L'idée fixe
C'était un spectacle tout nouveau pour Léopold que cette ville, qui, parée des trophées de la victoire , embellie par les arts, enrichie des dépouilles de l'Europe,
était devenue la capitale du Monde : et lorsqu'il vit cet éclat, ce mouvement, cette opulence ; ces pa-lais, ces arcs de triomphe s'élevant de toutes parts ; cette foule de héros qui, le front encore brûlé du soleil d'Egypte, avaient rapporté en vainqueurs de Berlin l'épée du grand Frédéric ; et ces princes et ces rois étrangers qui venaient, implorant le droit de bourgeoisie, faire antichambre chez celui qui donnait ou ôtait les couronnes , il crut assister à ces temps fabuleux célébrés par les poètes, et demeura frappé d'admiration pour le nouveau dieu de cette brillante mythologie.
M. de Lisval , qui ne partageait pas ses opinions, lui faisait la guerre sur son enthousiasme : 0 Tout cela est très beau sans
«doute, lui disait-il; mais l'illustre fou « dont l'épée a créé toutes ces merveilles, « n'est pas né pour le trône ; il n'entend « pas la monarchie ; et ce qui n'est pas lé- (( gitime ne peut avoir de durée. Non , le « ciel , qui l'a envoyé , comme un autre « Cyrus,pour étonner et ravager le monde, « ne sera pas sourd à nos vœux : il le reti- « rera des Tuileries, et nous rendra ce qui « reste de la famille de nos anciens rois. » — A ces mots, Léopold regarda M. de Lisval avec surprise. — « Oui , reprit l'ancien « marquis , la famille de nos rois ! Cela « vous étonne , messieurs de l'empire ; vous « riez de nos prédictions ; vous vous ima- « ginez que la même main pourra toujours « porter un sceptre qui pèse à la fois sur la
« Baltique et sur la Méditerranée; que la « couronne tiendra sur le front de ces pe- « tits Atlas que Bonaparte a greffés sur les « anciens trônes de l'Europe ; qu'enfin « les vrais rois pardonneront à un sol- « dat d'avoir vaincu le czar, détrôné le « petit-fils du grand Frédéric, escamoté à « Bayonne les neveux de Louis XIV, et « chassé de sa capitale l'héritier de Marie- « Thérèse. Non , non ; ils se réuniront tous « un jour contre \e parvenu, et ils l'écrase- « ront. La providence veille sur la France, «et nous veillons avec elle. — Comment?
« dit Léopold , de plus en plus étonné. « — Oui, il est sur un des boulevarts les « plus isolés de Paris une maison de peu « d'apparence, où, sous prétexte de faire
« un whist ou un reversi, les fidèles se rasce semblent : là , on a conservé les manières , « le ton , l'étiquette, les titres de l'ancien « régime ; là , od arrête les mesures que « nous croyons nécessaires au bien de la « monarchie : on fabrique les épigrammes « contre la gloire, les chansons contre le « pouvoir ; on dresse les rapports que qua- « tre personnages choisis par le Prétendant « sont chargés de faire passer toutes les « semaines à Hartwell. Bonaparte a eu con- « naissance de ces réunions , et, comme le « souvenir des Bourbons l'agite quelque- (( fois au rniheu de sa toute-puissance, il « voulait faire arrêter les auteurs de cette « auguste correspondance : Cambacérès a « calmé la colère du lion , et nous sommes
« debout; et de même que le christianisme « est sorti victorieux des catacombes, c'est « du sein de notre petite église que vous « verrez refleurir les lis et la royauté. »
Cette extase monarchique fit penser un moment à I^éopold que M. de Lisval était de la secte des illuminés. Il allait répondre; mais réfléchissant que l'aide-de-camp de la providence était le mari de Noëma, il crut plus prudent de respecter la future monarchie qu'il venait de créer comme Platon avait bâti sa république. Noëma approuva son silence; et, pour mettre un terme à cette discussion politique , elle rappela à M. de Lisval qu'il était temps de partir pour faire des visites. Léopold alla , de son coté, voir les monumens de la capitale, et
trouva à chaque pas un nouveau sujet d'admirer l'influence d'un grand génie sur une grande nation.
Madame de Lisval eut du succès dans toutes les maisons où son mari la présenta. On s'attendait à rire un peu de l'air emprunté de la belle provinciale ; mais l'élégance de ses manières , la grâce naturelle de son langage , les charmes de son esprit inspirèrent une bienveillance générale. La baronne d'Hémereuse surtout , une ancienne amie de sa mère , la reçut avec beaucoup d'empressement. C'était une de ces femmes de quarante-cinq ans qui conservent encore dans leur automne quelque chose de la fraîcheur du printemps ; ses traits n'avaient jamais eu rien de régulier,
rien de beau ; mais sa physionomie la vengeait de sa figure : c'était une jolie laide. Son caractère était franc, son esprit enjoué; elle était à la source des nouvelles de la cour, des anecdotes politiques, des • aventures galantes; elle aimait les fêtes, les plaisirs , et serait morte de chagrin si elle avait manqué un bal des Tuileries ou un spectacle de Saint^Cloud. ■ — «Ma chère « enfant, dit-elle à Noëma , c'est la pre- « mière fois que vous revenez à Paris dece puis que vous êtes sortie de pension ; « vous avez besoin d'un chaperon , je vous « en servirai. Ma position à la cour m'offre « les moyens de vous faire participer à tous te nos amusemens. M. d'Hémereuse ne vou- M lait pas quitter sa province ; confiné dans
« un vieux château dont les tours, célèbres « du temps des croisades , tombaient en « ruines, il vivait comme un hibou dans le « donjon de ses pères. Moi, qui n'ai pas du « tout le cœur féodal , je m'ennuyais , je tt dépérissais, lorsqu'un jour je dis à mon (c noble châtelain : « Que faites -vous dans « ce gothique manoir? attendez-vous qu'un « nouveau Richard-Cœur-de-Lion vienne a faire rafraîchir son destrier dans les fos- « ses desséchés de votre castel , ou qu'un « successeur de Roland vienne rompre une « lance avec vous pour vous disputer mon « cœur? Croyez-moi , allons à Paris. Je suis « d'une de ces familles historiques dont 'c Bonaparte aime à rattacher les blasons « à sa couronne impériale. Je demanderai
« une place pour vous , et nous vivrons à « la cour. Si vous avez des scrupules, man- « querez-vous d'exemples pour les dépouil- «1er? Que ferons -nous que n'aient fait «avant nous les Brissac , les Mortemart, « les Montmorency ? » Ces grands noms « achevèrent de vaincre la résistance de « M. d'Hémereuse , et depuis trois ans il « est chambellan. Disposez donc de moi, « ma chère belle; je suis toute à votre ser- « vice. »
Madame de Lisval, touchée de tant de bontés, accepta avec reconnaissance les offres de madame d'Hémereuse. « Eh bien ! « reprit la baronne, si vous voulez, nous « commencerons par le spectacle de la « cour. On devait y jouer Jean de Bour-
« gogne, tragédie nouvelle d'un jeune dite ploraate ; mais Fouché a prétendu qu'il « y avait dans cette pièce trop d'allusions « fâcheuses à l'empereur. Le plus spirituel « de nos hommes d'état, qui veut plus de « bien à l'auteur qu'au ministre de la po- « lice , a fait lire l'ouvrage devant le maî- « tre, qui s'est écrié : « A quoi pense donc «Fouché? Me prend-il pour un usurpa- « leur? Non , je suis Charles VII; c'est moi « qui ai chassé les Anglais. » Cependant « l'avis de Fouché a prévalu , et Jean de « Bourgogne vieillit à l'ombre de la cen- « sure. Dimanche, on nous donnera Po- « Ijeucte , que l'empereur aime beaucoup , « et les Jeux de t Amour et du Hasard^ où « mademoiselle Mars est charmante. »
Noèma songea au regret qu'elle éprouverait si Léopold ne venait pas à ce spectacle : par un don naturel aux maris, ce fut M. de Lisval qui la tira d'embarras. « Nous avons avec nous, dit-il à madame <' d'Hémereuse , un de nos amis qui serait « charmé de nous accompagner, Madame; « et si ce n'était pas une indiscrétion , je « vous demanderais pour lui la même face veur que pour nous. » La baronne promit tout ce qu'on voulait , et Noëma se retira heureuse d'avoir à offrir à Léopold un plaisir qu'elle devait partager.
Lorsque madame d'Hémereuse lui rendit sa visite, elle faisait de la musique; un jeune homme assis à ses côtés l'écoutait des yeux encore plus que de l'oreille. Après
les premiers complimens d'usage : ce Per- « mettez , dit Noëma à la baronne , que je « vous présente M. Léopold Montalais ; « c'est pour lui que nous vous avons de- « mandé une invitation. — Quoi 1 s'écria « madame d'Hémereuse , Monsieur serait « cet aide-de-camp de Masséna, vainqueur « à Gaëte et prisonnier à Tunis? — Je suis « Léopold Montalais. — Comment ! reprit
« Noëma, on saurait à la cour — Eh !
v( ma chère enfant , ignorez-vous que cha- « cune des pierres du palais renferme un «écho? La curiosité est aussi une puis- « sance qu'il faut amuser, et le besoin de « plaire donne aux courtisans le désir de « savoir et l'art de raconter. Une lettre de « M. Camille de Pozanges nous a tout ap-
«pris, et les aventures romanesques de « M. Montalais ont défrayé la conversation « des Tuileries pendant huit jours : toutes « les femmes voulaient connaître celui « pour qui la plus belle des esclaves du « bey s'était jetée dans les flols ; l'empe- « reur lui-même en a parlé. — L'empereur! «répéta Léopold avec émotion. — Oui, «Monsieur, continua la baronne, l'empe- « reur a témoigné hautement le regret de « voir qu'un officier qui donnait tant d'es- « pérances eût abandonné si jeune et sans « motifs la carrière des armes. »
A ces mots, Léopold garda le silence, et le front de Noëma se couvrit de rougeur. Madame d'Hémereuse , soupçonnant la cause de ce mutuel embarras , se leva ,
remit à madame de Lisval les billets de spectacle, et lui dit en se retirant : « A de- « main. »
Restée seule avec Léopold : « Vous « voyez, dit Noéma ; tout le monde vous «blâme : celui-là même qui dispense les « honneurs et la gloire, vous regrette parce mi ses braves ; et c'est pour moi que vous « vous sacrifiez ! pour moi , à qui il n'est « permis de faire aucun sacrifice pour vous! « C'est bien mal aussi de me donner toute « votre existence quand je ne peux vous « consacrer toute la mienne , et de me « rendre ingrate quand j'ai tant de recon- « naissance dans le cœur. Mon ami , sauce vez-moi du remords d'avoir détruit votre, ce avenir; la gloire vous attend, acceptez-
K la comme une distraction à des chagrins « que je ne puis guérir. Ma jDensée vous «suivra dans les combats, et vos succès « me tiendront lieu de bonheur. — Est-ce « bien vous, répondit Léopold avec effroi, u vous qui me bannissez de votre présence; «Sur une flatterie de cour, vous croyez « que l'absence d'un obscur officier a fait « un vide parmi cette foule de braves qui « se pressent autour de l'empereur ; vous « vous accusez d'avoir dérobé ma gloire a et mon avenir!.... Quelques lauriers de a pUis ne cacheraient pas ma tristesse et « mes ennuis ; et qu'est-ce qu'une gloire « qu'on n'a le droit de dédier à personne? « Non , ma destinée est fixée pour jamais : « c'est de passer ma vie auprès de vous,
« à vous aimer sans oser vous le dire ; c'est « de m'enivrer à chaque instant du mal- « heur de contempler sans espoir ces tré- « sors et ces charmes dont je devais être « l'heureux possesseur. Ah ! Madame , « croyez qu'il y a aussi quelque courage à « subir de pareilles épreuves, et ne m'en- « viez pas du moins cette triste gloire. »
L'arrivée de M. de Lisval interrompit cet entretien. Noëma , pour déguiser son trouble , parla de la visite de madame d'Hémereuse, des billets qu'elle avait apportés; elle sonna sa femme de chambre pour montrer à son mari la robe nouvelle qu'elle avait fait faire pour aller au spectacle de la cour. On la trouva du meilleur goût. On s'occupa ensuite du costume des