LA SUBSTANCE D* APRÈS LE HKALISME RATIONALISTE
à percevoir les substances lorsqu'il nous suffit de les concevoir pour être assurés qu'elles existent?
L'empirisme insiste : Ihypothèse de la substance ne consiste nullement, selon lui, à rapporter les phénomènes à des réalités d'un autre ordre : pour le sens commun, les phénomènes sont les réalités. Seulement, avec les phénomènes, l'esprit forme des ensembles, des groupes plus ou moins cohérents et stables ; et c'est le tout ainsi formé qui est la substance. Par conséquent, dire que tout phénomène suppose une substance, c'est dire que toute partie se rapporte à un tout, c'est énoncer une proposition idenlique.
On pourrait demander, il est vrai, pourquoi l'esprit synthétise ainsi les phénomènes et convertit chacun d'eux en attribut de la synthèse qu'il a lui-môme formée. N'est-ce point là Telfet d'une loi à priori de la pensée? Quand il en serait ainsi, cette loi ne concernerait jamais que les phénomènes: elle ne nous autorisejait donc pas à franchir les limites de l'expérience. Mais il est inutile d'invoquer une loi à priori pour rendre compte des habitudes synthétiques de l'esprit: l'association des idées y suffit. Nous ne percevons aucun phénomène isolément; il nous apparaît toujours au milieu d'autres phénomènes dont quelques-uns l'ont précédé et lui survivront : nous nous accoutumons ainsi à l'envisager conune une partie d'un tout plus durable : ce tout lui-même s'oppose à nos yeux, par son unité et sa fixité relatives, aux parties diverses et changeantes qui le composent. Le langage, en le désignaiàt par un
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nom, lui confère une sorte de réalité ; et, comme notre esprit, par une inertie naturelle, tend à s'imiter luimême en toute nouvelle occasion, l'habitude, une fois prise pour quelques phénomènes, s'étend bientôt à tous : désormais nous ne pouvons en percevoir ou en penser aucun sans en faire aussitôt l'attribut d'un sujet ou le mode d'une substance.
Nous avons vu, en discutant la théorie de l'empirisme idéaliste (1), quelles difficultés rencontre cette explication de l'idée de substance lorsqu'on essaie de l'étendre au sujet de la conscience. Mais, quand ces difficultés suffiraient à l'infirmer, une partie de la thèse empirique subsisterait encore : à savoir que l'idée de substance ne représente rien de plus qu'une liaison interne des phénomènes et non une réalité sise en dehors des phénomènes, et c'est là ce que soutient aussi le criticisme.
On sait qu'un des caractères par lesquels le rationalisme de Kant dilfère de celui de Descartes et de Leibniz, c'est qu'il dénie aux concepts et aux principes de l'entendement toute signification, toute valeur même en dehors de la sphère des phénomènes. Pour quelles raisons a-t-il ainsi limité la portée de l'entendement? C'est ce qu'on sait beaucoup moins ; car ces raisons, il ne les a nulle part exposées d'une façon systématique. Essayons donc de les retrouver nous-mêmes.
En premier lieu, les lois de la pensée et par exemple la loi de substance ne sont applicables qu'aux phénomènes parce qu'en fait il n'y a pour nous d'expérience
(1) Y. ch. VIII, p. 238.
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OU, selon l'expression de Kant, d'intuition possible que des plu'nomènes. Consentons à supposer que l'idée de sul)slance puisse représenter en nous une chose en soi réellement existante ; nous ne pourrons jamais savoir si cetle supposition est vraie : car toute intuition des choses en soi nous est refusée (1). Cette objection, que Kant a certainement faite au rationalisme antérieur, lui est commune avec rempirisme, et nous venons de la rencontrer sous une forme à [)eine différente (2). Elle ne nous semble pas décisive.
Admettons avec Kant, avec les éclectiques eux-mêmes, que toute notie intuition se borne aux phénomènes: les concepts à priori n'en seront |)as moins susceptibles en droit de deu\ applications différentes, Tune aux phénomènes, l'autre aux choses en soi. En fait, la première de ces applications sera seule susceptible d'être vérifiée : seule elle rencontrera un objet dans notre expéiience ; mais ne pourrait-on pas prétendre que c'est là un pur accident de 7iotre constitution humaine, qui n'entame en aucune façon la valeur essentielle de ce concept et par conséquent de notre intelligence? En droit, pourraiton dire» les idées de notre raison valent universellement, non seulement pour les phénomènes, mais pour toutes les existences possibles : mais il se trouve qu'en fait, par l'union accidentelle dans l'espèce humaine de la raison avec un mode particulier d'intuition, ces idées
(1) Crifîqiie de la Raison pure^ Analytique des coucepts, ch. ii, sect. n, § ItîO, tnid. Tissot, p. 155.
(2) V. plus liaut, p. ;{01.
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ne peuvent servir que pour la connaissance des phénomènes. Si telle est bien la doctrine de Kant, elle ne nous paraît pas différer foncièrement du rationalisme de Descartes et de Leibniz.
On objectera peut-être que l'usage transcendant de ridée de substance, en le supposant légitime, ne fait pas pour cela connaître son objet: nous savons, par hypothèse, qu'il y a des substances ; nous ignorons ce qu'elles sont. Mais quand les rationalistes ont-ils prétendu que la raison nous donnât une connaissance adéquate ou seulement suffisante des choses en soi ? Qu'elle nous assure positivement de leur existence! C'est tout ce qu'ils lui demandent. On ne saurait, dit Kant, donner le nom de connaissance à une idée qui ne se réalise point dans une intuition. Ce n'est plus alors, répondraiton, qu'une question de nom. Quand j'ai l'idée d'une chose et que je puis affirmer sûrement l'existence de cette chose, ne puis-je pas dire que je la connais en quelque manière, bien que, par sa nature même, elle échappe peut-être à tous mes moyens d'expérience ? Il suflirait de consulter un bon dictionnaire pour répondre à la question.
Mais Kant n'admettrait peut-^être point que rinlelligence humaine fasse spontanément un usage transcendant du concept de substance. D'où vient alors qu'il se donne tant de peine pour nous mettre en garde contre un tel usage ? Tout au contraire, notre raison est tellement portée à voir dans ses concepts des formes de la réalité absolue que, par cela même qu'elle les
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applique à l'expérience, elle prend les phénomènes euxmêmes pour des choses en soi. La racnie de l'illusion transcendantale, d'après Kant, c'est que nous appliquons aux choses en soi des concepts uniquement destinés aux phénomènes : mais ne pourrait-on tout aussi bien retourner l'assertion ? Parle fait accidentel de son union en nous avec la sensibilité, la raison en est réduite à appliquer aux phénomènes des concepts destinés aux choses en soi : de là les contradictions où elle tombe. Cette façon de voir serait tout aussi plausible que celle de Kant, qui n'a même pas pour elle, comme il le prétend, la confirmation de l'expérience. Nous avons m en effet qu'on chercherait en vain dans les phénomènes un objet correspondant à l'idée de substance: si aucune intuition ne la vérifie, on démontrerait facilement qu'il en est de même de l'idée de cause et de toutes les catégories. Bien mieux, l'usage transcendant de l'idée de substance n'est pas seulement un fait : c'est une nécessité/à laquelle Kant lui-même n'a pas échappé. Comment en effet, shion par un tel usage, affirme-t-il la réalité de la chose en soi, ce postulat fondamental de tout son système ?
Ce qu'il faudrait démontrer, c'est que l'idée de substance n'est applicable qu'aux phénomènes, non pas seulement en fait, mais en droit. ~ Kant a certainement poursuivi cette démonstration.
Voici donc la seconde raison pour laquelle illhnite aux phénomènes Tusage légitime de toutes les catégories. L'espace et le temps sont des formes de notre sen-
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sibilité essentiellement relatives à notre constitution humaine : or toutes les catégories impUquent comme éléments intégrants de leur propre contenu des déterminations de l'espace et du temps. Ainsi la causalité contient la succession ; la substance contient la permanence : succession et permanence sont des rapports de temps qui ne peuvent eux-mêmes se réaliser dans la pensée sans la représentation de l'espace. De sorte que cette intrusion inévitable de l'espace et du temps dans notre raison frappe tous ses concepts d'une irrémédiable relativité. C'est surtout dans sa théorie du schématisme de f entendement par (1), que Kant a développé cette objection au rationalisme transcendant.
Mais elle suppose démontrée au préalable la thèse de la relativité de l'espace et du temps. Certes, nous croyons avec Kant que le temps et l'espace sont inséparables de la conscience : pas plus que lui, nous n'y voyons des choses en soi. Mais s'ensuit-il que l'un et l'autre soient entièrement relatifs à notre constitution humaine en ce qu'elle peiit avoir d'accidentel ? Il se peut que ce soient exclusivement des formes de la représentation humaine ; mais il se peut aussi que ce soient les formes de toute représentation en général : la seconde hypothèse parait aussi admissible que la première. Dès lors, la relativité des catégories est une hypothèse qui demande elle-même à être prouvée : car, si toute existence est soumise en quehiue manière aux rapports
(1) Critique de la Raison pure^ Analytique des principes, eli. ij §211, trad. Tissot, p. 188.
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