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INTRODUCTION
I.— L'opposition de l'Être et du Phénomène dans Platon; l'Être, objet de la science d'après la philosophie ancienne et la philosophie moderne jus(iu'à nos jours. — Aristote, Dacou, Descartes, Spinoza, Leibniz.
II. -Révolution qui déplace les pôles des idées philosophiques: le Phénomène substitu.' à rÊtrc. — Précédents : les sophistes, les sceptiques. — L'empirisme anglais et français du xviiic siècle: Locke, Condillac, Berkeley, Kume. — L'école anglaise contemporaine. — Les Ecossais: Hamilton, Spencer.— Le positivisme français. — Le criticisme : Kant, Renouvier. — L'éclectisme. — Conclusion à laquelle on tend de toute part : le phénomène est la seule réahté connaissable ou même absolument la seule réalité.
III. — Nécessité de soumettre à la critique l'idée du phénomène. Trois façons de concevoir le phénomène : !<> c'est une apparence, la manifestation d'une existence d'ailleurs inconnaissable; 2° c'est une représentation, l'apparition elle-même, sans existence qui en soit distincte, et 3» c'est un changement, ce qui commence d'être pour cesser bientôt d'être, ce qui se fait, ce qui devient.
I. __ « N'y a-t-il point deux sortes de choses, demande Platon dans le Philèbe (1), Tune très noble de sa nature, l'autre inférieure en dignité, l'une absolue, l'autre relative, l'Être et le Phénomène ? » Sur cette distinction fondamentale du Phénomène et de l'Être repose en effet
(1) Philèbe, 27, a, 6, c
BOIRAC.
non seulement la pliilosopliie de Platon, mais la philosophie ancienne tout entière. Pour la pensée grecque, la vraie réalité, objet de la science, c^est TÊtre. « Rien de sensible, dit Platon dansla Rf'piiblique (1), n'est objet de science », et dans le T'nnèe (2) : « Gomment aurionsnous des connaissances lixes sur ce qui n'a aucune fixité ? Ce n'est point de ces choses passagères que s'occupe la science, laquelle s'attache à la vérité en ellemême. >) Le monde des phénomènes est donc, pour Platon, le monde de l'opinion, de l'incertitude et de l'erreur. Tout au plus semble-t-il admettre que la considération des faits sensibles est pour l'intelligence humaine une occasion et un moyen de s'élever à la connaissance, seule certaine et désirable, des existences suprasensibles.
Aristote accorde sans doute une plus grande importance à l'étude des phénomènes : elle n'est pourtant chez lui qu'une préparation à l'étude autrement importante et féconde des essences et des causes. C'est l'fttre en tant qu'être qu'il donne pour objet à la métaphysique ou philosophie première.
Lorsque Bacon lui-môme écrit qu'il n'y a pas de science des choses passagères [nulla est fluxorum scientia), il ne fait que répéter l'enseignement d' Aristote; et peut-être, en effet, subissant malgré lui le préjugé scolastique, considère-t-il les causes formelles, objets de la philosophie renouvelée, comme des entités réelle-
(1) Rép.j VII, 92, c".
(2) Tim., 59, a, b, c.
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ment distinctes des phénomènes fugitifs, lesquelles composeraient au delà de leur fiux perpétuel un ordre d'existences supérieures.
La philosophie moderne, tout en faisant dans ses méthodes une part toujours plus large à l'étude des phénomènes, a continué cependant, du moins jusqu'au dixhuitième siècle, à subordonner la notion duPhénomène
à la notion de l'Être.
Ainsi Descartes et ses disciples, quelque rôle qu'ils assignent dans leur physique aux diverses sortes de mouvements et de figures et dans leur morale aux différents genres de passions et d'idées, n'en cherchent pas moins l'explication finale des uns et des autres dans les attributs essentiels de l'Étendue et de la Pensée, et ces attributs à leur tour ne leur paraissent pouvoir s'expliquer que par leur rapport avec les Substances qui les soutiennent. En identifiant toutes les substances à la Substance infinie, et en plaçant dans la définition de cette substance le principe unique du système des choses, Spinoza n'a fait, ce semble, que pousser le cartésianisme à ses plus extrêmes conséquences. D'autre part, Leibniz, qui veut réformer la doctrine, n'y voit d'autre moyen que la réforme de la notion de Substance ; les monades ne sont pas seulement à ses yeux des séries harmoniques de phénomènes : ce sont des êtres véritables en qui ces séries elles-mêmes ont leur raison. L'Être demeure donc pour lui, comme pour Descartes et les philosophes anciens, la première et essentielle réalité.
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IL — Pourtant, dès celte époque, une grande révolution philosophique se prépare qui doit déplacer et pour ainsi dire intervertir les rapports des idées et des choses. L'historien de la philosophie pourrait sans doute lui trouver des précurseurs chez quelques-uns des premiers philosophes ioniens, tels qu'HéracHte, chez les sophistes Gorgias et Protagoras, chez les sceptiques, chez les nominalistes du moyen âge ; mais c'est hien avec la philosophie du dix-huitième siècle qu'elle naît et grandit.
De nos jours, elle a pour promoteurs ou adhérents tous les partisans, et le nomhre s'en accroît sans cesse, des méthodes dites expérimentale, positive et critique. Ceux-là môme qui la comhattent n'en peuvent méconnaître la puissance, et ce sera sans doute l'œuvre du siècle prochain que de concilier la nouvelle philosophie qui est sortie de ce grand mouvement avec l'ancienne. La catégorie suprême de la science et de la pensée, ce n'est plus l'Être, c'est le Phénomène. Seul, à proprement parler, le phénomène est réel : il contient en soi, dans ses caractères, dans les rapports qui le lient aux autres phénomènes, la raison unique et dernière de toutes choses. Les êtres ne sont que des combinaisons plus ou moins complexes et stables de phénomènes, et tout ce qu'ils ont d'attributs, de puissances, propriétés ou facultés, leur nature entière en un mot, ils l'empruntent aux phénomènes élémentaires qui les composent. Pour qui ne se laisse point tromper par les mots, sous tous ces termes d'Être, de Substance, de Cause, de Force, d'Attribut, de Puissance, etc., se découvrent comme à nu les
phénomènes qui en font seul tout le contenu et tout le sens, les phénomènes avec leurs caractères et leurs rapports, principes de toute réalité, objets de toute science.
Bien des écoles ont contribué à cette révolution philosophique ; mais, disons-le, c'est seulement de notre temps que la tendance phénoméniste paraît avoir pris conscience d'elle-même et trouvé sa formule définitive. Au dix-huitième, c'est, comme on doit s'y attendre, dans l'école empirique et sensualiste qu'elle apparaît tout d'abord. Toutes les écoles admettaient tacitement, sauf peut-être un petit nombre de mystiques, que l'expérience, tant intérieure qu'extérieure, n'atteint directement que des faits, des états passagers et relatifs. Locke en tire cette conséquence que l'idée de substance est un pur produit de l'imagination, qu'il n'existe dans la réalité que des groupes de qualités ou de faits, et, cependant, n'osant peut-être pousser jusqu'au bout sa doctrine, il continue à parler de matière, d'esprit, d'âme et de corps, comme si ces mots désignaient des êtres réels.
En France, Condillac insiste plus encore que Locke sur celte idée que les faits seuls sont les vrais principes des sciences: ainsi, la science de l'âme tout entière ne doit être, selon lui, que le développement d'un premier fait. 11 accoutume ainsi la psychologie à ne voir dans l'âme qu'une suite toujours changeante de sensations, c'està-dire de phénomènes ; mais il ne semble pas se dégager suffisamment de ce qu'on pourrait appeler les préjugés
6 LlDÉE DU PUÉNOMÈNE
substantialistes du langage ordinaire. Ce langage, en effet, tel du moins qu'il est interprété par le sens commun, implique presque inévitablement la supposition d'êtres distincts des phénomènes.
Berkeley paraît avoir fait pour la notion de Corps ce que Condillac fit pour la notion d'Ame. Il montra que les corps ne sont rien de plus que des assemblages de perceptions, qu'il commencent et cessent d'exister avec la représentation môme que s'en fait l'esprit, en un mot que leur existence est purement phénoménale; mais, d'autre part, il conserva la notion obscure d'une substance de VEsprit.
Il était réservé à Hume d'unir dans une même doctrine systématique les résultats des analyses de Berkeley et de Condillac et de dégager enfin le principe et la méthodeduphénoménisme.Toute existence se résout en une simple collection d'impressions et d'idées, c'està-dire de phénomènes. Tout ce qui est réel n'est que cela; tout ce qui n'est pas cela n'est pas réel. Les substances, les causes, avec leurs attributs et pouvoirs, ne sont que des noms. Tant qu'on n'est point arrivé aux faits, on s'arrête dans ses analyses à moitié chemin de la réalité, dans la région des mots et des fictions. — Désormais la philosophie phénoméniste est fondée. On en retrouvera partout la puissante influence, même dans les tentatives faites pour lui échapper.
Tout d'abord, la lignée de Hume se poursuit en Angleterre dans la grande école de psychologie associationniste. Il suffira de citer les noms de Hartlcy, James Mill,
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Stuart Mill, Bain, Herbert Spencer, Lewes, James Sully et tant d'autres qui de nos jours encore en continuent les traditions. Tous ces philosophes s'accordent sur ce point capital que nous ne pouvons rien connaître de positif en dehors des phénomènes et de leurs rapports, que le monde extérieur n'est par conséquent rien de plus qu'un ensemble sans cesse renouvelé de phénomènes, que la vie intérieure de l'esprit se réduit de même aux différents phénomènes qui s'y succèdent, et que dansles caractères et propriétés de cesphénomènes réside la seule explication possible de cette vie même. L'École écossaise, avec Reid, Dugald Stewart, Brown, Hamilton, Mr. Mansel, sans adopter cette conclusion, a contribué à répandre l'usage de la méthode qui y aboutit comme à son terme nécessaire. Remarquons toutefois que, même dans l'École anglaise, et peut-être sous l'influence de Hamilton, un certain substantialisme reste encore. Ainsi H. Spencer, derrière tous les phénomènes, place une Force ou Substance inconnaissable qui est le grand acteur de tout ce qui se fait dans la nature et dans
l'esprit (1).
En France, deux courants distincts, l'un philosophique, l'autre scientifique, tendent à se confondre de plus en plus dans une même école phénoméniste. Le
(1) De môme rattraction Intente que le matérialisme et le panthéisme exercent sur un penseur tel que M. Lexves l'empêche de s'en tenir à la simple thèse des phénomènes liés entre eux, et il s'efforce d y voir autint de projections différentes d'une réalité inconnue, a laquelle il conserve cependant, non sans quelque inconséquence, lenomdephénomène.
LIDEE DU PHENOMENE
premier part de Gondillac, et de Destiitt de Tracy pour venir à nos contemporains MM. Mervoyer, Taîne, Léon Dumont, Ribot, Paulhan, etc. Le second, où se rencontrent la plupart des savants, surtout des physiologistes de ce temps-ci, dérive d'Auguste Comte. Il est vrai qu'Auguste Comte lui-môme, par l'intermédiaire de Saint-Simon, du docteur Burdin et de Turgot, se rattache à la philosophie sensualiste du dix-huitième siècle et va rejoindre ainsi Condillac. Il est vrai aussi que plus d'un savant qui se dit positiviste conserve, à son insu, le préjugé de la substance, surtout de la substance matérielle. Mais tous sont d'accord sur le principe, si tous ne voient pas quelles conséquences il emporte et comment il exclut la plupart des façons ordinaires de concevoir et de parler.
En Allemagne, la philosophie critique aurait dû faire prévaloir la même doctrine. Kant a sans doute maintenu l'idée d'une réalité supérieure aux phénomènes ; mais il l'a placée résolument hors de la science, dans le domaine de la foi morale. Ses successeurs, Fichte, Schelling, Hegel, sont au contraire revenus à la notion du noumène. Être ou Idée en soi; et ils ont vu dans le phénomène le développement des multiples possibilités enveloppées dans cette unité suprasensible. Aussi, le plus original des disciples français de Kant, M. Renouvîer, a-t-il cru devoir couper la racine même du substantialisme en n'admettant plus que des phénomènes et des lois.
Enfin, même dans les écoles qui combattent encore
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pour la substance, la part croissante faite à l'expérience, c'est-à-dire aux phénomènes, la circonspection avec laquelle on affirme l'existence et la nature des êtres proprement dits, rindétermination môme des expressions par lesquelles on les décrit, sont autant de signes des progrès du phénoménismc chez ses adversaires euxmêmes.
Pourtant cette idée du phénomène, qui tend à devenir l'idée cardinale de l'esprit humain ne saurait être dispensée de la critique. De toute part on l'admet, on l'emploie sans analyse, sans discussion, comme si elle était absolument claire et intelligible par elle-même. Les psychologues, dont l'analyse a dissous les notions de cause, de substance, d'être, etc., l'ont respectée : elle a été pour eux l'élément indécomposable qui se retrouve au fond de toutes les autres idées et avec lequel ils les recomposent toutes (1).
Notre intention est de faire l'analyse et la critique de cette idée, d'en examiner la signification et le contenu, d'en apprécier la valeur. Nous ne fixons par avance aucune conclusion à cette libre recherche; mais, dùtelle ne nous conduire à aucun résultat positif, nous ne croirons pas cependant avoir perdu notre peine si nous appelons l'attention des philosophes de toutes les écoles sur une des idées fondamentales de la philosophie contemporaine et si nous réussissons à les convaincre de 'la nécessité de soumettre cette idée à la critique.
a)..L'idcede faitoud'événcmentcorrespoiMl seule à des choses réelles.- (Talue, de rintelUgence, 1. 1. p. 387. Cf. ibi<1., p. 380.)
L IDÉt: DU PUÉNOMENE
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If
III. — Dans la iMse du pliénoménisme, le phénomène doit en quelque sorte se suffire : je veux dire qu'il doit pouvoir être conçu et défini par lui-même. Il est trop clair en effet que, si son idée expliquait un rapport essentiel avec quelque existence d'une autre espèce, comme celle que les métaphysiciens nomment Être, Suhstance, Cause, etc., elle ne pourrait elle-même servir à expliquer cette existence, et on ne pourrait non plus prétendre que tout se réduit pour l'analyse aux phénomènes et à leurs diverses collections.
Il faut donc essayer de rompre toutes les attaches que l'imagination a nouées entre les phénomènes et les prétendues réalités d'un autre ordre, afin de les concevoir tels qu'ils sont véritahlement et tels qu'ils suffisent à engendrer toutes choses.
Or les trois conceptions du ])hénomène qui, plus ou moins distinguées entre elles, se retrouvent dans les différentes doctrines, peuvent, à notre avis, se ramener aux trois suivantes :
1** Le phénomène est une apparence : c'est la manifestation d'une existence invisible et permanente.
S'' Le phénomène est une représentation : c'est ce qui apparaît, l'apparition elle-même, sans existence qui en soit distincte.
3° Le phénomène est un changement : c'est ce qui commence à être pour cesser d'être, ce qui se fait, ce qui devient.
De ces trois conceptions, la première pourrait être dite réaliste ou objective; la seconde, idéaliste ou subjective;
la troisième., positiviste ou positive. Elles définissent tour à tour le phénomène: la première, par.son rapport avec la Substance; la seconde, par son rapport avec la Conscience; la troisième, par son rapport avec le Temps. 11 convient de les examiner en détail avant de prendre parti pour l'une d'entre elles.