IV. — Conclusion
Que résulte-t-il de cette analyse?
C'est que l'éclectisme a vu une moitié de la vérité, et ses adversaires l'autre moitié: de part et d'autre on n'a pas vu l'unité. Certes, l'éclectisme a raison quand il affirme qu'aux yeux du sens commun, la substance est une réalité plus profonde et plus durable que les phénomènes, autre chose que leur simple collection ou série; mais ses adversaires ont aussi raison quand ils affirment que la substance est essentiellement le lien des phénomènes, le rapport des phénomènes entre eux, et
(l) Cf. Revue philosophique, 1876, t. II, p. 157.
318 LA SUBSTANCE d'aPRÈS LE RÉALISME RATIONALISTE
qu'elle se vide de toute réalité dès qu'on essaie de la concevoir comme une chose en soi.
Est-il donc impossible que la substance soit tout à la fois inséparable des phénomènes et distincte des phénomènes ? D'une part, pour qu elle lie véritablement les phénomènes, il faut bien qu'elle soit quelque chose de réel : sans quoi, il serait plus vrai de dire que, les phénomènes étant au fond parfaitement indifférents et étrangers les uns aux autres, c'est notre pensée qui les rapproche arbitrairement et leur communique une unité qu'ils n'ont point: de sorte que l'intelligence, loin d'être la faculté de connaître les choses, serait plutôt la faculté de les méconnaître. Et d'autre part, pour que la substance lie véritablement les phénomènes, il faut bien aussi qu'elle leur soit intérieure, qu'elle fasse corps avec eux ; sans quoi les phénomènes seraient d'un côté, la substance de l'autre: et qu'importerait à leur multiplicité son unité? La substance ne peut donc unir les phénomènes entre eux qu'à la condition d'être unie avec eux. Si on en fait une chose en soi, elle cesse aussitôt de pouvoir remplir la fonction pour laquelle notre intelligence la réclame ; et, loin d'unifier les phénomènes, elle condamne la pensée à une irréductible duahté. On se demandera sans doute comment il est possible qu'une même chose soit à la fois une et plusieurs, phénomène et substance. Nous venons de voir que la raison exige qu'il en soit ainsi; et Tanalyse de la conscience ne nous a-t-elle pas déjà prouvé que telle est en effet la constitution de notre être?
CONCLUSION
Mais, si la notion de la substance est nécessairement relative aux phénomènes, s'ensuit-il qu'elle n'ait de valeur que pour notre expérience et notre connaissance humaines? A coup sur, elle ne nous révèle pas de chose en soi : un disciple de Kant pourra donc toujours supposer qu'elle n'a ni sens ni usage relativement à la chose en soi. Mais le prétendu monde des choses en soi ne contient pas d'objet de connaissance possible : il échappe à toute connaissance, à toute pensée positive, non seulement de notre intelligence, mais de toutes les intelligences concevables. La supposition du kantisme revient donc à dire que les notions qui nous représentent toutes choses et nous servent à les connaître n'ont pourtant ni sens ni usage relativement aux choses, s'il en existe, qui seraient, par hypothèse, impossibles à connaître ou à représenter en quelque façon. Pure tau tologie : si une chose est inconnaissable, elle ne peut pas être connue ; la pensée et la non-pensée d'un seul et même objet sont contradictoires et s'excluent réciproquement : voilà à quoi se réduit toute la théorie des « choses en soi ». Que si au contraire on entend par « choses [en soi » des existences quelconques, susceptibles en tout cas d'être connues ou pensées par une intelligence, humaine ou autre, il n'importe, nous n'avons, ce me semble, aucune raison de supposer qu'elles ne seront pas connues ou pensées conformément aux lois de l'intelligence : et c'est à vrai dire cette supposition même qui non seulement ne sert à rien^ mais qui n'a môme aucun sens.
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