‹ L'Idee du beau dans la philosophie de Saint Thomas d'Aquin [microform]Chapitre 5 sur 39 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

OBJECTIVITÉ DE l'iDÉE DU BEAU.

« La beauté, a dit Kant, n'est rien en soi et indépendamment de la relation du sentiment du sujet (i). » — « Il n'y a pas de science du beau (2). » Schiller a copié Kant : « Puisque nous ne faisons que sentir le l>eau, et ne le connaissons pas..., il s'ensuit que nous ne recevons aucune notion de lui; nous ne recevons de lui que la notion d'une modification de notre état, modification qui se manifeste par le phénomène même de la sensation (3). »

Etranges paroles, et bien faites pour troubler les naïves croyances du sens commun. Vous et moi, nous croyons fermement que dans une belle rose, une symphonie suave, un éloquent discours, un acte de dévouement sublime, il y a quelque vertu secrète ([ui nous gagne et nous enlève, et que la rose, la symphonie, le discours et l'acte de dévouement garderaient toute leur beauté quand bien même nous ne serions point là pour en jouir. Doux rêve de l'ima-

1) CrïL du jugement, t. I, p. 32, trad. Barni.

(2) Ibid., p. 248.

•3) Op. cit., Des limites qu'il faut employer dans l'emploi des \^l elles formes. Telle est aussi l'opinion de Hutcheson, Recherches mr rorig, de îios idées de beauté et de vertu, Traité I, sect. L 1,^ 9, 16.

gination créatrice I II n'y a dans toutes ces choses que la beauté que nous y avons mise; détournons seulement les veux, fermons l'oreille, elioute cette beauté se sera évanouie comme un songe. Notre Ame, à la vérité, éprouvait tout à l'heure une délicieuse émotion, mais cette émotion, qui ne vivra plus désormais qu'à l'étal de souvenir, nous-mêmes, nous seuls en étions la cause.

Mais au fond, pourquoi Kant et Schiller auraient-ils raison phitôt que le sens commun et la conscience, et qui prouve que j'ai tort d'accorder la beauté à certains êtres, de la refuser à d'autres, et d'établir des degrés dans la beauté ou la laideur? Je sais bien que la philosophie allemande, aujourd'hui en honneur ailleurs même qu'en Allemagne, ne traite pas mieux le vrai que le beau. Pour elle, le vrai n'a rien de plus objectif que le beau. La raison spéculative (d'autres plus conséquents pensent de même de la raison pratique) ne prend point ses idées dans les choses, au contraire, elle les impose aux choses, et, comme disait Gorgias, « c'est lliomme qui est la mesure de tout. » Comme formes de notre esprit, rien de plus merveilleux que nos idées; elles attestent une puissance de création peu commune; mais ne leur demandez aucune révélation sur le monde extérieur : elles n'en viennent pas, elles l'ignorent.

On le voit, ce n'est plus d'une forme particulière du scepticisme^ qu'il s'agit ici, mais bien du scepticisme objectif en générali)mitile d'imposer au lecteur l'ennui d'une réfutation directe et réguhère du

système kantiste;"'disons seulement qu'il repose tout entier sur une affirmation, sur une hypothèse gratuite, et qu'il n'est pas moins en désaccord avec l'expérience qu'avec la raison. En fait, l'homme suit, pour arriver à la vérité, une marche plus modeste, mais plus sure. Il ne trouve en soi aucune idée injiée ou preco7irue; il ne tire de son fond, à l'exception de ses facultés, aucun moule, destiné à imposer sa forme aux objets extérieurs; il ne jouit, k aucun degré, de la puissance créatrice; mais il a été créé lui-même capable de connaître les choses telles qu'elles sont réellement : il a des sens pour percevoir les qualités physiques, pour observer les faits, sous la direction suprême de l'esprit; une intelligence pour s'élever (lu fait à la loi, du particulier à l'universel; une raison pour déduire les conséquences renfermées dans les principes. Que faut-il de plus? Et que trouve-t-on, <lans ces divers procédés, qui ne soit scientifique, ri- .troureux, correct de tous points?

Mais voici de nouveaux adversaires. Ils ne disent pas qu'il n'y a rien de réel dans le vrai et le beau. Mais qu'y a-t-il au juste? Ils l'ignorent, et ils veulent <jue nous l'ignorions avec eux. D'après cette école, tout l'édifice de nos connaissances, jusqu'aux premiers principes, repose, non pas sur l'évidence ni sur aucune perception de la raison, mais sur le sentiineyit, sur je ne sais quelle propension naturelle, inslinctive, aveugle. En conséquence, nous nç saisissons point le beau par une vue claire et distincte, le lieau est quelque chose de mobile qui n'a pas hors

de nous de mesure, qui est parce qu'on le sent et tel qu'on le sent.

Descartes peut être tenu pour le fondateur de l'école, en ce qui regarde le beau, sinon en ce qui regarde le vrai. « Généralement, — nous citons ses propres paroles, — on ne peut dire que le beau et l'agréable aient aucune mesure déterminée. L'un trouve» ceci {)lus beau, un autre cela, cbacun suivant sa fantaisie, et l'on ne peut dire absolument lequel des deux est le plus beau. Mais ce cjui plaira à plus de gens pourra être nommé simplement le plus beau, ce qui ne saurait être déterminé (1). »

Si cette école avait raison, ce serait, du même coup, la ruine du vrai, du beau et du bien. L'argumentation si pressante de Royer-Collard contre la pbilosophie sentimentale en morale garde toute sa force en logique et en eslbéli(iue. « Que la morale soit toute dans le sentiment, rien n'est bien, rien n'est mal en soi; le bien et le mal sont relatifs: les qualités des actions bumaines sont précisément telles ((ue chacun les sent. Changez le sentiment, vous changez tout : la même action est à la fois bonne, indifférente et mauvaise, selon l'affection du spectateur. Faites taire le sentiment, les actions ne sont (jue des phénomènes physiques; l'obligation se résout dans les penchants, la vertu dans le plaisir, et l'honnête dans l'utile. C'est la morale d'Epicure [^). »

Rassurons-nous. Ces conséquences fâcheuses dé-

(1) Lettre 12\

(2) Œuvres de Th. Reid, t. 111, p. 410, 411.

coulent en effet du système, mais le système est erroné. Il est vrai que le beau, comme le bien, éveille en notre âme un sentiment vif et profond, auquel nous ne savons pas résister. Mais le sentiment vient (le la connaissance et de la connaissance intellectuelle : avant de frapper à la porte du cœur, le beau était entré par la porte de l'esprit.

Plus d'une fois, sans doute, l'homme agit par instinct, par impulsion. L'homme n'est pas un ange ; sa main ne porte pas toujours le flambeau de la raison et de la réHexion. Mais lorsqu'il agit par instinct, il n'agit pas en homme, il agit plutôt comme l'animal, auquel il ressemble par plus d'un côté.

D'ailleurs, il nous répugne d'abaisser le beau au niveau de l'instinct; nous le trouvons trop lumineux, trop éclatant de sa nature, pour n'apporter à l'intelligence aucune clarté.

Ce qui trompe bien des personnes, observe Burke fort à propos, et les porte à croire que le goût est une espèce d'instinct, c'est qu'il semble nous frapper « naturellement et au premier coup d'œil, sans que nous ayons d'abord raisonné sur les beautés ou les imperfections d'un ouvrage. Tant qu'il s'agit de l'imagination et des passions, je crois qu'il est vrai que Ton consulte peu la raison ; mais quand il est question d'ordre, de décorum, de convenance, enfin partout où le meilleur goût diffère du plus mauvais, je suis convaincu que c'est l'entendement, et rien autre chose, qui agit; il est réellement bien éloigné d'agir toujours promptement, ou, quand cela est, il s'en

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faut qu'il le fasse avec justesse. Il arrive souvent que les hommes qui ont le meilleur goût, après avoir réfléchi, parviennent à renoncer à ces jugements prématurés et précipités, que l'esprit, par l'aversion qu'il a pour lindifférence et le doute, aime cà former

sur-le-champ.

» On sait que le goût, quel qu'il soil, se perfectionne exactement comm«^ nous perfectionnons nolro jugement, en étendant nos connaissances, en donnant la plus grande attention à notre ohjet, et en nous exerçant souvent. Pour ceux (fui n'ont pas suivi cette méthode, si leur goût se décide promptement, ce n'est jamais avec certitude, avec assurance; et cette promptitude n'est due qu'à leur présomption et à leur témérité, et non pas à ce rayon de lumière qui, en un moment, peut chasser les ténèhres de leur esprit. Mais ceux qui se sont livrés à cette espèce de connaissance ((ui fait l'ohjet du goût, parviennent par degrés et par hahitude à acquérir non seulement de la justesse, mais de la vivacité dans le jugement (1). »

Ainsi, aucune honne raison ne permet de révoquer en doute ou seulement de suspecter la valeur ohjective et scientifique de l'idée du heau.

Il y a plus, et l'on doit lui reconnaître les caractères de nécessité et crhnmutabilité dont jouissent les idées générales. Elle se trouve dans tous les esprits, plus ou moins nette et distincte, suivant qu'ils sont

(l) Recherches philos, sur l'origine des idées du beau et du s^' blime.

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