‹ L'idée du phénomène, étude analytique et critique [microform]Chapitre 24 sur 77 · I. Préliminaires · texte numérisé non relu

I. Préliminaires

Il n'y a pas de science de ce qui se passe, disait Platon. Aussi donnait-il pour objet à la science non le devenir indéfini des phénomènes, mais Fétre immuable des Idées. Gomment, en effet, la science serait-elle possible si elle devait connaître une à une ces innombrables apparences qui sans cesse naissent et meurent en chacun des points de l'espace et du temps ? Et, d'autre part, si elle ne les connaît pas toutes, en quoi diffèret-elle de la connaissance vulgaire ? Il faut donc, ou la déclarer impossible, ou lui donner un autre objet que la multitude mouvante et toujours accrue des phénomènes.

Les philosophes contemporains qui à des degrés divers se rattachent à l'école positiviste ont bien vu la difficulté, mais ils ont cru la résoudre en élevant audessus des phénomènes, objet d'une expérience nécessairement fugitive et fragmentaire, les lois, seuls objets possibles d'une science intégrale et définitive. Les phénomènes et les lois : entre ces deux termes se partage toute la connaissance humaine. L'au delà, c'est l'inconnaissable.

Mais il s'en faut que leur importance soit égale. Connaître un fait, c'est savoir ce qui s'est passé ici ou là, à ce moment ou à un autre ; connaître une loi, c'est savoir ce qui doit se passer partout et toujours. Si la science dépasse et domine la connaissance vulgaire, c'est parce qu'elle ne s'arrête pas aux phénomènes, mais pénètre

jusqu'aux lois. Seules, les lois assurent la stabilité et l'harmonie de la nature ; seules, elles fondent et limitent tout ensemble l'empire de l'homme sur l'univers.

On peut aller plus loin encore. Après avoir décomposé tous les êtres, corps et esprits, en phénomènes, l'analyse ne finira-t-elle pas par résoudre les phénomènes eux-mêmes en lois ? Un phénomène n'existe pour Fesprit que comme une somme de caractères abstraits et généraux : il n'est que la rencontre et la fusion en un point de Fespacc et du temps d'un certain nombre do lois particulières. A leur tour, ces lois particulières se ramènent à un petit nombre do lois générales ; et peut-être un jour découvrira-t-on la loi unique qui les enveloppe et les produit toutes. « L'objet final de la science, a dit Taine dans un passage bien souvent cité, est cette loi suprême, et celui qui, d'un élan, pourrait se transporter dans son sein y verrait comme d'une source se dérouler par des canaux distincts et ramifiés le torrent éternel des événements et la mer infinie des choses. »

Une telle conception rapprocherait singulièrement le phénoménisme de Fidéalisme platonicien. Les lois sontelles donc des entités distinctes des phénomènes, et faut-il, comme les réalistes du moyen âge, dire qu'elles existent avant les choses, universalia ante res ? Mais alors comment prétendre encore que les seuls phénomènes constituent toute la réalité ?

« Les lois, a dit Montesquieu, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses. » La doc-

LES RAPPORTS DES PHÉNOMÈNES

LA CLASSIFICATION DES RAPPORTS

trine phénoméniste ne peut sans doute conserver tous les termes de cette définition célèbre. Elle n'admet pas, en effet, que les choses aient une nature intrinsèque et immuable, principe de leurs manifestations phénoménales; et, par cela même, elle ignore si les rapports que l'observation et le raisonnement nous dérouvrent dans les choses sont contingents ou nécessaires. Mais ne suffit-il pas à la science que certains rapports soient uniformes, c'est-à-dire généraux et constants, toujours les mêmes d'un bout à l'autre de notre expérience, pour qu elle soit autorisée à les ériger en lois? Les lois sont donc les rapports invariables qui lient entre eux les phénomènes : ce sont, comme l'a dit Stuart Mill, des uniformités de coexistence ou de succession, plus généralement encore des uniformités de rapports. La définition de 3Iontesquieu, dégagée de toute hypothèse métaphysique, n'a pas au fond un autre sens. « Ces règles, dit-il, sont un rapport constamment établi. Entre un corps mu et un autre corps mu, c'est suivant les rapports de la masse et de la vitesse que tous les mouvements sont reçus et augmentés, diminués, perdus ; chaque diversité est uniformité^ chaque changement est constance (1). »

Mais, si les lois sont des rapports, notre question primitive se dédouble, et nous devons d'abord examiner ce qu'il faut entendre par un rapport, avant d'entrer plus profondément dans l'examen de l'idée de loi.

(1) Esprit des lois^ 1. I, cli. i.

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