‹ L'idée du phénomène, étude analytique et critique [microform]Chapitre 6 sur 77 · I. — Préliminaires · texte numérisé non relu

I. — Préliminaires

Nous ne connaissons positivement que des phénomènes : telle est la thèse comuiune de tous les partisans du i^hénoménisme. De là à conclure que les phénomènes seuls sont réels, il n'y a qu im pas. Que nous importent en effet des choses que nous ne pouvons connaître, que nous ne pouvons même concevoir, s'il est vrai que nos conceptions se modèlent nécessairement sur nos connaissances? Ne sont-elles pas pour nous comme si elles n'existaient pas?

Sans doute, nous nous imaginons concevoir ou môme connaître autre chose que des phénomènes, à savoir des substances, des causes, ou bien encore des essences, des lois, des fins, des idées, etc. ; mais ces prétendues réalités ne sont que des abstractions, qualités ou rapports, inséparables des phénomènes, dont notre esprit seul les sépare. Ce ne sont pas ces entités qui sotUiennentles phénomènes : bien au contraire, elles ne subsistent que par eux. Otez-en tout contenu phénoménal, il ne reste plus que des formes ou enveloppes vides.

Toutefois [et ce n'est pas là un des moindres exemples

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de la persistance des idées métaphysiques dans l'esprit humain, malgré les efforts obstinés qu'il tente parfois pour s'en défaire) plus d'un partisan du phénoménisme ne peut se résoudreà demeurer jusqu'au bout ûdèleaux principes du système ; sous un nom ou sous un autre, on le voit rétablir, au delà ou au-dessus des phénomènes, ce je ne sais quoi dont il avait tout d'abord nié la réalité et supprimé la notion.

C'est pourquoi la première conception du phénomène que nous examinons ici est justement la conception vulgaire, celle qui le rattache à la substance, dont il est supposé manifester l'existence et la nature. Après l'avoir rejetée et combattue, après avoir essayé de tout ramener à ce phénomène, qu'on prétend se suffire, en vient-on à le définir lui-même, on retourne subrepticement à ces mêmes idées qu'on avait reniées ; on relève d'une main ce qu'on avait renversé de l'autre.

Kant nous en est un exemple. - Selon lui, tout dans la nature se réduit à des phénomènes unis dans l'espace et le temps conformément aux lois de la synthèse mentale; et cependant ces phénomènes ne sont pas de simples états de conscience liés entre eux dans Tunité de la pensée ; ils manifestent, ils représentent des objets réels, des choses en soi. Comment cette sorte de postulat peut-elle non pas même se prouver, mais se concilier avec ces assertions delà Critique, que les phénomènes sont les seuls objets de connaissance possible, et que les catégories nont ni signification ni usage en dehors de leur application aux phénomènes ? Kant n'a

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pas et ne nous laisse pas le droit de croire aux noumènes, et cependant il y croit.

Nous ne connaissons pas les choses, dit-il, telles qu'elles sont, mais seulement telles quelles nous apparaissent. C'est dire que les choses existent de deux manières : d'abord telles qu^elles sont, ensuite telles qu^elles nous apparaissent, et que, de ces deux modes d'existences, le second est inséparable et dépend du premier. — Le mot même de phénomène n'implique-t-il pas d'ailleurs la notion de la chose en soi? Phénomène veut dire apparition ; mais toute apparition suppose ce qui apparaît, c'est-à-dire l'être ou la chose. Si rien n'apparaissait, il n'y aurait pas de phénomène. — Nous ne pouvons opposer notre connaissance relative à une connaissance absolue que si elle a pour objet des apparences relatives elles-mêmes à quelque réalité : supprimez cette réalité que nous ne connaissons ni ne pouvons connaître, les phénomènes deviennent immédiatement la réalité, et notre connaissance humaine n'est plus relative, mais absolue.

Bien mieux, non seulement nous pouvons être assurés que les choses en soi existent, mais nous pouvons même savoir d'abord qu'elles ne sont ni dans l'espace ni dans le temps, ensuite qu'elles enveloppent la dualité d'un sujet et d'un objet. En effet, selon Kant, l'objet extérieur nous appurall daus Tc^pacc, le si^cl ou le mol nous apiMiratt dan^ Ifi lemp»; en soi cependant ni robjet ni le sujet ne sont dans le temps et cbns Fespace, où nous les montrent le sens Intime el le» «en» extérieurs.

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Ainsi les phénomènes dans Kant ont un fondement réel : ce sont les formes que revêtent les choses quand elles entrent en rapport avec notre sensibilité; en un certain sens, ce sont les choses elles-mêmes modifiées par le regard de l'esprit qui les aperçoit. D'un bout à l'autre des trois Critiques, la notion des noumènes, que les phénomènes trahissent sans les révéler, est partout

présente.

On s'étonnera pent-^tre de nous voir donner comme exemple, à côte de Knnl. un philosophe anglais qui fui longtemps considén:', malgré ses prolesUîlions, comme un adepte du posilivisme, Herbert SiKjncer. Mais il ne faut pas oublier qu'il a profondément subi liiinuence de liamilton, auquel il doit la plupart desC-Sthécrics philosophiques (r^UilIvllé de la connaissance, înco^rnoscibllité etréalilc do Tab^solu» aniinomies, réalisme, conception de la cauî*,*dll«5, crilérium de rinconcevabiUté du conlraii^, etc.. etc.); et UaraiUon lul-mêiuc, ou le sait, fut à bien des égards un disciple de Kant. Spencer est kantien sans le :%avoir.

Avec Hamilton, avec Kant, Spencer déelai^e que la connaissance humaine est entii^i'enient relalive. qu'elle n'a et ne peut avoir d'autres objets que les phénomènes et leurs rapports. Ses raslcs constructions métaphysiques s'étendeni aussi loin que Fensenible même des choses ; mais, comme les sciences positives, dont elles prétendent seulement coordonner et générali-ser les résultats, elles ne dépassent pas Ki spbèi 1 jdiénomônes. Kt cependant Spencer admet que les phêno-

Roiiuc. '

LE PHÉNOMÈNE ET l'ÈTRE

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mènes n'épuisent pas toute la réalité : par delà le connaissable, il admet l'inconnaissable ; au relatif, objet de la science, il oppose l'absolu, objet de la religion. Bien mieux, nous ne pouvons concevoir le relatif que par contraste avec l'absolu : si nous supposons que le relatif existe par lui-même, nous nous achoppons à une contradiction; car, dans cette hypothèse, le relatif lui-même devient absolu. Mais l'absolu n'est pas seulement conçu par nous dans son antithèse avec le relatif : nous en avons une conscience immédiate. Sous les formes diverses et changeantes des phénomènes, nous avons rintuition de cette existence indéfectible et toujours égale à elle-même dont tous les êtres de l'univers ne sont que de passagères manifestations. En un sens, les phénomènes sont l'absolu lui-même dans la multiplicité de ses modes successifs ; car, s'il n'existait rien, rien

n'apparaîtrait.

Ainsi dans toutes ces doctrines le pliénomène est essentiellement défmi par son rapport avec l'Être, sous quelque nom que l'on désigne d'ailleurs la source mystérieuse dont il émane : Noumène , Inconnaissable , Absolu. —En quoi cette thèse diffère-t-elle donc de celle de la vieille métaphysique substantiallste, par exemple de celle de Spinoza, et jusqu'à quel point ceux qui la soutiennent peuvent-ils se prétendre encore partisans du phénoménisme et de la relativité de la connaissance ?

Toute la différence entre ces philosophes et les vieux métaphysiciens tientàleur façon d'envisager la nature de la connaissance. Quel est, pour un Spinoza comme pour

un Descartes, le type de la connaissance parfaite? C'est la connaissance rationnelle, mathématique, construite tout entière avec des idées pures dont la raison affirme à priori la nécessaire objectivité. L'expérience passe, au contraire, pour un mode de connaissance inférieur et précaire, une sorte de pis-aller, dont il faut bien nous contenter lorsque notre misérable condition humaine nous empêche de trouver le vrai par les seules forces de l'entendement pur.

Mais les succès et les progrès des sciences positives, avant tout fondées sur l'expérience, ont, depuis, révélé à la fïhilosophie un nouveau type de connaissance scientifique. Les mathématiques mêmes paraissent n'avoir plus d'autre rôle que de préparer des formes vides où seules les sciences expérimentales pourront enfin mettre un contenu. Le rationalisme se croit dès lors obligé, avec Kant, de donner, au moins en partie, gain de cause à l'empirisme en reconnaissant que l'expérience est la matière 'nécessaire de toute connaissance véritable et que tout le savoir humain se rapporte en définitive aux phénomènes tels que nous pouvons les percevoir au moyen des sens. Que deviendront dans cette hypothèse les idées pures de la raison? Soit qu'on les déclare irréductibles à l'expérience ou qu'on les en lasse dériver par une genèse qui se confond avec la genèse même de la vie et de la pensée, elles ne seront jamais que des facteurs ou des éléments de la connaissance proprement dite. Tout au plus pourront-elles être objets de conception et de croyance.

LE PHÉNOMÈNE d' APRÈS KANT

LE PHÉNOMÈNE ET L ÊTRE

11 sera donc vrai de dire, avec les philosophes dont nons avons exposé plus haut les doctrines, avec Kant, avec Hamilton, avec Spencer, que toute connaissance a pour objet des phénomènes et que nous ne pouvons rien connaître d'absolu. Ce qui n'empêchera pas de dire en môme temps que les phénomènes impliquent nécessairement l'Être qu'ils manifestent et que le relatif ne se conçoit pas sans l'absolu.

Seulement pour les métaphysiciens substantialistes, la vraie connaissance, c'est précisément cette conception de l'absolu, si indéterminée qu'on la suppose, et la nécessité intellectuelle qui nous fait croire à son objectivité est logiquement bien supérieure à la croyance aveugle et brute qui naît en nous de la perception empirique des phénomènes. Car, en fm de compte, c'est seulement par l'absolu, on en convient soi-même, que se définit et se comprend le relatif, et, bon gré mal gré, c'est dans le Noumène ou l'Inconnaissablo qu'on va chercher la profonde et dernière raison de l'existence et des lois les plus générales des phénomènes. Or ce par quoi on connaît tout le reste, faut-il dire qu'on ne le connaît pas? N'est-ce pas, au contraire, comme disaient les Grecs, le connaissable en soi, le premier connaissable? Comme on le voit, la différence entre la vieille métaphysique et la nouvelle est plutôt dans les mots que dans les choses : on le verra de mieux en mieux.

Mais il reste à savoir pour quelles raisons ces philosophes affirment l'existence d'un fondement transcen-

dant des phénomènes et comment ils conçoivent ses rapports avec les phénomènes eux-mêmes.

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