridicule peut servir la cause du beau, car il excite le génie du poète chargé de le saisir au vif et de le livrer à la risée universelle. L'art saura aisément l'exploiter et s'inspirer de lui plus heureusement que de la laideur: il y a même tout un genre de l'art qui répond au ridicule. On conviendra néanmoins que le genre comique n'est pas très élevé ni moralement ni esthétiquement, et (jue plusieurs de ceux qui l'ont cultivé, même avec succès, ont plus d'une fois jeté le ridicule sur la vertu et couronné le vice de fleurs.

(l) Le Don Quichotte de Cervantes peut Ctre cité comme une des créations comiques les plus parfaites qui soient connues dans aucune langue.

ET LE RIDICULE. 373

Mais que penser de ce besoin de rire qui est en nous? On a dit que le rire est le propre de l'homme, parce qu'il vient à la fois de l'âme et du corps et que le corps ne rit qu'après l'âme. Son utilité principale est vraisemblablement dans le délassement nécessaire qu'il nous apporte : l'arc ne peut être toujours tendu. D'un autre côté, le ridicule prête naturellement à rire, et l'on doit avouer que le comique aune grande part dans la vie d'une portion notable de l'humanité.

Quand il se borne à une fine critique des travers des humains, le rire n'a rien que de légitime et de sensé. Souvent même il porte avec lui la meilleure des réponses.

Ridiculum acri

Fortius et melius magnas plerumque secat res.

Mais souvent, trop souvent, le rire est déplacé et contient un désordre égal, sinon supérieur, à celui du ridicule. A maintes reprises, en effet, une secrète malice trouve du plaisir plutôt dans ce qu'il y a de désordonné que dans ce qu'ont de comique les travers d'autrui {{). Et d'ailleurs, à qui considère bien les choses.

(1) « Le vrai rire et la vraie gaieté ne vont pas sans la bonne conscience. » MnizhQ^on, Compend. philos. institutio,\. 1, c. ii § 9.

On peut dire encore avec un auteur contemporain « qu'il n'y a pas de meilleure preuve ni de meilleure épreuve » de l'esprit que le rire. La justesse du rire ou du sourire, sa nuance, le mot, la syllabe qui le fait poindre, les sujets qui l'excitent, toutes ces remarques disent bien des choses sur l'intelligence,

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ces travers eux-mêmes méritent la pitié plus souvent peut-être que le rire.

On a fait cette observation que ceux qui rient le plus sont en général ceux qui pensent et réfléchissent le moins. Aussi certains caractères plus grands et plus nobles ont-ils évité de s'abandonner au rire; au dire de Plutarque, on ne vit jamais le rire sur les lèvres de Périclès. Il est écrit : Fatuus in risu exaltât vocem sunm ; vir autem sapiens vix tacite ridebit (1).

sa promptitude etjsa culture, sur les habitude de la pensée, le caractère et les mœurs, » Philibert, le I\ire, essai littéraire, moral et psychologique.

(Ij Ecclésiastique, xxi, 23.

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