I. — Préliminaires
Le i)hénom('*nisino no siippriino pas, counnc on pourrail le croire, et comme il en a lui-nn^me la prélention, les prol)k>m(^s tradilionnels delà mrlaphysique : il ne fait que les transformer. Les anciennes données, les anciennes inconnues subsistent, mais elles sont, pour ainsi dire, transposées. Ce sont les mômes thèmes musicaux ; seulement ils se jouent à une autre octave ; et, comme ils cessent iV\ être perceplibli^s pour leurs oreilles, plusieurs sMmaginent qu'il n'en reste plus que le souvenir. Nous essayons de montrer ici qu ils se
trompent.
La Métaphysique, a dit Aristotc, est la science de rÈtre ; mais elle est par cela même la science de l'Unité, car l'Être et l'Un sont univoques (i). Tout être est nécessairement un être. La thèse fondamental!* du phénoménisme, c'est que le phénomène est le. seul être véritable. Il est, pourrait-on dire, en soi et par soi. Les êtres de l'ancienne mélapbysicpie n'existent au contraire qu'en lui et par lui : ce sont des groupes ou des séries de phénomènes, et leur unité est celle d'une sommoou d'une résultante. La vraie unité est celle de chacun des phénomènes qui les composent. C'est à elle que s'arrête l'analyse, c'est d'elle que part la synthèse. L'indi- Tiduiilité iii\*4 pîiéiioinèiies est la donnée prhnîlivc de noiro <ïxpériCAceetde iioliv ^ck'iiccaiitnMiionlpwfonar
et solide que l'imaginaire individualité des substances. Mais en quoi consiste cette individualité? On sait quelles discussions souleva chez les métaphysiciens du moyen âge le problème de l'individuàtion. Transporté des substances aux phénomènes, ce problème demeure toujours redoutable. L'individualité, l'unité, disaient les scolastiques, c'est l'être indivis en soi et divisé d'avec les autres, em indivisum in se et divisiim ah aliis. Les deux parties de la définition sont les deux aspects de l'unité : elles *ontiippli«%ihles Tune el laulre au pliénomène. Intrïnsèquciuent^ le phénomène rraimcnt un doit être indivis et complet: extnnsè>(iueinent. il doit être distinct de tout autre |>hénomèno. K quels signes reconnatt-on qu'il remplit cette double condition t
n. — Le critéhoxn d« la distinction dci phinoméncs.
Voyons d'atiord comment les phénomène» se distinguent les uns des autres.
Dans l'usage courant que font de l'idé^^ de phénomène lesscîencesde In nature, la délimitation desphénomi^nes est toujours urbilmir^ et mobile. I.'uttention deTesprii se fixe sur un cerUiin en.Mrnbh; d'objets lié» entre eux par des rapports de lieu» de temps, d'action commune ou réciproque : un certain changement s'y manifeste qu'elle suit dans toutes ses phasi>s: c*est \'\ ce que nous appelons un phénomène. MâU une telle unité est l'œuvre de l'abstraclion : c'est cette unité purement logique que \» pensée porte partout avec elle et qu'elle)
l'individualité du phénomène
applique nécessairement à tout objet sur lequel elle se pose. Le phénomène est un, parce que nous le rendons tel en le représentant par une idée unique et en le désignant par un terme unique. Mais nous pourrions tout aussi bien le considérer comme une partie d'un phénomène plus complexe ou comme un composé de phénomènes plus simples : il suffit pour cela que notre curiosité et notre attention se déplaccut, qu'elles élargissent ou resserrent le champ de raction intellectuelle. La raison en est claire. Le phénomèui^ pour le savant n'a pas la même signification que pour le philosophe: ce n'est pour lui ni la réalité tout entière ni uu des éléments de la réalité; c'est un point de vue sous lequel il envisage les choses. Les changements qui se produisent dans les objets sensibles et qu'on y peut observer, voilà ce qu'il appelle les phénomènes ; et il ne s'iuqiiiète nullement de savoir si les objets sensibles se réduisent au fond à ces changements. Il se contente de faire abstraction de tout ce qui n'est point l'objet de son observation présente et dont il ne nie pas pour cela la réalité (1).
Il nous faut donc chercher ailleurs que dans la science le critérium de la distinction réelle des phénomènes. Mais, au point de vue môme de la philosophie, la difficulté est presque inextricable.
En effet, l'expérience nous présente toujours desphé-
(1) Chevreul, Lettre àVillemain. « L'appréciation du fait est du ressort du jury ; la ditliculté de cette appréi'iation vient de ce que'< le fait >' n'est pas u:i, mais multiple, puisqu'un assassinat, par exemple, enveloppe autant de faits à apprécier qu'il y a de circoustauces distinctes mises en évidence par rinstruction. »
nomènes indissolublement associés et combinés ; et on peut toujours se demander si ce n'est pas arbitrairement que nous distinguons des parties diverses dans la trame indivise et continue de la conscience ou de la Nature. Plus d'un phénoméniste en a fait l'aveu. « C'est seulement pour la commodité de l'étude, dit Taine, que nous séparons nos événements les uns des autres; ils forment effectivement une trame continue où notre regard délimite des tranches arbitraires. » — « L'univers, a dit Laplace, ne serait, pour qui l'envisagerait tel qu'il est, qu'un gi-and fait unique. »
Prendra-t-on pour critérium de l'individualité la différence qualitative ? Sans doute, nous distinguons pratiquement les phénomènes par la différence de nos sensations : si nous éprouvons une impres sion visuelle complexe, nous pouvons la décomposer en autant de phénomènes distincts que nous y démêlons de couleurs et de nuances différentes. Mais qui nous garantit que l'analyse a été complète et qu'elle a vraiment atteint les dernières unités phénoménales? Peut-être une attention plus pénétrante ou plus prolongée eût découvert dans ces sensations en apparence élémentairesd'autres sensations encore, comme le gourmet découvre sans cesse de nouvelles sensations dans la saveur des vins qu'il déguste. En tout cas, les sensations que notre conscience ne décompose pas, nous les rapportons à d'autres phénomènes plus simples encore, c'est-à-dire aux mouvements de nos organes ou des objets extérieurs, phénomènes qu'elles nous traduisent
L INDIVIDUALITÉ DU PHENOMENE
en les résumant, et, quand ces mouvements ne seraient au fond, selon l'interprétation de Stuart Mill, que des possibilités de sensations, ils n'en représenteraient pas ■moins des unités de sensation plus profondes que celles auxquelles s'arrête notre analyse. Le critérium de la qualité est donc pratiquement inapplicable : il nous lance dans un progrès à l'infini où le pbénomône individuel nous fuit éternellement.
En outre, on peut supposer, nous l'avons vu, qu'un phénomène se continue ou se répète, identique, à travers des instants contigus de la durée. En l'absence de toute différence qualitative, les moments successifs de ce phénomène devraient sans doute appartenir à un seul et môme phénomène individuel ; mais, s'il survient ensuite une différence purementqiiantitative, devons-nous dire qu'un nouvel individu phénoménal a surgi à la place de l'ancien; ou, pour être conséquents avec nousmêmes, ne devons-nous pas dire que c'est toujours le même phénomène qui persiste en se transformant? Or c'est là l'histoire de tout phénomène objectif, si on admet qu'il consiste au fond en mouvement. Dans le mouvement d*un point donné, impossible de distinguer , autrement que d'une façon arbitraire et par des dénominations extrinsèques, une série de phénomènes distincts: l'essayer, ce sera vouloir détruire le mouvement luimême en le ramenant, comme l'avait déjà fait Zenon d'Elée, à un nombre infini de repos successifs. C'est en toute vérité que Leibniz a pu dire : « Le mouvement de quelque point qu'on puisse prendre dans le monde se fait
dans une ligne d'une nature déterminée que ce pointa prise une fois pour toutes et que rien ne lui fera jamais quitter (1). » Encore dans cette hypothèse, le mouvement a-t-il une certaine individualité, parce que nous le rapporlons à un mobile unique et toujours le même; mais cette individualité d'emprunt est elle-même inexplicable, nous l'avons déjà montré, dans la doctrine du phénoménisme pnr.
Au critérium de la différence on pourrait joindre ou substituer celui de la succession. Un phénomène est nécessairement distinct de ceux auxquels il succède. Mais ce nouveau critérium n'est pas d'une application moins délicate. Là où les phénomènes à distinguer sont coexistants, il est évidemment inapplicable; là où ils sont successifs, il laisse les difficultés dont nous venons de parler sans solution, ou il en suscite de nouvelles. En effet, si les phénomènes successifs sont qualitativement différents, nous pouvons sans doute leur appliquer en toute sécurité le double critérium de la différence et delà succession; mais, s'ils sont quaUtativement identiques, devons-nous les considérer par cela seul qu'ils se succèdent, comme des phénomènes individuellement distincts? Il semble bien plutôt que, si quelque chose peut distinguer un phénomène de tous les autres, ce soit son uniformité plus ou moins persistante à travers la diversité des phénomènes avec lesquels il coexiste tour à tour. En tout cas, un phénomène qui en reproduit un autre immédiatement antérieur nous parait faire
(1) Réplique aux réflexions de Bayle, éd. Janet, l. II, p. 582.
L INDIVIDUALITE DU PIIENOMKNE
LE CRITÉRIUM DE LA DISTINCTION DES PHÉNOMÈNES lo3
corps avec lui bien plus inthnement qu'avec rinfinî té de ceux qui lui coexistent en un mémo point de la durée.
Peut-être le vrai critérium de l'individualité est-il Yindâpendanee au moins relative, la possibilité pour un phénomône d'entrer avec tous les autres dans les combinaisons les plus diverses. On a ainsi la preuve qu'il nest indissolublement lié à aucun d'eux : c'est parce quil peut se séparer effectivement de chacun d'eux qu'il s'en distinp:ue. Mais cette indépendance n'est pas complète ; elle suppose même, comme sa condition, la dépendance de chaqu^ phénomène à l'égard du phénomène antécédent dont il est le conséquent invariable. Il peut coexister avec une infinité (i.iulres, succédera une infinité d'autres, sans se confondre jamais avcM* eux, parce qu'il est déjà lié à un phénomène et à un seul (|ui rintroduit dans toutes les combinaisons où il entre et l'exclut de toutes celles dont il sort. On est ainsi amené à chercher dans un principe général» dans une loi de causalité, le critérium de l'individualité du phénomène. Le phénomène n'est un individu (|ue parce qu'il réalise hic et nunc un typ<î ^^énéral cl dèruii <hî succession. Il y a là, ce semble, une contradiction au moins apparente. Cepend.iiil. n'est-ce pas aussi dans un ensemble de caractères jçénéraux que réside la condition de llndividuâlité des élras viTnnts ? C*est respù<;e, pourniit-Dii diiw quifail rîndivi<lii : ni lea curadèivs qui le composent n'étaient pas onloniii»:s d'a|)rèH un type général ot déûiii de coexistence, nous u uurioui aucune
raison de distinguer dans le chaos universel cet amas instable et confus de caractères sans lien.
L'objection la plus forte qu'on puisse faire à ce nouveau critérium, c'est qu'il n'assigne au phénomène qu'une individualité abstraite. En effet, il nous faut, pour la concevoir, supposer que le phénomène peut se produire dans d'autres circonstances, au milieu d'autres concomitants et à la suite d'autres antécédents ; mais par cela môme nous faisons du phénomène une abslracliou : il n'est plu$. à vmi dire, un individu, mais un genre. Dan$ la n^alité c<»ncnMe, chaque phénomène n^X Inséparable du point particulier de la durée où 11 s'accoiuplîl : c est donc par une fiction de la pensée (pie Ton traite comme un seul cl même phénomène des ^îTénemenls qui, quelque semblables qu'ils puissent être, n'en sont pas moins profoiidëoieiil dislincls par cela seul qu'ils se produisent en différent» temps. Qui nous assure uiénie qu'il puisse se pro^luiiv? d'un intervalle à l'autre de la duréi? deux phénomènes 8eml)l;il)le% au point dVn élre Identiques? \Amr, affirmait, à bon di-oil peuWIre» qu'il ne saurait y avoir deux choses indiscernables. Pour 9w'w«//i<7/i<?/>/#r/romrm' se reproduisît une seconde fols dans l'univers, il ue fandrail peut lMiv rien moins «pie la repwdurlion intégrale de Félat collectif il»* lunivers an moment où il sVîsI produit et pur conséquent celle de tous les étals antérieurs ; rindépendance du phénomène et par constîquenl son individualité sérail aloi-s illusoire, et la rérilé philosophique, sinon scientiflque, serait encore une foi$ l'unité
l'individualité du phénomène
Et
de tous les phénomènes dans le grand phénomène universel. Comment échapper à cette conclusion, si l'on réfléchit d'autre part que i'iadividualité supposée de chaque phénomène tient à la liaison exclusive qui l'attache à sa cause, et que par cela seul la cause et son eflet peuvent à leur tour être considérés comme les deux moments successifs, mais inséparahles, d'un seul e^ même phénomène? Or cette cause a été elle-même un efl*et; cet effet sera lui-même une cause. Voilà donc une série indéfinie de causes et d'effets qui pourra, de même, être considérée comme un phénomène unique en raison de l'individualité nécessaire des moments successifs qui la composent.
Il ne semble donc pas qu'il soit possible de trouver dans le phénomène pur et simple un critérium vraiment satisfaisant de son individualité. Suffisants pour la science, tous ceux que nous avons examinés sont philosophiquement insuffisants. Les distinctions et séparations que nous établissons dans la trame des phénomènes sont toujours plus ou moins artificielles et arbitraires. L'individualité du phénomène nous échappe, si toutefois il en a une.
IIL — Le critérium de l'unité intrinsèque des phénomènes.
L'unité du phénomène n'exige pas seulement qu'il se distingue de tous les autres : il doit encore être en luimême indivis et complet. Cette seconde condition n'est pas beaucoup plus facile à déterminer que la première.
LE CRITÉRIUM DE l' UNITÉ INTRINSÈQUE DES PHÉNOMÈNES 155
En effet, la plupart des phénomènes enveloppent un certain nombre de qualités ou de caractères qui nous sont donnés simultanément dans une association inséparable. Ainsi la couleur et l'étendue ; la représentation et l'émotion agréable ou pénible qui l'accompagne; l'état de conscience et la conscience. Nul doute que les deux éléments du phénomène ne soient qualitativement différents : sinon comment pourrions-nous les discerner ? Faut-il donc y voir deux phénomènes accollés l'un à l'autre ? ou n avons-nous affaire qu'à un phénomène unique où l'abstraction seule distingue deux aspects? Comment discerner les rléments des phruomènes d'avec les phénomènes élémentaires ?
Cette question a, dans le phénoménisme, une importance capitale. Le phénomène, étant mis au lieu et place de la substance, devient le sujet duquel s'affirment les caiactères et les rapports. Le vieux problème métaphysique de la distinction de la substance et du mode revêt une nouvelle apparence : c'est maintenant le problème de la distinction du phénomène (^i (ie. ce qu'un philosophe anglais contemporain, Huxley, a ingénieusement appelé Xépiphénomène,
On ne voit pas bien clairement de quel critérium usent ceux-là mêmes qui font la distinction. Chez la plupart des psychologues de l'école dite expérimentale ou positive, on croit reconnaître une tendance à diminuer le plus possible le nombre des faits complets et véritables et à multiplier d'autant le nombre de leurs accessoires ou, comme on dit encore, de leurs faces. Ainsi,
L INDIVIDUALITE DU PHENOMENE
d'après Léon Dumont, les phénomènes de sensibilité, plaisir et douleur, ne sont pas de vrais phénomènes: ce sont desimpies rapports, des passages d'un phénomène à un autre. D'après ïaine, les connaissances, les affections, les désirs, les volontés, ne sont pas non plus de vrais phénomènes : ce sont de simples faces des sensations ou des images. « Toute idée, conception, représentation, a une double face. D'un côté, elle est une connaissance ; de l'autre côté, elle est une émotion. Il n'y a là qu'un seul et môme fait à deux faces, l'une intellectuelle, l'autre affective et impulsive (1). » Obéissant, peut-être sans le savoir, au môme besoin intellectuel d'unité qui a fait si longtemps la fortune de l'idée métaphysique de substance, la nouvelle école replie successivement tous les phénomènes les uns sur les autres comme autant de faces indéfiniment superposées. Après avoir fait des différents phénomènes psychologiques des faces ou des degrés de la sensation, elle fait de la sensation une face (la face qu'elle nomme subjective) d'un phénomène hybride dont l'autre face (la face qu'elle nomme objective) est le mouvement. C'est ce phénomène à double face qui est Télémont unique et universel de la nature.
Le problème paraît d'abord s'être posé au sujet de la conscience. La conscience est-elle un phénomène spécial ou un caractère commun à tous les phénomènes psychologiques? Condillac le résolvait déjà dans le second sens. « La perception et la conscience, dit Condil-
(1) De V Intelligence j t. II, p. 169.
LE CRITÉRIUM DE l'UNITÉ INTRINSÈQUE DES PHÉNOMÈNES 157
lac, ne sont qu'une môme opération sous deux noms. En tant qu'on ne la considère que comme une impression de l'àme, on peut lui conserver celui de perception ; en tant qu'elle avertit Tàme de sa présence, on peut lui donner le nom de conscience (1). » Mais c'est surtout James Mill qui a soutenu cette solution. « Avoir une sensation et sentir ne sont pas deux choses. Il n'y a qu'une chose et deux noms. Les philosophes qui ont parlé de la conscience comme d'un sentiment distinct des autres ont commis une grave erreur ; en combinant cet ingrédient chimérique avec les éléments de la pensée, ils ont dès le début introduit dans leurs recherches la confusion et l'obscurité. » Stuart Mill, qui professe la môme doctrine, la complète en ajoutant : « Si nos états d'esprit et notre conscience sont le môme fait, ils sont le môme fait considéré en des relations différentes. »
Essayons nous-môme ici de déterminer le principe de la distinction des phénomènes et de leurs caractères en prenant pour exemple ce caractère des phénomènes qui nous a paru le plus général de tous : la conscience. On pourrait dire tout d'abord que, loi'squ'un phénomène manifeste à l'analyse une nature entièrement relative à quelque autre phénomène dont on aurait pu le croire distinct, c'est là un signe suffisant pour le considérer comme une simple circonstance de cet autre phénomène. En d'autres termes, s'il est impossible, s'il est contradictoire de le concevoir sans concevoir en môme teiiips un autre fait, il faut évidemment y voir non un
(i) Traité des sensations^ ch. I.
L INDIVIDUALITE DU PHENOMENE
LE CRITÉRIUM DE l'uNITÉ INTRINSÈQUE DES PHÉNOMÈNES 159
fait distinct, mais un élément de fait. C'est ce qui a lieu, par exemple, pour la conscience. En effet, peut-on sans contradiction concevoir une conscience qui ne soit en même temps conscience de quelque état? N'est-ce pas Fessence même du sentiment que quelque chose soit senti? Sans ce rapport avec le contenu qui la détermine et la pose, la conscience n'est plus rien. Elle est donc tout entière dans ce rapport, elle est ce rapport môme ; elle n'est donc pas un fait distinct.
Mais le critérium proposé n'est pas d'une application aussi facile qu'on le prétend. Par exemple, l'hypothèse d'une conscience pure, qui ne soit pas en môme temps conscience de quelque état, ne présente pas sans doute une contradiction évidente, puisqu'elle est la conception môme qui couronne la métaphysique d'Aristote et puisqu'un grand nombre de théologiens y voient la plus exacte représentation de la conscience divine.
En outre, l'argument prouve trop et par conséquent ne prouve rieji. Tous les phénomènes de l'univers ont une nature essentiehement relative, et il est impossible d'en concevoir un seul à part, indépendamment de tout rapport à quelque autre. Ceci est surtout sensible dans les phénomènes de l'esprit. Par exemple, on ne peut concevoir la connaissance sinon comme étant la connaissance de quelque chose. En conclut-on qu'elle n'est qu'une particularité du fait qui lui sert d'objet? De môme, pas de voTonté, pas de désir, sans un fait final, qui soit l'objet du désir ou de la volonté. D'après le critérium proposé, on pourrait donc considérer la volonté
et le désir comme des manières d'être de l'objet voulu ou désiré.
Enfin, quand il serait vrai que la conscience fût essentiellement relative à quelque état, il s'ensuivrait sans doute qu'elle ne peut pas réellement s'en séparer et que ce rapport est une partie intégj'ante de sa nature; il ne s'ensuivrait pas que ce rapport seuils constitue et qu'elle ne contient pas d'autres rapports encore et d'autres éléments. Elle serait alors un fait relatif, dépendant, subordonné, mais cependant un fait distinct. Par exemple, pour ceux qui admettent l'existence d'un sujet réel dans la vie mentale, la conscience représente l'acte par lequel ce sujet établit, sous certaines conditions, un rapport immédiat entre ses états et luimême. Elle est donc nécessairement mais non exclusivement déterminée par son rapport avec les états qu'elle accompagne : elle l'est aussi par son rapport avec le sujet et les conditions dans lesquelles il la réalise.
Si on demande un critérium à l'observation des faits plutôt qu'à l'analyse des idées, on dira peut-être que, lorsque deux phénomènes sont réciproquement inséparables, qu'ils ne se produisent jamais l'un sans l'autre et vice versa, on peut les considérer comme un seul et môme phénomène et faire de l'un une simple circonstance de l'autre.
Môme alors, cependant, le critérium reste douteux. En effet, si la conscience ne va jamais sans un état interne, il n'est pas sûr, du moins pour les psychologues de
■- ai jiflM;-::: a':.ihitii:fflri;: Liînt
l'individualité du phénomène
Fécole phénoméniste, que les pliénoinèiies ne puissent aller sans la conscience.
On répondra que, dans cette hypothèse, on peut relâcher les conditions du critérium et dire qu'il suffit que l'un des phénomènes soit inséparable de l'autre (bien que la réciproque ne soit pas vraie) pour considérer le premier comme une circonstance du second. Mais ne faut-il pas alors que le premier soit complètement et dans tous les sens inséparable du second, qu'il lui soit exactement pioportionné, et surtout qu'il ne soit pas susceptible de se développer ultérieurement au point d'acquérir une sorte d'indépendance relative à son égard? On peut se demander s'il en est ainsi de la conscience.
Dans son Traiié des facultés de rame, où il discute sous une autre forme le problème que nous discutons ici, Ad. Garnier a cru devoir affirmer que la conscience n'est pas toujours en raison des phénomènes qu'elle accompagne. Pourtant, dans un ouvrage antérieur (1), il avait fait delà conscience un mode de toutes les facultés et par conséquent de tous les phénomènes de l'âme, et, pour expliquer la disproportion apparente qui se remarque parfois entre la conscience et les phénomènes dont elle est un mode, il distinguait la conscience proprement dite de l'attentiou et de la mémoire.
C'est à peu près la même distinction que M. Bouillier oppose au Traité des facultés de rame. « Il y a défaut^ de proportion, dit-il, entre Fintensité des phénomènes
(1) La Psychologie et la Phrénologie comparées, pp. 91-95.
LE CRITÉRIUM DE l'uNITÉ INTRINSÈQUE DES PHÉNOMÈNES 161
intérieurs et la faculté de les observer et de les décrire. Mais cette faculté d'analyser ce qui se passe au dedans de nous, c'est Tobservation intérieure, la réflexion ou la conscience réfléchie, c'est un état particulier, un degré de la conscience, et non la conscience elle-même, la conscience simple et spontanée. » — « Ce qui est vrai de la réflexion l'est-il également de la conscience ellemême, sans nulle intervention de la réflexion et de la volonté ? Cette conscience, essentielle à tous les phénomènes de conscience, qui n'en est que la simple représentation et non l'analyse, cette conscience qui estnousmême et non un retour sur nous-même, n'est-elle pas toujours et nécessairement en proportion exacte avec eux? (1) »
Mais on a beau distinguer entre la conscience spontanée et la réflexion, il n'en faut pas moins avouer que la réflexion, c'est encore la conscience : « C'est, dit-on, la conscience qui se replie sur elle-même, avec un effort plus ou moins grand de la volonté; c'est la conscience de la conscience. » Après avoir distingué, il faut maintenant identifier, ou, pour mieux dire, il faut expliquer connnent la conscience réfléchie peut sortir de la conscience spontanée, comment l'une peut se transformer en l'autre. Cette explication est-elle possible, si la conscience n'est qu'un mode des phénomènes internes ?
La question est assez importante pour qu'on y insiste. Comment la conscience, si elle n'est qu'un épiphénomène, peut-elle se concentrer, se redoubler, se prendre
in
(1) De la Conscience, pp. 70-72. Cf. p. 9.
BOIRAC.
l'individualité du puénomène
LE CRITÉRIUM DE l'UNIIÉ INTRINSÈQUE DES PHÉNOMÈNES 163
e]le-môme pour objet et devenir ainsi la conscience de la conscience ? Cet état, ce degré particulier, qu'on nomme réflexion, ne change pas la nature intime du terme qui s'y trouve, et lui-môme n'est possible que par elle. Or peut-on admettre que, sous l'influence de la volonté ou du désir, la conscience devienne plus intense, plus claire, au point que non seulement elle embrasse et pénètre mieux le phénomène qu elle accompagne, mais encore qu'elle s'en distingue et se sente, pour ainsi dire, elle-même, peut-on admettre une pareille transformation et voir dans la conscience un simple caractère ou un simple rapport ? Quand cette concentration, ce reploiement de la conscience est devenu une habitude énergique et toujours prête à passer à l'acte au moindre effort de la volonté, n'esl-on pas autorisé à voir dans cette prétendue face des phénomènes, si singulièrement amplifiée, un phénomène nouveau et considérable ? Il semble bien qu'en cet état l'élément conscient ait acquis, à Tégard des faits internes, une sorte d'indépendance relative, puisque, au lieu de suivre passivement leurs variations d'intensité, c'est en quelque sorte lui qui mesui^e à chacun d'eux l'intensité qu'il doit avoir dans la vie d'ensemble de l'esprit. Or, si la conscience n'était pas, dès le premier moment et par sa nature, distincte bien qu'inséparable des phénomènes, on ne voit pas comment la volonté pourrait développer en elle cette habilude de la réfli^xion (pii la rend plus intense et plus prompte, lout en laissant en état les autres éléments des phénomènes.
Ainsi la possibilité môme de la réflexion paraît inexplicable si la conscience est à Tégard du phénomène ce que la vitesse est à l'égard du mouvement ou la convexité à l'égard de la concavité dans une courbe.
La doctrine métaphysique pour laquelle le phénomène est la manière d'être d'une réalité plus profonde et plus stable trouverait peut-être le critérium vainement cherché dans la distinction des propriétés et facultés ou dans celle des ôtres auxquels peuvent être rapportés les phénomènes. En effet, si tout phénomène est le résultat de l'action d'une faculté, et si chaque être possède plusieurs facultés réellement distinctes, il suffit, dans un phénomène total, de découvrir la part de chaque faculté pour le décomposer en phénomènes partiels réellement distincts. Par malheur, on n'a pas encore trouvé d'autre moyen de distinguer les facultés que de distinguer, au préalable, les faits mômes qu'elles sont censées produire, si bien que le critérium proposé nous enferme dans un cercle. Aussi bien, la théorie des facultés distinctes est plus verbale que réelle. D'un autre côté cependant, il semble que, si plusieurs êtres concourent à la production d'un phénomène, on sera autorisé à y reconnaître autant de phénomènes élémentaires qu'il y aura d'êtres à le produire. D'après ce principe, la conscience serait un vrai phénomène^ puisqu'elle paraît représenter la part du sujet dans le phénomène total, lequel semble plutôt résulter de l'action des causes externes. Mais, pour que ce critérium fût valable, il faudrait qu'on eut tout d'abord démontré l'existence des
l'individualité du phénomène
êtres et, en particulier, celle du sujet et des causes objectives avec lesquelles on le suppose en rapport.
Nous nous trouvons donc sans réponse à cette question : A quel signe peut-on reconnaître qu'un fait est individuellement distinct de tous les autres? — C*est, sans doute, que la question elle-même est mal posée, et que la notion défait individuel ne correspond pas à une réalité véritable. Tl n'y a pas de phénomène qu'on puisse distinguer absolument de ceux avec lesquels il se produit, comme s'il constituait un individu, une unité capable de subsister à part, avec ses caractères propres, fixés une fois pour toutes. Nous pouvons, pour la commodité de l'étude, opérer des distinctions et divisions plus ou moins arbitraires dans ce qui de soi est indivisible et continu; ainsi, quand deux phénomènes se produisent toujours ensemble, ou sont toujours proportionnés, ou quand un phénomène est nécessairement relatif à un autre, nous pouvons ne voir là qu'un seul phénomène, tandis que nous en distinguons deux lorsqu'ils se produisent séparément, ou ne sont pas en proportion l'un de l'autre, ou ne s'impliquent pas réciproquement; mais nous ne devons pas oublier que le phénomène, considéré comme individuellement distinct et se suffisant, en quelque sorte, à lui seul, est une entité métaphysique, une sorte d'absolu aussi chimérique que l'Absolu exorcisé par Hamilton.