II
hommes ; Léopold se permit quelques railleries sur le décret qui , pour complaire à la bonne ville de Lyon, obligeait même les militaires à porter un habit de soie comme les marquis de Molière. « Le «frac et la titus, répliqua M. de Lisval, « sont révolutionnaires ; l'habit à la fran- « çaise convient seul à la dignité de l'hom- « me ; pour moi, je me félicite de n'avoir « jamais sacrifié la poudre et les ailes de ce pigeon , et je trouve le nouveau décret « fort sage. Ah ! si Bonaparte n'en eût ja- « mais fait que de pareils , l'Europe serait « plus tranquille et la France meilleure <i compagnie ! »
Les habitans d'Olrive ne furent pas les derniers à se rendre au théâtre des Tuile-
ries. Madame d'Hémereuse avait eu l'attention d'y venir également de bonne heure, afin d'expliquer la cour à madame de Lisval qui ne la connaissait pas.
C'était une bonne fortune pour la baronne , qui aimait à causer. On la consultait, on l'écoutait comme un oracle; sûre que ses arrêts seraient là sans appel , elle faisait tour à tour passer en riant sous les armes et l'ancien duc et pair qui portait
les abeilles de l'empire avec le même respect qu'il avait autrefois porté les fleurs de lis, et le nouveau sénateur qui, après avoir proclamé la liberté , Inégalité ou la mort , vivait fort mollement sur la pourpre à l'ombre du pouvoir absolu ; tantôt elle faisait remarquer la gaucherie de plus
d'un de nos illustres guerriers , si beaux sur un champ de bataille, si empruntés
sous l'habit de cour M. de Lisval riait
de ses plaisanteries ; Léopold, plus sérieux, était tenté de demander à la baronne si , lorsque Louis XIV fit sortir de leurs gentilhommières cette nuée de hobereaux qui vinrent se poser à Versailles, ces messieurs avaient dès les premiers jours meilleur air que les vainqueurs de l'Europe ; mais l'arrivée de plusieurs personnages qui excitèrent un léger murmure de curiosité , l'arrêta. « Regardez, reprit la baronne, il « pleut des rois à la cour de France ! Cet «homme grand, pâle et maigre, en unice forme blanc à revers rouges , c'est le roi « de Saxe ; il n'est pas beau, mais on vante
« la loyauté de son caractère. Plus loin , ce « haut panache blanc , cet air chevaleres- « que , ce costume théâtral , annoncent le « roi de INaples. Ce ventre fabuleux qui a « pris place à sa droite , c'est le roi de « Wurtemberg.... »
Mais toute l'assemblée se lève. Un homme petit , gras , pâle , au regard d'aigle, vêtu d'un simple uniforme vert, venait d'entrer dans la salle : c'était l'empereur ; l'impératrice Marie-Louise prit place à ses côtés.
Aussitôt le spectacle commença. Baptiste aîné jouait le rôle ingrat de Félix ; la figure de Damas donnait à penser qu'avant d'entrer en scène , Polyeucte avait déjà subi le martvre ; mademoiselle Duchesnois re-
présenta Pauline avec un grand talent; Talma fut sublime clans Sévère : il fit mentir ses détracteurs, qui, bornant son mérite aux fureurs d'Oreste , prétendaient avec les Zoiles du temps, qu'il n'avait ni vérité dans le débit , ni noblesse dans le geste. Jamais sa diction n'avait été plus pure , jamais il n'avait mis dans son jeu plus de grâce et plus de simplicité : dans la belle tirade sur les chrétiens , il excita surtout un enthousiasme universel que l'étiquette comprima , mais qui s'exhala en murmures plus flatteurs que l'éclat des applaudissemens. Léopold était transporté d'admiration ; Noëma, émue jusqu'au fond de lame, s'était identifiée avec le personnage de Pauline : comme elle, Pauline avait
promis son cœur à un homme de son choix, et un autre avait obtenu sa main ; comme elle , l'épouse de Polyeucte avait conservé son premier amour , mais elle savait le faire taire devant son devoir. Ce rapprochement de situation , de caractère ; la noble franchise de cette ame naturelle et pure qui , forte de l'estime de Sévère autant que de sa propre vertu, ne craint pas d'invoquer l'appui de celui qui l'aime pour sauver les jours de son époux , firen t couler des beaux yeux de Noëma ces larmes dont la source est dans le cœur; et plus d'une fois, par un mouvement involontaire, quand une scène faisait allusion à ses sentimens, elle regarda Léopold , comme pour lui dire : « Nous aussi, nous savons allier l'amour et
M la vertu ! » Léopold , qui devinait sa pensée , n'avait pas le courage de la blâmer ; mais il souffrait en secret de voir que Noèma puisait de nouvelles forces contre lui dans cette sublime conception de Corneille.
Un autre plaisir les attendait : c'était mademoiselle Mars dans les Jeux de VAmour et du Hasard. Sa finesse, sa grâce, son élégance, sa beauté, ces yeux si spirituels , cette voix si jeune , si mélodieuse , lui avaient dès cette époque mérité le charmant reproche d'offrir sur la scène la monotonie de la perfection ; son nom était devenu le seul éloge digne de son talent. Madame de Lisval était ravie. «N'est-ce pas, lui dit la baronne, qu'elle
« est divine? Quelle séduction ! Quand elle « joue , tous les hommes sont infidèles. » Le mot fit peur à Noëma.
Après le spectacle , Léopold exprima pour Talma la plus vive admiration. « Eh î « qu'aurait -ce donc été , si vous aviez vu « Lekain ! s'écria M. de Lisval : vous ne me « croirez pas ; mais quand il venait sur le a devant du théâtre saluer le public , et « nous dire : « Messieurs , nous aurons « l'honneur de représenter devant vous « Zaïre , tragédie de M. de Voltaire , » il « mettait cent fois plus de grâce , plus de « dignité dans cette simple annonce, que rt votre Talma dans le plus beau de ses « rôles. — Vous aviez alors vingt ans ? — « Qu'importe ! le goût ne vieillit pas. —
« Non ; mais les passions s'affaiblissent, et « c'est avec ses passions que le cœur sent u et juge la tragédie. » Madame d'Hémereuse s'empressa de dire à Léopold : « Puis- « que vous aimez Talma , je veux vous le « faire voir de plus près : je l'ai invité à ma a soirée de jeudi ; M. et madame de Lis val « m'ont promis d'y venir ; j'espère que « vous voudrez bien les accompagner. »
La réponse de Léopold n'était pas douteuse.