CAHIER ROSE
Ma surprise, un jour, fut de voir entrer dans mon cabinet de la Revue Indépendante un jeune homme inconnu qui ne m'apportait pas de manuscrit.
Invité à s'asseoir, mon visiteur refusa, débarrassa ses épaules d'une lourde pèlerine à grands plis assez semblable à un manteau de berger et m'apparut chemisé de flanelle beige, vestonné d'un drap gris poussière très râpé. De lourds souliers à clous chaussaient le garçon et ce costume pauvre et grossier faisait singulièrement ressortir la finesse de ses mains et de son visage amèrement glacé.
Tout en allant de long en large par la pièce un peu triste, parce qu'il y a des livres en tas et que l'acide des fréquentes conversations littéraires là. tenues semble avoir mordu le papier des murs, il parlait d'une voix que je ne puis définir qu'en comparant l'impression qu'elle produisit sur mon tympan à l'épouvantable sensation de déchirement strangulatoire que connaissent bien ceux qui, une fois, ont assisté dans un laboratoire à la préparation de l'acide fluorhydrique. Cette voix donc vous faisait, en un rien de temps, Voreiilepœ^eicseeiles propos hardiment nets du monsieur coulaient en
vous comme un mélange empoisonneur de cassepoitrine et de vitriol.
Ce premier quart d'heure écoulé, j'éprouvai du malaise et un embêtement sérieux, car je suis d'avis qu'il faut garder ces âcretés là pour relever la fade copie à laquelle les hommes avides nous condamnent.
Enfin il me dit, tournant court comme un cheval ombrageux :
— En conséquence, vous recevrez un petit manuscrit. Ce sont des douceurs en comparaison de ce que je dirai plus tard, mais patience! Je suis un génie altier, monsieur, et J'étouffe dans la pestilence de vos cabinets littéraires, la poussière des rues^ la souveraine imbécillité du temps. Aussi, je rage, parce que nerveux, et les éditeurs m'éconduisent, auxquels je soumets des projets de romans-pamphlets, me croyant fol peut-être ou craignant la justice. Je m'en fous 1 car, un jour, je trouverai mon Buloz et mon Poulet-Malassis.
» Quant à vous, monsieur, vous avez dans le monde des lettres une sale petite réputation qui m'attire, et, tant que je n'aurai pas lu vos livres, je garderai pour vous quelque sympathie. De préférence, donc, je cogne à votre huis.
» Autre chose. Comme je ne veux prostituer mon nom sur aucun papier public, denrée commerciale, vous me trouverez le pseudonyme qui vous conviendra — et pour les claques qui vous adviendront peut-être, j'aviserai. Je demeure rue de la Barre, à Montmartre, au fond d'un jardin. La porte cochère est facile à trouver, car la rue est courte pi c'est ^ seule qui ^oit ornée de deux bornes en
pierre. On me connaît là sous ce nom : Le Poète. > Je voulus l'interrompre, mais il me répondit avec insolence :
— Epargnez-moi vos questions... Je repasserai dans trois jours.
Le soir môme, je reçus un rouleau que je dépliai fébrilement. C'était un cahier à couverture rose et sans titre. Sur le premier feuillet la devise qu'on lira plus loin écrite à l'encre violette; le reste, d'une belle écriture administrative, couvrait environ cent pages. Sur l'heure, je les lus de la première à la dernière ligne et bien qu'il m'eût, en deux ou trois endroits, nettement abîmé, peut-ôtre môme à cause de cela^ je trouvai à ce jeune auteur inconnu beaucoup d'accent. Mais, me dis-je, à quoi bon publier ces notes corrosives ? Rendons à luimême ce génie altier. Je ne suis pas Buloz après tout!... Quelques amis que je consultai m'approuvèrent avec d'autant plus de chaleur, qu'à leur avis, l'inconnu leur étrillait le cuir jusqu'à la syncope.
Trois jours après, sous un déluge, l'auteur revint, véhément et crotté. Je le mis au fait de ma décision, m'attendant à des rugissements et à des blasphèmes. Point du tout : il sourit avec impertinence, et asseyant son grand corps souple de bretteur, il vocita d'un accent froid :
— Alors, vous aussi, monsieur, vous êtes lâche devant le génie, vous étouffez son cri. Voilà qui est bien. Notez, monsieur, que je ne vous ai donné là qu'un avant-propos, le prélude du Grand Engueulement. Ce cahier n'est qu'une esquisse. Je
médite une énorme satire de Factuel et, monsieur, vous verrez comme ils grouillent les muâes, sous ma plume.
— Monsieur, lui dis-je, vos dispositions sont fort belles. Je n*ai pour vous que de l'admiration. Mais, permettez-moi de vous ouvrir mon cœur — pourquoi flt-il un geste de dégoût?— Je continuai : Je crains d'ôtre dupe. Ses yeux dirent : Quel Joseph!... Pourtant j'élucidai mes réticences.
— Je n'ai nettement reconnu personne, excepté moi, dans vos portraits. C'est là qu'est le délicat, car tout le monde va s'y reconnaître et des gens qui méprisent mon style mais qui, tout de môme, me saluent, vont me lever leur jonc sur le crâne.
— Auriez-vous peur ? interrogea-t-il avec mépris.
— Non, vraiment non ! mais enfin j'aime à vivre tranquille^ à flâner par les rues. Me voilà condamné au fiacre, au gourdin plombé et au revolverbijou, à moins que... Et puis> non 1 Qui ôtes-vous? Dans quel café, dans quel salon vous a-t^n jamais vu? Si vous n'étiez^ le génie mis à part, qu'un homme de paille ?
Il sourit encore mais avec pitié.
— C'est avec des calembredaines de cette envergure que vous vous faites, tous les jours, une réputation de sceptique 1 Je vous le dis en face : Vous êtes un c. et je vous flatte 1 Mais, peut-être, ôtes-vous susceptible de vous améliorer. Je vous laisse donc mon manuscrit : vous le relirez. Grâce à cette forte intuition du génie que je possède, il n'y a rien d'étonnant à ce que mes portraits aient
leurs ressemblances vivantes. Mais je vous le dis franchement, de tous ces écrivassiers, de toutes ces donzelles, de tous ces barbouilleurs, musicastres, souliers-vernis et thés-de-cinq-heures dont vous semblez avoir le respect, je n'en connais aucun, personnellement. Je suis misanthrope un peu plus sérieusement que celui de Molière. Je vis là-haut avec un hibou et un cochon d'Inde — et je les estime trop pour les fourrer jamais dans aucun livre.
« Je ne suis pas riche, monsieur, mais j'ai toujours deux œufs pour vous sous la paille. Venez les manger. Je vous dirai des choses qui vous intéresseront si vous n'êtes pas ce que tout à l'heure j'ai dit... Et si vous m'imprimez, pas d'épreuves l l'odeur de l'encre me dégoûte. »
J'ai fait bien des fois, depuis cet entretien, l'ascension de la rue de la Barre. Je trouvai là mon inconnu dans une chaumière composée de deux pièces sommairement meublées et dallées en pierre. Le hibou, nommé Syrius, et le cochon d'Inde : Ariel, erraient librement dans la maison. Nul crépon japonais sur les murs, mais une panoplie composée d'outils de jardinage et, sur une planche, clouée près du lit à portée de la main, quelques livres : Vallès, Hugo, Zola, soigneusement reliés.
J'entends encore mon hôte me dire en me désignant d'un geste cette rangée de volumes : « Les Bibliothèques peuvent flamber, j'ai fait mon choix... Ah! si je pouvais comme Vallès vibrer jusqu'aux ongles et mordre à crocs aigus ceux que je hais !... Hugo c'est l'Himalaya, et quant à Zola que vos
camarades méprisent, je cirerais ses bottes avec orgueil ! >
Je cite ce trait pour bien montrer que cet aboyeur cynique était à genoux devant le génie comme un petit enfant devant le bon Dieu, et qu'il valait mieux que son attitude. Pourtant ne le raillons pas. Songeons qu'il eri'ait, inconnu et pauvre et, je ne sais comment, coudoyait les hommes illustres, ceux qui le seront, toute la cohue des vanités et des ambitions. Le soir venu, d'un pas pesant, il regagnait sa froide chaumière et là, serrant des deux mains son cœur qui éclatait, il avait de ces désespoirs solitaires qui engendrent les fortes haines, arrachent aux pâles bouches flétries des méconnus de ces cris déchirants dont l'écho ne peut pas mourir.
Son orgueil crût là comme en serre chaude. Sans doute, un jour, il se serait affirmé dans une œuvre robuste aux angles durs, au froid éclat meurtrier d'acier, car il passait trop d'heures accoudé à cette fenêtre de sa chaumière d'où il découvrait Saint- Ouen, Saint-Denis, Aubervilliers, toute cette banlieue parisienne d'où il monte, les soirs, une vapeur épaisse, une plainte confuse, et qui se découpe en grandes lignes tragiques sur Thorizon d'or et de sang du couchant. Tout ce qui gonfle affreusement le cœur piétiné des mercenaires qui peinent à Tombre des hautes cheminées fumantes, là-bas, gonflait son cœur à lui d*où le cri de colère eût jailli — et je Tai vu, pâle avec des larmes dans les yeux, devant ce vaste et désolé coin de labeur forcené, d*âpre misère.
Plus jamais il ne me reparla de son manuscrit*
Et un matin de cet hiver que j'allai chez lui, le concierge m'apprit qu'il était à l'hospice de Lariboisière. J'y courus, il agonisait. Maintenant il repose, anonyme, dans la terre grasse de l'affreux cimetière de Saint-Ouen. Si, demain, je voulais retrouver le tertre sans croix qui l'abrite, je ne le pourrais pas...
Quelqu'un dort là., messieurs, qui nous a cinglé au visage, que nous devons saluer comme un crâne adversaire que notre traître épée — la misère — dans un duel inégal, a tué.
Maintenant est-il « opportun » d'imprimer ces pages ? Sotte question 1 Elles paraîtront ici (1) sous le pseudonyme que j'avais choisi pour mon inconnu. J'accepte, pour ma part, comme plaisants et lïlérités si l'on veut, les coups d'épingle dont il m'a tatoué. Que les autres n'aillent pas s'indigner : le cimetière de Saint-Ouen retentirait d'un strident éclat de rire. A six pieds sous la terre certaines choses amusent. Aussi bien nous sommes tous vengés puisqu'IL est mort, et que le « Grand Engueulement » n'aura pas lieu.
(1) Une partie de ce Cahier a été publiée à la Revue Indépendante sous le pseudonyme de Enry Bec.
liE CAHIER ROSE !
Les petits cadeaux entretiennent Tamitié.