LA SUBSTANCE D APRÈS LE RÉALISME RATIONALISTE
sons SOUS la forme du temps, il le pense sous la l'orme
de réternité.
La critique doit donc chercher la racine de la relativité des concepts eux-mcmcs dans l'essence de toute pensée. Intuitive ou discursive, toute pensée impli([Uo un sujet ; les phénomènes, les choses en soi ne sont que des objets de connaissance ou de pensée possible; ils ne sont pas la connaissance, la pensée même. Or, que sont les concepts intellectuels sinon l'apport du sujet dans l'acte total de la pensée? Ils sont donc sul)je(nifs et partant relatifs à la constitution de ce sujet, quel qu'il puisse être, discursif ou intuitif, temporel ou éternel, humain ou divin.
Et qu'on n'objecte pas l'universalité et la nécessité à priori de ces concepts comme preuve de leur valeur absolue. Tout au contraire, les lois de la pensée ne peuvent être universelles et nécessaires à priori que si elles sont subjectives. Supposez, en effet, qu'elles résident dans les objets mêmes: ces objets étant extérieurs au sujet et indépendants de lui, comment le sujet pourrait-il savoir d'avance et une fois pour toutes si ces objets sont tous et nécessairement soumis à ces lois? En revanche, il n'est pas d'hypothèse imaginable où le sujet pensant cesse d'intervenir dans sa propre pensée et de la marquer à Tempreinte de sa propre constitution (i).
Rant est-il allé jusque-là dans sa réaction contre le rationalisme dogmatique de Descartes et de Leibniz?
(1) Critique de fa Raison pure, Analytique des roncopts, i». 140, trad. Tissot, p. 137.
LA VALEUR DU PRINCIPE DE SUBSTANCE
Malgré bien des indices plausibles, nous n'oserions l'affirmer expressément. Pourtant c'est sous la forme de cette dernière objection que l'école éclectique a surtout compris ce qu'elle appelait le scepticisme transcendantalùe Kant. Ainsi, selon V. Cousin, le grand argument de la Critique contre la valeur de la raison humaine, c'est la subjectivité de la raison ; et on sait comment il a cru la réfuter en distinguant la spontanéité et la ré-, flexion. Il est vrai qu'il n'a pas très bien entendula seule subjectivité dont Kant pouvait parler, celle qui tient non à l'individualité ni môme à la nature spécifique, mais à l'essence universelle de la raison. Si ma pensée n'a qu'une valeur relative, ce n'est pas parce qu'elle est ma pensée, ni môme parce qu'elle est une pensée hmnaine ; c'est parce qu'elle est une pensée et que la pensée n'est pas, ne peut pas être adéquate à la réalité. Si telle est bien l'objection de Kant, on conçoit que sa doctrine ait paru à certains critiques (1) le dernier mot du scepticisme. Qu'on le remarque, l'intelligence même de Dieu, cet entendement intuitif dont Kant nous parlait tout à l'heure, n'échapperait pas plus à l'objection que notre intelligence humaine. Il n'y a pas d'intelligence concevable, si parfaite que l'on suppose, qui puisse lui échapper. Gomment, en effet, éliminer de la connaissance le sujet et par conséquent le subjectif? L'hypothèse môme est contradictoire. Une connaissance d'où le sujet serait complètement absent ne serait pas une connaissance, car ce ne serait pas même une pen-
(1) Notamment h Jouffroy, Cours de Droit naturel.
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sée. On ne rénssirait pas mieux en supposant un objet créé et déterminé par le sujet, un ol\jet identique au sujet : car le sujet, connaissant Uidentilé de ce prétendu objet avec lui-même, lui opposerait dans sa pensée un objet au moins possible, un véritable objet; et dès lors, l'éternelle question se poserait pour lui: « Qu'est ce qui me prouve que les lois selon lesquelles je me pense etje pense les objets posés en moi |)ar moi-même sont valables pour les objets véritables, valables même pour d'autres sujets autrement constitués que moi ? »>
Mais une objection qui vaut contre toutes les intelligences n'a pas de valeur particulière contre l'une quelconque d'entre elles. Si le reproche qu'on fait à notre connaissance, on peut le faire à toute connaissance possible, même à la connaissance idéalement parfaite, il me semble que nous pouvons aisément en prendre notre parti. Mais il n'est pas bien sûr que ceux qui font ce reproche sachent très bien eux-mêmes de quoi ils se plaignent : en somme, ils se plaignent de l'impossibilité où est la nature des choses de réaliser cette contradiction : une intelligence capable de connaître sans penser.
Seulement, si toute intelligence soumet nécessairement à ses lois tous les objets qu'elle pense, il s'ensuit aussitôt que les lois universelles de la pensée sont les lois universelles des choses. En effet, les seules choses avec lesquelles nous ayons affaire, les seules qui existent pour nous, ce sont les choses susceptibles d'entrer en relation avec notre pensée ; on peut même prétendre que c'est là une vérité identique. « Nous ne pouvons
CONCLUSION
penser que ce qui est susceptible d'être pensé par nous, » et il en est de même de tout esprit. Supposons un moment qu'il y ait des choses en soi : si on entend l)ar là des objets extérieurs à tout sujet, sans relation possible avec la pensée, ce n'est pas nous seulement qui ne pouvons les connaître : elles ne peuvent par essence être connues de personne. Mais on ne pourra pas dire davantage que nous les ignorions, car, ainsi que l'a montré le profond philosophe anglais Ferrier(i), il n'y a d'ignorance possible que des objets dont la connaissance est possible. Or, si les choses en soi ne peuvent être ni connues ni ignorées de nous ni de personne, de quoi parle-t-on quand on en parle ? En vérité, il est difficile de le deviner, ou plutôt il semble bien que l'on parle sans savoir ce que l'on dit.