‹ L'idée fixeChapitre 16 sur 16 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Noëraa consumée de cette fièvre du cœur qui dévore et qui tue , laissait éteindre ses jours dans la solitude, sans rien faire contre le mal dont elle se sentait mourir. Quel charme aurait eu pour elle un lendemain? ses souvenirs

n'étaient que des douleurs , et l'espérance, cette seconde vie de l'ame, était morte au fond de son cœur. Depuis })lus de six mois, elle n'avait aucune nouvelle de celui qui, seul, était encore pour elle un intérêt dans ce monde; il n'avait point reparu à ses yeux, on n'avait point entendu parler de lui à Olrive, où elle avait fait écrire indirectement; car, par une faiblesse naturelle au cœur humain, elle était surjnnse d'un éloignement qu'ellemême avait exigé, et plus d'une fois ce silence lui avait coûté des regrets et des larmes, tant elle craignait que Léopold n'eût mis fin à des jours quelle avait proscrits! C'était donc avec une douce résignation qu'elle élevait ses regards vers le ciel,

seul avenir qui lui fiit encore ouvert, seul asile où il lui fût permis d'espérer le repos. Cependant, avant de quitter la terre, elle veut écrire ses dernières volontés et recommander son ame à Dieu. Elle trace ces mots : a Je prie ma fidèle et bonne Julie « de faire transporter mon corps au cime- « tière d'Olrive, pour y être déposé près de « la tombe de ma mère... Et toi , si tu vis

« encore » Sa main ne put achever; la

plume glissa à travers les larmes dont le papier était inondé.

Le soir, elle demanda un prêtre.

C'était par une nuit d'automne ; le vent qui fait tomber les feuilles gémissait dans la bruyère, et la chambre de Noëma était à peine éclairée par les faibles lueurs d'une

lampe. L'homme de Dieu entre; on le laisse seul avec la mourante. « ]Mon père, dit-elle « alors , j'apporte devant Dieu une ame « bien misérable; mais il me pardonnera, « car moi aussi j'ai bien pleuré. Vous « voyez en moi une de ces nombreuses « victimes, engagées contre le vœu de leur « cœur dans une union mal assortie. On « demande pourquoi tant de femmes meu- « rent si jeunes! C'est là tout le secret. « Promise à un homme de mon choix , « mariée à un autre , ma vie n'a été qu'un (( combat. Trop peu sûre de moi pour lutu ter contre un amour que je partageais, « je me suis bannie moi-même ; mais celui « que je voulais fuir, a suivi mes pas ; je « l'ai retrouvé partout; partout il m'appa- II. i4

« raissait comme une ombre ; mais telle w était ma faiblesse, qu'une secrète joie se w mêlait à mes terreurs ; et plus je chérie chais à l'éviter, plus je sentais mon cœur « se rapprocher de lui. Je me suis gardée « pure, mon père; mais voyez ma misère! « Ce même amour que j'ai tant combattu, « il briile encore dans mes veines le peu de « sang qui me reste. »

Le prêtre fit un mouvement extraordinaire.

« Je le vois, reprit Noèma, l'état de mon « ame vous fait frémir. Ce n'est pas tout , « mon père ; j'ai encore besoin de votre « indulgence et de votre pitié. J'étais ve- « nue me cacher dans cette terre ; il a su « ma retraite; je l'ai revu, une seule fois, et

« j'ai dû l'éloigner pour toujours. Dieu seul « sait ce qu'il m'en a coûté! Mais c'est plus « qu'un regret, c'est un remords: oui, mou « père, je crains que, dans son désespoir, il « n'ait attenté à sa vie ; cette idée me dé- « chire ; et si, dans ce moment solennel, « quelque puissance dispute mon ame à « Dieu, c'est encore lui, lui, dont j'ai causé « la mort , et pour qui je meurs. — Non , « non : il respire, il est ici, devant tes yeux, « il te parle, il t'aime toujours ! j)

Le son de cette voix a fait tressadlir Noëma.

cf Oui, reprend Léopold, le jour où tu « m'as banni de ta présence, errant comme <c un insensé, livré au plus affreux déses- « poir, j'arrivai la nuit devant ce monas-

« tère qui s'élève près de ce château ; j'en- « trai ; on eut pitié de moi. L'austérité de a ce séjour, ce silence, ce culte de la mort, « tout me frappa : et je n'étais pas loin de « ton asile, et je respirais le même air que « toi ! Je pris la robe et le scapulaire ; et « tous les jours j'entendais avec joie re- « tentir ces redoutables paroles : «Frère, « il faut mourir ! » Mais telle est la fatalité « qui enchaîne nos deux destinées, que tu « es encore venue m'arracher à ce tora- <.< beau. Oui , j'étais là quand le supérieur « a reçu la lettre où tu te recommandais « à sa piété. 11 viendra bientôt t'apporter a les secours de la religion ; car lui seul « parmi nous a le droit de racheter ton « ame. Mais moi, je me suis dit : « Je ne la

« reverrais plus ! je ne recueillerais pas ses « derniers accens !... et j'ai franchi les murs « du couvent, et je t'ai revue, j'ai entendu « ta voix , j'ai lu dans ton ame. Ah ! puis^ « qu'il est vrai que j'ai causé tant de souf- « frances , Noëma , par cet amour que tu a viens de révéler, à cette heure suprême u où tout s'oublie et s'épure en présence « du ciel, dis-moi que tu ne me hais pas, <c dis-moi que tu me pardonnes. »

Pendant que Léopold parlait, Noëma, se soulevant par degrés, s'enivrait du plaisir d'écouter celui dont elle s'était reproché la mort. L'expression d'un amour si constant , si vrai , avait ranimé tout son être ; le sourire avait reparu sur ses lèvres décolorées ; ses yeux presque éteints s'é-

taient éclairés d'un rayon de joie : « Va, lui « dit-elle avec un accent enchanteur, je te « pardonne , et je vais t'attendre dans un « monde où il me sera permis de t'aimer « sans crime et pour toujours. — Non , ««s'écria Léopold , tu vivras; le ciel aura « pitié de mes larmes et de tes douleurs ! » Et il pressait avec transport sur ses lèvres les mains tremblantes de Noëma. Dans la sécurité que lui inspire la mort , elle reçoit avec un chaste abandon ces marques de sa tendresse ; elle repose innocemment sa tête sur le cœur de Léopold ; et son ame , en passant dans ses traits , leur rend pour un moment leur première beauté. A la vue de ce front pâle et charmant, qui se colore pour la dernière lois de tout Téclat

de la vie , I.éopokl ne se connaît plus ; enivré par ce souffle qui brûle son sein , et entraîné par l'idée unique, irrésistible qui a dominé toute sa vie l'insensé!....

Mais, épouvanté de son bonheur et de son crime , il se jette à genoux pour implorer son pardon ; il saisit une des mains

de Noëma elle était glacée ! Il cherche

sur ses lèvres un reste de chaleur; son souffle était éteint ; il met la main sur son cœur, son cœur ne battait plus : elle était morte !.... Égaré, hors de lui, ne trouvant aucune arme pour s'arracher la vie, il remplit l'air de ses cris et de ses sanglots ; on accourt ; il fuit, pour dérober à tous les yeux sa honte et son désespoir.

Il était encore nuit lorsqu'il rentra au

monastère de la Trappe. Les frères , selon leur coutume, éclairés par des torches funèbres, travaillaient à la terre qui devait leur servir de tombeau. Léopold , pâle , l'œil fixe , prit aussi sa bêche. Bientôt la cloche appela tous les religieux au chœur pour la prière du matin. Un novice manquait; on l'envoya chercher... on le trouva étendu mort dans la fosse qu'il avait creusée lui-même.

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