‹ L'idée du phénomène, étude analytique et critique [microform]Chapitre 25 sur 77 · II. — La classification des rapports · texte numérisé non relu

II. — La classification des rapports

Des phénomènes étant donnés, on peut leur supposer deux sortes de rapports : ceux qu'ils soutiendraient avec des réalités hétérogènes, ceux qu'ils soutiennent entre eux. Le phénoménisme exclut évidemment la première hypothèse. Aussi supprime-t-il tous les rapports qui, d'après l'ancienne métaphysique, subordonnent les phénomènes à l'Espace, au Temps, aux Substances, aux Causes, aux Fins, à l'Absolu. Tous ces prétendus concepts à priori, avec les principes qu'on y rattache et où ils se combinent avec les phénomènes en des synthèses universelles et nécessaires, n'ont aucune signification légitime s'ils ne signifient pas les rapports que les phénomènes ont entre eux. Ainsi « tout phénomène est dans l'espace », cette formule ne veut pas dire que l'Espace est une réalité préexistante avec laquelle tous les phénomènes sont en rapport: elle veut dire que tous les phénomènes sont les uns avec les autres dans un certain rapport que le terme Espace qualifie, un rapport de coexistence et de situation. De même pour toutes les formules analogues, pour toutes celles du moins qui ont un sens. Celles qui ne se prêtent pas à semblable traduction sont de pures hypothèses métaphysiques sans preuve et sans fondement.

Ainsi les seuls rapports accessibles à notre connaissance sont les rapports qui unissent les phénomènes les uns aux autres, qui en sont par cela même inséparables,

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qui s'obsnrvont avec eux et comme eux. De combien de sorte sont-ils ?

Il ne semble pas que les partisans du pbénoménisme aient pris la peine de dresser un tableau des rapports vraiment simples et irréductibles. Hume s'est contenté d'indiquer sept espèces de rapports ou relalions d'après lesquelles les idées simples, c'est-à-dire lespbénomènes, se comparent : ce sont la ressemblance, l'identité, la situation d'espaceetde temps, le nombre ou quantité, la qualité, la contrariété et la causalité. Mais celte énuméralion confuse et arbitraire ne prétend pas sans doute au titre de Ibéorie.

On pourrait, croyons-nous, ramener à six espèces les rapports qui, d'après la plûlosopliie positive, existent entre les pbénomènes et qui entrent nécessairement dans la conception de leurs lois :

1° Rapports de ressemblance et de différence: .. 2° Rapports de temps ;

3*" Rapports d'espace;

4° Rapports de nombre ;

5° Rapports de causalité ;

6° Rapports de finalité.

On s'étonnera peut-être de voir mettre ici les rapports de causalité et de finalité, qui semblent impliquer des réalités supra-phénoménales et que, pour cette raison, la philosophie |M>$ilirc devrail exclure de la science. Sans doute, le chef du positivisme a pnni d'aboixl pniscrire toute idée de cause ofllcienle el de cause linab*; mais son exemple n'a pas été suivi par tous ceux qui ont

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continué ses doctrines, et lui-même n'a-t-il pas ouvert de nouveau la porte à l'idée de finalité ?

L'éminent auteur du Rapport sur la Philosophie en France au XlX'^siècle l'a bien fait voir. « Auguste Comte dit M. Ravaisson, comprit, en présence de la vie, que ce n'était pas assez, comme il avait pu le croire, dans la sphère des choses mécaniques et physiques, de considérer des phénomènes à la suite ou à côté les uns des autres, mais, de plus, que surtout il fallait, piendre en considération Vordre el Venscmùlc. Outre le détail d(»s faits, il faut, écrivait-il à Stuart Mill, quehiue cliose qui les domine, (pii les comljiiie ot les coordonne. » Tl ne croyait pas pour cola dévier de ses pi'iucipes. Dons l'ordre biologique comme dans Tordre physique, c'esi par des phénomènes que le fondateur du positivisme entendait rendre raison des phénomènes.

M. Littré, de même, « considérant de près celui do nos organes qui, par la complication et en même temps Tunité de sa structure, a toujours fourni aux partisans des causes finales le plus d'arguments, c'esl-à-dîre l'œil, reconnut qu^il y avait dans cet organe une appropriation incontestable d'un ensemhlede moyens î\ une On ; il en reconnut une semblable, plus ou moins manifeste, dans tout l'organisme ». Mais il ne crutpas pour cola être infidèle à la philosopliir positive. « Ce serait Télre que d'expliquer Tapproprialion du moyeu ik la Un soit par une Ame ou une providcnc*, soit par une pr(vpriélé générale de la matière : mais diro que la matière oiiganis^e s'ajuste à des fins» c'est énouccr uu fait saoïi en recher-

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cher la cause, c'est s'en tenir au phénomène primitif. On connaissait ces laits, dit M. Littré, que le tissu vivant a la propriété de croître, le tissu musculaire celle de se contracter. C'est un fait de plus à ajouter à ceux dont la physiologie est en possession, que la matière organisée a la propriété de s'accommoder à des fins (1). » Pourtant la notion de finalité n'est pas sans doute irréductible. Pour les uns, c'est un point de vue subjectif et provisoire, une hypothèse d'exposition que la pliysiologie peut encore employer, mais qu'elle pourrait aussi sans inconvénient et môme avec avantage remplacer par la notion des conditions d'existence : en tout cas, la finalité apparente des êtres vivants n'est qu'un eifet de la causalité mécanique. Cette première doctrine qui est celle de tous les transformistes contemporains, paraît bien être, il faut l'avouer, la plus conforme, sinon la seule, aux principes généraux du positivisme. Pour d'autres (2), la finalité est ou paraît être un mode particulier de causalité, la causalité do ridée et du désir; maïs de toute façon la cause finale se trouve ramenée à la cause efficiente.

On sait cependant qu'Auguste Comte condamnait formellement la recherche des causes ; mais c'est qu'il laissait au mot cause le sens que lui donnait l'ancienne métaphysique, celui de réalités permanentes et actives

(1) Rapport, pp. 75 et suiv.— Cl. Taine, les Philosophes classiques «I Claude Bernard, Introduction à Vélude de la médecine expérimentale.

(2) Voir Paul Jaiiet, les Causes finales, p. 303. — Cf. Stuart Mill. Essai sur la Religion,

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qu'on suppose distinctes des phénomènes. Or il est possible de donner un sens positif à ce mot, le sens où tout le monde l'emploie quand on dit qu'un phénomène est cause d'un autre. Dans cotte acception, comme Stuart Mill et Taine l'ont montré, la causalité n'implique aucun lien mystérieux entre la cause etreffet; elle est unsimple ra|)[)ort do succession invariable entre deux phénomènes. « Certains faits, dit Stuart Mill, succèdent et, croyonsnous, succéderont toujours à certains autres faits. L'antécédent invariable est appelé la cause ; l'invariable conséquent, l'effet. » La causalité n'est donc qu'un cas particulier de la succession.

Les rapports de nombre peuvent-ils se réduire à des rapports plus simples encore ? Nous ne sachions pas que la réduction ait été faite ou môme tentée. Stuart Mill a bien fait voir que la différence et la ressemblance étaient impliquées dans la perception du nombre et de la quantité en général. Ce en quoi un litre d'eau et un litre de vin sont semblables, et un Htre d'eau et dix litres d'eau sont dissemblables s'appelle, selon lui, leur quantité; mais il ajoute : « Cette ressemblance et dissemblance, je ne prétends pas l'expliquer, pas plus que toute autre relation de cette espèce (i). »

Néanmoins les philosophes de l'école anglaise, dans leurs théories générales, réduisentexpressément à quatre les rapports que l'analyse démêle au fond de tous les autres : ce sont la ressemblance, la diflérence, la succession et la coexistence ou simultanéité. Encore Spencer

(1) Système de logique, LI, ch. m, p. 12. Trad. Peisse, t. I,p. 78.

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NATURE DES RAPPORTS

a-t-il cru pouvoir ramener la coexistence à la succession ; mais il paraît avoir confondu le rapport général de coexistence avec le moyen que nous employons d'ordinaire pour constater la coexistence dans Pespace, et qui consiste en effet à parcourii- successivement une série de points d'abord en un sens, puis en sens

inverse.

Ainsi, des phénomènes et, entre ces phénomènes, dos rapports plus ou moins constants de ressemblance, de différence, de coexistence et de succession : telles sont les seules réalités qu'il nous soil donné de connaître.

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