LE MOUVEMENT POETIQUE
En Pologne
Là Pologne est bien démodée en France :
c'est donc entreprise presque risquée, qu'en parler par ces temps d'alliance Franco-Russe. Et, quoique très heureux de la demande dont m'a honoré la direction de ridée évolutive, lui donner un travail sur le mouvement poétique en Pologne : je me sens quelque hésitation...
C'est que la situation de la Pologne est très exceptionnelle parmi les peuples de l'Europe, et son développement est nécessairement anormal.
La trisection de la Pologne a eu, en quelque sorte^ pour effet la naissance de trois littératures : chacune porte son caractère propre, chacune bat son chemin, mais nulle n'est complète : partout il est un manque, partout il est quelque chose d'étouffé, de pâli ; et le triple développement, si on l'unit, ne saurait être un. La littérature polonaise, en ce siècle, se clôt dans les limites d'une province, ou plutôt chaque province successivement se dresse à la tôte du mouvement littéraire.
C'est ainsi que, vers 1820, la Silwanie nous a donné les plus éminents génies du romantisme, Mickiewiez et Stowacki ; vers Tannée 1835, c'est rOukraïne avec ses réminiscences de la vie des anciens Kozaques. Puis, la Poznanie et son souffle révolutionnaire (1848); Krakovie avec son conservatisme Moyenâgeux et ses traditions royales. Vers 1860, c'est Varsovie qui règne, et son règne dura à ces derniers temps. Va-t-elle perdre son sceptre ? Je crois que oui.
Ce n'est pas la force qui lui manque, mais il est des conditions qui tuent toute éclosion littéraire. Il existe à Varsovie une institution, demi-littéraire, demi-policière, la Censure, qui lit tout livre, en manuscrit, et dont le pouvoir est irresponsable, illimité et sans appel. Je me propose d'écrire une étude spéciale sur la Censure littéraire en Pologne — et ce sera une page vraiment curieuse de l'histoire de la civilisation !...
Voici quelques mois, dans nos journaux, on polémiquait à propos de la supériorité de la littérature contemporaine tchèque sur la littérature polonaise. En vérité, il est maintenant chez les Tchèques une efflorescence littéraire extrêment riche, un âge d'or, et qui ne date que d'hier, un réveil après un sommeil de 300 ans. Il est vrai, aussi, que cette jeune littérature n'est pas encore arrivée au niveau de
la littérature polonaise, mais il est bien possible, la Censure aidant, demain ou aprèsdemain, nous serons devancés par les Tchèques (1).
Si Varsovie perd son sceptre littéraire, ce ne seront plus la Silwanie ni la Oukraïne (2) qui vont en hériter ; dans ces deux provinces, la loi dite « préservative » interdit dlmprimer les livres et les journaux polonais ; ce ne sera non plus la Poznanie, où s'est engagée une lutte exaspérée contre la race germanique, une lutte pour la vie, pour la langue, pour chaque prière et pour chaque pied de territoire. C'est Krakovie et Léopol, c'est la Pologne autrichienne qui va prendre le dessus.
L'Autriche, avec sa constitution libérale et fédéraliste, une sorte de grande Suisse, donne à chaque nation la possibilité du développement. Nous avons vu chez elle une éclosion
(1) M. Jaroslav Vrchlicky, un poète fécond, versé dans toutes les littératures, est d'une imagination très riche ; Jules Zeyer, un magicien de la langue, un charmeur sans pareil ; Svatopluk Czeck, très oatiooai, très mélodique chanteur, porté beaucoup vers Thumour et la satire; Jan Neruda, auteur des Chants cosmiques — voilà quatre noms tchèques, dont pourrait s'honorer toute littérature.
(2) Il est tout de même encore des poètes polonais en Silvanie (Wiersbicki, Man Kowski, Aldona, etc.) et à Kieff (Vladimir Wysockl), mais Ton peut dire que le mouvement poétique polonais est pour longtemps arrêté dans ces deux provinces.
des littératures polyglottes : tchèque, magyare, croate, slavone, ruthène (1).
La Galicie tout de même n'est pas absolument de tendances modernes : agricole plutôt qu'industrielle, elle a conservé le plus de Moyen-âge, avec la prépondérance des nobles et ses couvents. Mais tout ce qui est fort à Varsovie, tout ce qui sent une étincelle divine, que Ton tente d'éteindre — tout cela part pour Krakovie, pour Léopol — et sous un masque ou même sans nom, va dire son chant ! Chacun de nos poètes a double face, double nom, et c'est celui-ci qui lui donne la gloire. Une poésie sans nom, donc, se mêle à l'air, énergique et désespérée, électrisant les nerfs, émouvant les cœurs. Nous sommes restés un peu en arrière : la situation exceptionnelle que nous tenons en Europe nous a contraints à toucher encore la Lyre tyrthéenne : on est patriote
(1) Les ruthènes (roxolones, ou petit-russiens) consti> tuent la plus grande partie de la population de TOukraïne; il en est aussi en Galicie. Ils sont orthodoxes, comme les Busses, mais une antipathie de race les travaille récipro* quement, surtout depuis que la Russie a interdit tout imprimé aussi bien que le théâtre ruthène. C'est une nation extrêmement artiste et poétique. Ils avaient un très» grand poète, Shevtchenko. Actuellement, une littérature ruthène se développe en Galicie. En religion, un mouvement sectaire, analogue au protestantisme, appelé Stunde, tend à arracher toute la nation ruthène de TégUse orthodoxe.
ni
chez nous. — (Il est mal aisé de parler ici de cette poésie Anonyme et patriotique, car il ne sied pas de dénouer les masques).
Cette préoccupation des choses patriotiques a, en quelque sorte, affaibli les autres courants de notre poésie ; tout de même ni TEmotion, ni la Pitié sociale, ni l'Idée philosophique ne font défaut. Quant à l'Amour et l'érotisme, oh ! on en est empesté ; car, par une logique naturelle, la Censure, quand elle détruit tout ce qui sent une idée, une pensée, tout ce qui est mâle, au contraire protège tout ce qui est neutre et nul. La plupart des poèmes erotiques sont choses niaises, énervantes de platitude et de lascivité ; mais ce sont seules choses, aussi, qui sortent entières de la main d'un censeur ! Ainsi la Censure nous conduit au règne d'un onanisme national, et de l'autre côté au règne de la bêtise : par sélection qui se produit spontanément, elle fait arriver au sommet les personnages élastiques, stériles et médiocres, qui se soumettent et s'approprient à toutes les conditions, tandis que tout ce qui représente l'intelligence, le caractère, la vie, l'énergie, est condamné au silence.
Vous ne trouverez dans le monde rien d'aussi vide et d'aussi plat, que ce qu'on appelle ici la Presse.
L'imprimerie nous étant inutile, nous allons alors retourner à la littérature manuscrite !
Cette absence de voix nobles et fortes, ce silence n'est cependant qu'ombre où s'amasse et s'accroît la haine — et la haine est sainte, comme a dit Zola.
Mais combien de talents perdus et ruinés !
Si pourtant, même dans un vers d'amour, vous mettez un accent de passion, vrai et émouvant, il devient suspect pour la censure. Et, un poème erotique doit être écrit spécialement pour une Jeannette ou Marie : les mots, comme « Elle, Belle Dame, Ma reine » sont dangereux. Et vraiment s'il était des symbolistes, ce seraient les censeurs ! Chaque mot leur parait un Symbole, terrible et tendant à détruire la totalité de TEmpire russe. « Le couchant » peut bien signifier le partage de la Pologne; « le lever », c'est sans doute l'insurrection; a la nuit » pour sûr, cela a trait à l'esclavage. « La verdure, le renouveau » ?
voilà pour dire l'espérance : il n'est pas permis d'espérer ; mais aussi bien il n'est pas permis d'être trop pessimiste. On a interdit à un médecin une conférence publique sur la Souffrance. Le Bouddhisme est très mal vu ; dire (1 Christ et Bouddha » est un blasphème. Il n*est pas permis de sympathiser avec l'Irlande; et, en un domaine moins haut, de railler les épiciers ; de vanter l'aigle ; de parler mal de l'ours et du loup. (« Âh, nous savons ce que veut dire le loup ! ») ; de conspuer Néron et
lis
Caligula ! « Arrêter tout article historique ou pornographique jusqu'à nouvel ordre. (Instruction du 18 octobre 1889).».. Les points de suspension, les blancs entre les vers sont interdits. Dans un livre sur la volaille : « La poule polonaise » devient à la Censure a la poule ancienne » ! Dans un livre de cuisine ; « Cuire à feu libre » est supprimé ! Le conte de Tom-Pouce, interdit (parce qu'il est dans ce conte un tout petit bonhomme qui accomplit de grandes choses). Une peinture titrée : « La dame qui rêve »^ à la porte du salon (à quoi donc rêve-t-elle, hein ?). Parfois on marchande : vous voulez donner un roman de l'histoire polonaise ? Bon, mais vous donnerez aussi un roman russe ? — Dans un roman — le héros ne peut aller partout : Silwanie, Oukraïne, Krakovie — lui sont fermés ; il ne peut pérégriner que dans le royaume de Pologne, et puis a en étranger », et « au loin ».... (Mais le censeur hésite sur le dernier mot :
au loin, ce peut vouloir dire Sibérie !). Lorsqu'on ces derniers temps mourut à Florence un des grands poètes de la génération de 1848, Teofil Lenartowicz, pas un mot à lui consacré dans notre presse ! Lorsque le prince de Bismarck, en 1887, bannit de Poznanie les 30,000 Polonais, la censure défendit de commenter le fait. Lorsqu'on 1891 éclata la famine en Russie, il en existait une aussi chez nous :
la censure n*a pas permis d'en écrire. Il est défendu d'avoir faim...
C'est grotesque, n'est-ce pas ? et pourtant c'est tragique, c'est déprimant, et, actuellement, c'est pire, plus méchant et plus imbécile.
C'est dans telles conditions que se développe la poésie polonaise. Il était indispensable de renseigner le lecteur. Aussi bien il me semble nécessaire de lui rappeler le passé de cette littérature, et quelques dates historiques — pour faire comprendre le présent.
(Varsovie).
(A suivre).
— De toutes manifestations d'art, nous ne comptons parler. Mais nous dirons, en dessein d'induire nos lecteurs à les lire, entendre, visiter, des œuvres capitales ou par quelque côté littéraire, philosophique et social, intéressantes, ou prometteuses de Mieux. Pour les discuter, et en prétexte à revenir sur des points de notre Méthode, nous signalerons aussi certaines œuvres de nos adversaires.
Sur la « littérature », sur « l'art » à consommation quotidienne — le silence.
Le « Werther », de Massenet.
— Il ne saurait être tard pour parler de cet acte de vie, ardent et virilement chaste, le Werther de rimmortel Gœthe, esprit entre tous complet, car poétique, philosophique et scientifique : ce livre, en effet, peut demeurer de préoccupation constante. Pour parler du Drame-lyrique qu*il inspira au savant maître Jules Massenet, non plus.
Je n'ai dessein d'entreprendre un compte rendu de cette œuvre multiple de science et d'inspiration et de trouvailles, mais qu'il m'appartienne dire en quel esprit Massenet conçut
le caractère, très erronément connu souvent, du héros de Gœthe.
Or, l'autre matin, Massenet en toute cordialité chaleureuse vint à me conter son Werther. — Ah! un rêveur, Werther!
disait-il. Mais ils ne Font pas lu. On se répète comme ça, oui, Werther, le Rêve ! — « Un rêveur, cet homme qui voudrait « précipiter par la fenêtre » le mari de Charlotte qu'il ne sait adorer et qu'il adore, lui, Werther ! cet homme qui, plus tard, couvre « de baisers furieux » les mains de la femme aimée en vain! Non, un vivant, un vibrant, un passionné, aux nerfs malades si Ton veut — mais pas un rêveur... A Vienne, on m'a dit aussi que mon Werther était trop... « cochon »!
Non, et s'il était à faire, il serait de plus de passion encore... »
Massenet concevant ainsi le héros, demeure certes en la conception de Gœthe. Mais que tenaces sont les légendes : Un homme qui aime d'une rare délicatesse de sentiment, d'une hauteur de conscience altière à la soufirance, et que ne veut écouter une Femme, forte, contre toute la douceur de son cœur, du devoir consenti une fois — c'est cela. Et, de cela qu'a fait l'esprit général, imbu, hélas ! de cette poésie artificielle de sentiment et vide d'intellect qui fleurit encore — que nous travaillons à abolir, que nous abolirons ! — On a créé UA
amoureux de clair de lanCi qui se tue d'un coup de pistolet en rêvant à sa Belle insensibe.
Âh ! c'est un passionné, de grande et noble passion, de qui Tamour chante et souffre de toute fibre humaine en la savante et vécue instrumentation du Maître. Je n'entre, avonsnous dit, en les détails ; mais, pour exemple, non rêveur, non idéaliste, il va la Vie, celui, au premier acte, qui invoque en telle plénitude qui tremble de lumière, la Nature vivante, la Nature féconde en tous ses éléments ! Et, lorsque Werther, au mari promet de s'exiler, si l'amitié, dit-il, qu'il veut garder sainte et seule à Charlotte, devenait amour : n'a-t-on pas entendu dans l'angoisse des violoncelles et la révolte contenue terriblement des cuivres, toute la poitrine de l'Amant haleter et s'oppresser à éclater de vie ? Et, dans ce baiser unique, où aux lèvres de Werther un instant la Charlotte qui l'eût tant aimé, et ne pouvait aimer que lui, s'oublie 1 s'oublie, pour réveillée soudain, la fuite vers sa Force et son Devoir — ô ce double cœur qui bat et s'élargit d'éternité, dans l'orchestre traducteur 1...
Œuvre de science émerveillant de l'entrelacs de ses motifs trouvés et conduits en maîtrise — et œuvre de Fort, œuvre de Synthèse et de Vie.
René Ghil.
La Lutte meilleure (1) et En les Landes.
— Ce nous est grand'joie d'art et espoir de matinée claire, saluer ensemble les deux livres qui nous viennent de M. D. Maysonnier et Emmanuel Delbousquet.
En la première partie de la Lutte Meilleure, D. Maysonnier prélude au développement du Poème-un par une évocation large de Futur altruiste. Sur le faisceau lié de fils d'or des hasards antérieurs, édifiant Tidée, le Poète a su grouper telles péripéties du Drame humain (depuis les sanglots de la Préhistoire), en chatoyances mordorées ; et ceci vous prend, vous séduit, musiques et couleurs.
Torturé comme nous le sommes tous, de Tessentiel problème féminin, Maysonnier Ta voulu aborder en artiste et en homme, épris du scientifique destin, franc d'hypocrisies pleurnicheuses, et si loin des fumisteries fémino -idéale -mysticistes ! (Je dis « fumisteries », car le vrai Mystère en effet et Tldéal poignant ne sauraient convenir aux vagues poèmes queue-de-décadisme où slUustrent à à peu de frais cérébraux, tels de nos contemporains).
M. René Ghil, en la préface du livre, dit là vraie glose : « Fait d'ires qui éclatent regrets
(1) Le 1" volume de la Lutte Meilleure a été demandé par le British Muséum, qui antérieurement a souscrit à toute rOEuvre de M. René Gtiil.
de ne pouvoir tout étreindre, de la Bonté qui croit en la Vie dont les capacités éternellement agrandies tiennent les Bonheurs, si les hommes les voulaient : tel livre et les autres en dessein, demeurent acte d'art et d'utilité sociale — et en le plein sens ils peuvent titrer : La Lutte meilleure. »
Mais quel n'est pas encore le délice des purs orchestres qui nous évoquent ces tableaux et heurs :
Il est du trouble en moi par un vôpre de Peur...
un horizon irradiant de cuivre rouge
sous un moutonnement monotone où ne bouge
en la nue alourdie un seul pantèlement
du vent de vôpre, vaste ouvert tranquillement :
En la pénombre énorme de son étendue
du val de nuit au mont muet, une torpeur
écrasante ne meut, largement épandue...
... — « Quand Aimée émana mon âme de ton âme Nos souffles confondus furent l'Epithalame I
Emmanuel Delbousquet nous fait vivre intensivement Les Landes ; d'allure bien différente toutefois, on le peut comparer à Max Elskamp. Chez l'un et l'autre, la puissance d'évoquer nous subjugue et émeut aux larmes et tous les deux possèdent le redoutable et royal secret de communiquer aux Choses l'ardente Vie.
A peine plus jeune..quo Maysonnier, Del-
bousquet nous est l*éphèbe élu, de qui la virtuosité et déjà la puissance des concepts séduisent et captivent. Â tels de nous qui allons aux trente ans définitifs il offre le miroir pur de ses rêves : et Ton voudrait se retrouver en Tattendrissement de cette fraîcheur vierge.
Il burine en traits sûrs les hésitants tableaux entr*aperçus jadis et que nous dissipa sans doute quelque orage de jours mauvais, parmi les hasardeuses errances. Celui-ci n'erre pas ; et il ne gaspillera point le suc de ses fleuraisons en les parterres honteux des Enerveuses, femmes et idées.
Quand « par les halliers les Cors sonnent le souvenir » le poète ouvrira pour le ressouvenir » son âme sur la Mer, et douce, réconfortante, lui sera la volupté du lointain Cor rappelée :
Aux soirs,
quand le cantique lent du lointain Cor proclame sa Tristesse en les Rivages morts...
Il me faut clore à regret cette notice trop brève. Â Maysonnier, à Delbousquet, aux deux vrais jeunes et virils, j'ai voulu seulement dire un salut et prévoir les Palmes sûres de Bientôt. A eux deux et pour TAvenir meilleur, espoir et merci.
Pierre Devoluy.
Derniers Sillons, par Emile du Tiers.
— SuUy-Prudhomme (le poète grand et sympathique — dont nous déduirons ici lo carac* tère de précurseur en la poésie s'inspirant de Science, qui est nôtre), pour ce volume honora l'auteur d'une lettre-préface, louant « une vision nette et colorée du monde matériel et une sincère émotion, servies par un art habile et aisé ».
Cet art, qui chante, en quelque sorte silen* tement, et comme de lignes de la statuaire au mouvement éteint en sérénité, M. Emile du Tiers qui le fit sien en ses livres antérieurSi plus mélodieux, plus suavement, aisément curvilignes, l'affirme...
La pensée aussi, de volume en volume, s'élargit en une compréhension plus intime, en signifiante Synthèse des rapports essentiels d'où s'élidèrent les inutiles détails : compréhension de la Nature démontrée en ses afSnités ataviques avec l'homme psycho-physique — et avec ses œuvres hautement exaltées par le poète saluant l'Action et la seule sainteté du Travail. J'en attesterai ces poèmes à admirer : « le Forgeron »,
Des choses et de l'homme, ô luttes solennelle! où le fer qui s'effrite en miUiers d'étincelles met comme un diadème au front du Trayailleui^.
puis « Vision du Soir 9 — le retour des moUk
sonneurs en un vespéral horizon de flambois et d^ombres, tandis que, du pont en plein ciel où ils s'arrêtent, ils voient le train du soir venir, eux,
les patients rêveurs, les ignorés vaillants,
a Tâme des Cités, Tâme exigeante et dure », pour la Faim éternelle de qui ils travaillent. Et, une pitié vraie embrasse encore, partout, les êtres et les choses en une amplitude d'amour un peu désolé : telle en « Vent d'hiver, Paria »...
Mais, cette souffrance partout constatée — et en oubli, donc, de la merveille de son œuvre, lui fait douter de THomme : à noter « la Fourmilière » — ce Doute, quasi cette conclusion à un néant aussi outrageant, c'est ce qu'il m'est pénible de rencontrer en ce volume : car la foi en la Vie, seule qui s'avère, est la foi qui sauve. Puis, que M. du Tiers n'ose-t-il le livre d'unité ?
Je voudrais encore (mais ce sont notes succinctes) citer le sonnet très large et digne du poète à qui il est adressé, à Eugène Thebault :
Vous dont le rêve suit lentement la charrue Et dont la blouse au loin, comme un manteau de roi Flotte au grand soleil pur de la Liberté flère ! Vos vers et votre vie, homme de noble foi, Racontent Téternel poème de la Terre.
Salutations, dont d'angéliques, par Max Elskamp.
— Volume II, d'une Œuvre-une. Or, c'est le Merveilleux de l'adolescence d'Un touché de plus près par la vie, et qui à l'agonie de ses religions d'alors les salue et suavement les adore une fois encore. Après, viendra la Jeunesse de doutes et d'essais pour entrer pleinement en la Vie et son e£Fort, et terminer par le dire du Devenir vers lequel le poète tend, avec sa formulation nécessaire et morale.
Phases vitales, dirigées vers un but, en œuvre-une.
Je suis de plus en plus heureux, à la lecture de ce nouveau livre plein de la montée de talent, de volonté, personnels et superbes, d'avoir opposé à la coterie sous-parnassienne et Symboliste de la Jeune Belgique (1], ce poète.
Faire trembler des tendresses encore balbutiantes d'enfance, en ces appellations liturgiques de la Vierge-Marie, si caressantes et
(1) J*ai eu, à ce propos, le plaisir de voir une première levée de mépris contre ce triste cénacle. Le BéToU (de Gand), le Mouvement littéraire (Bruxelles), très explicite, par la plume qui ne craint, de M. Raymond Nyst — et surtout la Lutte pour l'Art (Bnuelles), ironique, cassante, relevant comme il sied « les déclarations de l'art pour l'art, et les Menus-propos, une série de lapalissades et de Jïétises pédagogiquement déWtées... i^
si profondes, et aussi à travers elles se rappeler, en les détournant vers le sens de la Vie vécue autrefois, les imaginations aventureuses, les élans triomphaux vers de Taimer soit TAmie, soit les Pitoyables — et en adieux très pleurants mais résignés regretter la belle Image que Ton aimait un peu comme une sœur, comme une amante et une mère, et savoir bien que la Vie a tué nécessairement la légende dorée, et en dernière prière, dire
Marie des doux au travail, faites au bois de Mai dormir ma tête du bon repos des bons outils ; et sain mon corps pour sain Tesprit dans un plus beau mois de Marie de toute ma tâche accomplie...
c'est le vouloir de M. Max Elskamp, en ce volume IL
La trame de ce poème est si serrée, qu'il est vraiment impossible, de peur d'en mutiler Tharmonique beauté, d'en extraire des vers pour un compte rendu détaillé. Mais, pourtant...
Voici, extraits de la première partie : Tour d'ivoire :
Car c'est mon jour aux rêves et tout mon cœur hanté d*un propos d*outre-lèvres \ aujourd'hui c'est en rêve isi haut qu'on peut monter..»
Du haut de la tour, la vie passe, vue en regards d'adolescence qui mal regardent — et cette Vie d'où le poète est revenu, le hante par instants oppresseurs. D'être si haut, le cœur a mal :
et c'est ma chair en sa détresse qui déserte vos tours d'ivoire...
J'ai descendu les beaux degrés de vos tours, Madame la Vierge...
Puis, entendez le parlage évocateur des heures — et il en est une, Theure qui sonne vers les ailleurs, vers les larges aventures d'outre-mer rêvées par tous, par l'adolescence en départ où elle ne sait trop encore...
une heure qui n'est pas de chez moi sonne en paroles d'une autre Foi :
c'est à l'horloge et tout plein d'arcanes le beau langage des caravanes !
les heures ont bien changé leurs voix, et m'ont montré les choses nouvelles, qu'après villes de tours et toureUes,
il est de par le monde, et là-bas...
Or, sous rinvocation : Etoile de la mer, c'est un admirable et divers poème d'une simplicité d'âme radieusement enthousiaste, et de si douce joie ! et quel doux sourire ami vous vient pour tous ces navires si èhers.
les tartanes, les balancelles
avec vos tout petits noms d'ailes l...
Pleine de grâces : voici le retour, rex-voto — et le matelot prie de pardonner s'il ne sait plus dire assez comme belle elle lui fut, la Vierge de grâces :
Mais j'ai mis les mauvais souliers
aujourd'hui, de ceux de la terre,
et ma bouche demeure amène
de ne savoir plus, en entier,
le beau psaume où vous étiez Toute...
Non, il importe que la Vierge blanche se fasse sœur noire et consolatrice d'aflBigés — et le voici guéri pour retourner à la vie, demandant, oui, « le bon repos des bons outils...»
Sur la langue si évocatrice, subtile, unique, que parle le poète, aussi Ton parlerait longtemps. J*ai voulu simplement dire que Max Elskamp a conquis notre admiration et la garde — et on le lira.
Paraiso Perdido, de Oliveira de Soarès.
— Un précédent livre nous montrait en ce poète portugais, un luxuriant et grandiloquent talent, une solide et parfaite forme. Ce nouveau volume demeure également beau, et c'est fête de cette forme vraiment chanteuse de pourpres. Mais de l'idée, des tendances qu'il exalte, nous ne saurions être également les admirateurs.
Ici, un Symbolisme qui, en l'autre livre, ne nous parut aller plus loin qu'à* rénover, rendre le sens de la poésie à une langue tombée en platitudes insonores — se révèle adoptant les vains jeux des vains symbolistes français. (Je n'ai pas à recommencer le procès du Symbolisme mort). De plus, cette série d'images est toute de Mysticisme 1
C'est donc à Topposite de toute notre pensée. Je crois que ce poète sera de grand apport de richesses poétiques à la langue portugaise, mais malheureusement les tendances aimées de lui sont vers ce qui doit mourir d'abord en France, ailleurs ensuite. Le Surnaturel^ ignorance, tombera devant la Science et sa morale.
Luttes stériles, par Gabriel de la Salle.
— Par contre, c'est un livre marquant parmi ceux qui essaient d'aider à Demain, dans l'ordre amené de Justice — que celui que nous donne (l®' volume des Révoltes), M. Gabriel de la Salle. J'ai été heureux de ce salut, en la préface saine-? ment et grandement pensée, à € l'Art utilitaire >, qui fait de ce poète, directeur de l'Art Social, notre ami en la lutte sociologique. C'est bien l'idée d'évolution qui a dicté à M. Gabriel de la Salle, d'un rapide et substantiel résumé, cette admiration des étapes caractéristiques du Passé, mais par là même l'exhortation aux marches d'avant, aux étapes meilleures.
€ L'art ira maintenant aux mains de ceux qui seront avec le peuple, qui sortiront de loi, qui vivront ses joies, soufûriront ses misères, qui vou-
dront combattre... > Paroles excellentes^ à compléter par, € qui voudront selon leur pouvoir, instaurer rationnellement et scientifiquement, à côté de détruire >.
Et, c'est ce en quoi diffèrent de M. de la Salle et de nous, il me semble, les tendances à demain. II me paraît vouloir un art à la portée immédiate du peuple. Nous, nous voulons l'Œuvre en toute synthèse-d'art poétique et sociologique du plus de l'avenir, planante — • et élever à elle le peuple par un enseignement quotidien et grandissant peu à peu son intellect comprimé, déprimé à l'heure présente par renseignement universitaire et la phraséologie politique (Voir, aux premières pages de ce volume de I'Idée Évolutive, le développement de cette assertion).
Des poèmes (que nous voudrions un peu plus unis entre eux) qui doux, comme hautement caressants, ou pénétrés de colèr0s^ caractérisent de pitié très haute, d'humanitaire amour, ce volume dont le souvenir demeure — la plupart sont à noter.
D'autres, € Journée, Récidiviste >, sont excellents d'intention, mais d'eisécution mauvaise^ certes, par le ton de rhétorique, d'amplification d'un € Sujet > donné, les timidités de forme. Il manque Ici et en plusieurs endroits le mouvement adéquat à l'idée, qui ne peut être créé que par la musique verbale. (M. Gabriel de la Salle ne me tiendra rigueur de ces critiques, il les comprendra).
Livre de valeur et de sincérité, d'enseignement rationnel, et préparateur.
Claudine Lamour, par Camille Lemonnier.
— Malgré le temps écoulé, rappelons le volume très intéressant — qu'après Tépopée superbe : LA Fin des Bourgeois — le grand écrivain Belge consacre à une actualité caractéristique de ce temps : la Chanson et la Chanteuse du vice ingénu.
C'est une monographie étonnamment détaillée (qui comprend pourtant d'admirables pages synthétiques), de cette fureur de se ravaler qui tient au ventre, aux testicules, ce peuple de décadence qui s'amuse — et sur qui plane la redoutable prophétie, rapproche-t-on logiquement, de cette Fin des Bourgeois.