‹ L'idée fixeChapitre 15 sur 16 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Quelle destinée 1 Un homme plein d'honneur , de courage et de générosité , vivait tranquille dans la solitude : Un devoir funèbre l'appelle devant une tombe, il y voit une femme; il devient, pour la mériter, un modèle de gloire et de vertu ; mal-

heureux, il trouve une source de consolations dans la présence de celle qui n'a pu

lui donner sa main : elle part il n'est

plus maître de sa raison : furieux , ingrat, féroce , il la poursuit sans pitié , il l'assiège de terreurs, il l'entoure de périls; et dans le moment même où, touchée de sa constance, elle lui accorde le plus généreux pardon, il méconnait sa voix, il l'outrage, il devient ravisseur, assassin!!! Et c'est l'amour qui a bouleversé ce noble caractère ! Est-il donc vrai que cette passion peut tour-à-tour enfanter dans le même cœur ce qu'il y a de plus sublime ou de plus criminel ?

Léopold s'était arrêté à Paris, où ses jours se consumaient dans la plus pro-

fonde tristesse. Un matin qu'il se promenait à pied dans une des allées les plus solitaires du bois de Boulogne, il voit venir à lui un tilbury emporté : au lieu de le laisser passer, il s'avance et d'une main nerveuse arrête le cheval; un jeune élégant saute en riant du tilbury dans les bras de Léopold : c'était Camille. « Parbleu, « s'écria-t-il, après l'avoir pressé sur son « cœur, la reconnaissance est théâtrale! « Il faut que j'aie pris ce matin la fantaisie « d'essayer mon cheval anglais, et que par « esprit national il ait voulu me casser le « cou, pour que je retrouve mon ami!

M Mais, dis-moi, qu'es-tu donc devenu? Je « t'ai écrit vingt fois à Olrive, sans jamais « avoir reçu de réponse. As-tu suivi mes

« conseils? as-tu triompiié de la farouche (f Noëma?.... Mais tu ne me réponds pas, (( tu parais plus triste encore que dans tes « forets? — Tu sauras tout, mon cher « Camille; » et Léopold ne tarda pas à épancher ses chagrins dans le cœur de l'amitié. Cela fait tant de bien !

Camille écouta ce récit avec sa légèreté ordinaire , et plus d'une fois un sourire profane effleura ses lèvres. « Sais-tu bien , « dit-il à Léopold , que tu déranges toutes « mes idées ; que tu renverses tous mes « principes? Je ne croyais ni à la vertu des « femmes ni à la constance des hommes, « et voilà que tu m'offres à la fois deux « phénomènes, une femme sage et un « homme opiniâtre ? Cela vous fait beau-

u coup d'honneur à tous les deux ; mais en « vérité tu as tort de prendre la vie en haine « et l'amour en désespoir. Tes dernières « aventures te promettent un triomphe « assuré. Comment veux-tu que ta belle o inhumaine résiste à ces courses roma- « nesques , à ces apparitions mystérieuses? « Je sais bien, moi, que si j'étais femme, « j'adorerais un homme qui me suivrait « partout comme ma pensée. Tu crains « que la tentative de Venise ne t'ait fait a tort dans son esprit! Non, c'est toujours ce d'un bon cœur de vouloir enlever une « jolie femme, et dans sa colère il y a « toujours un fonds de regrets et de re- « connaissance. Tu verras que Noéma « ne tardera pas elle-même à t'en don-

a ner la preuve. Jusque là, mon cher « Léopold , viens avec nous ; mes amis et « moi nous nous chargeons de distraire « tes ennuis. Les autres font de la patience « une vertu; pour nous, c'est l'essai de a tous les plaisirs ; et crois -en mon expé- « rience : il y a bien peu de chagrins et de « souvenirs qui ne s'effacent devant deux « beaux yeux. »

Avec un pareil système, il n'y a point de lacunes dans la vie, et l'absence n'est qu'un droit de reprendre sa liberté. Mais cette morale n'était pas du goût de Léopold. Quelquefois cependant , pour complaire à son ami, il se laissait entraîner dans cette société de jeunes fous qui, prompts à dépenser une vie que récla-

niaient sans cesse les combats , ne faisaient pas un seul jour de crédit à la fortune , au plaisir, à l'amour , et promenaient leur galante oisiveté du boudoir de nos grandes dames aux coulisses de l'opéra ; mais il portait partout la même mélancolie.

Camille allait souvent chez une de ses anciennes amies qui recevait beaucoup de monde. Cette coquette douairière, déjà belle sous le Directoire, avait pris soin de former les jeunes élégans de l'Empire, et comme à travers ses ridicules elle était aimable , bonne et d'un beau nom , ses élèves venaient la revoir avec plaisir. Toujours couronnée de roses comme une bergère, toujours vêtue des gazes les plus trans-

parentes, comine si elle avait encore des révélations à faire, sa toilette avait quinze ans, sa figure seule était de son âge. Son salon était peuplé de jeunes et jolies femmes, qu'elle accueillait sans jalousie, parce qu'elle se croyait à quarante'ans plus jolie et plus jeune qu'elles. Telle était la naïveté de ses illusions, qu'elle n'attribuait qu'à ses propres charmes l'affluence qu'attirait chez elle cet essaim de beautés.

Pour distraire Léopold , ou même pour l'encourager à se créer dans ce cercle brillant quelques consolations, Camille lui disait : « Sais-tu bien , mon cher , que « si tu étais moins vrai , moins loyalement « malheureux , je croirais que la tristesse « n'est chez toi qu'une coquetterie ? Je II. i3

« suis jeune , j'ai une jolie figure, de l'cs- « prit , du crédit dans la maison ; je fais « des frais, je porte des bouquets à la co- « quette , des bonbons à la friande , le ro- « man (\u jour à la sentimentale : eh bien ! «avec tout cela, il me faut encore des « quinze jours pour être heureux; tandis « que toi, qui es triste comme la fidélité, u tu n'as qu'à paraître , et toutes les fem- « mes s'empressent autour de toi : c'est à qui « triomphera de ton indifférence! Puisque a tu ne veux pas profiter de tes avantages, « tu devrais bien me céder ton air téné- « breux et ta mélancolie : tu verrais comme « j'en ferais bon usage avec ces })etites « femmes. Elles ont toutes l'envie déplaire, « mais il v a des nuances dans leur co-

« quetteric, comme clans leurs moyens de « séduction. Par exemple , as-tu remarqué « comme Mathilde rougissait au moindre « propos d'amour? Elle s'est faite dévote et a prude, depuis que son amant l'a quittée; « mais on voit que ce nouvel état ne lui est « pas naturel , car elle a touLe la gaucherie « d'une vertu parvenue. AntGuine est d'une « innocence par trop prolongée ; c'est un (c livre qu'on sait par cœur sans l'avoir lu. ce Elgise est une vérikible héroïne de roman; a toujours en deuil, l'air lugubre , l'œil hu- « mide , toute parfumée d'éther, elle a l'air « dans le monde à' une élégie égarée : quand (( on lui demande de ses nouvelles, elle ce répond : « Je nie porte à mourir! » L'au- (( tre jour elle m'écrit : « Je vous aime et

« je meurs. » Je vole chez elle pour re- « cueillir son dernier soupir : Je trouve « mon Artémise en habit d'amazone, qui « montait à cheval, suivie d'un officier de « lanciers rouges!... Mais, mon cher Léo- <( pold , si une taille onduleuse , de grands « yeux , un pied imperceptible , un cœur « plein d'esprit et d'originalité, ne te font «pas peur, je vais te remettre un billet « au porteur d'une nouvelle espèce; je ne « l'ai pas encore touché, et je le passerai « à ton ordre : Tiens, le voici :

« Je vous aime, je pars ; mais je vous « jure que si je retrouve en vous à mon « retour tout ce que je quitte aujour- «d'hui, je vous accorderai tout ce qu'il « vous plaira encore de désirer de moi. »

— « Comment , dit Léopold , il est signé ? et — Oui, reprend Camille, et la signature « est bonne : le billet est échu ; celle qui «l'a souscrit, est arrivée hier; tu peux « donc en recevoir aujourd'hui la valeur; « cela te mettra en fonds pour attendre le « retour de la belle voyageuse. »

Léopold remercia son ami de ses offres généreuses, et ne put s'empêcher de sourire à ses portraits : Cependant, il demeura bien convaincu que, dans le monde, on sacrifie ainsi beaucoup de réputations au plaisir de faire une épigramme , et que la vanité des hommes ou la jalousie des femmes invente et propage des aventures, qui ne sont que d'amusans mensonges.

Ces distractions étaient rares et pas-

sagères : Léopold ne tardait pas à retomber dans ses humeurs sauvages. Un jour qu'il passait rue de la Paix, il voit sortir d'un hôtel un convoi funèbre, et parmi les hommes qui suivaient le deuil , il aperçoit le valet de chambre de M. de Lisval. Son sang s'arrête dans ses veines

Lequel des deux la mort a-t-elle frappé? Est-ce lui? Est-ce Noëma? Comment sortir de ce doute épouvantable? Le vieux serviteur peut l'éclaircir : il n'ose l'interroger. Pâle et tremblant, il se mêle à la foule et marche avec elle pendant quelques instans : enfin , il se résigne à demander ce qii'iî craint d'entendre. Le valet de chambre le reconnaît, et, les larmes aux yeux , lui apprend qu'il a perdu

son maître. A ce mot, le visage tle Léopold s'éclaire cVan rayon de joie qui contraste avec la tristesse de la cérémonie, et il revient à grands pas vers Thotel d'où le convoi s'était mis en marche.

Les valets de deuil étaient encore occupés à détendre les draperies noires qui en décoraient la porte, et une odeur de cire et d'encens attestait le passage de la mort. Léopold monte, force la consigne, entre brusquement dans un salon , et voit madame de Lisval, immobile et pâle, près d'une autre femme plus âgée qui cherchait à la consoler. Anéantie par l'apparition de Léopold, elle n'eut que la force de l'avertir par un regard que sa présence était une profanation : et lui, frappé de

ce spectacle de douleur et de la majesté de ce silence, revint à lui-même, comprit toute l'inconvenance de sa démarche, et se retira, san^s proférer une parole, mais heureux d'avoir revu Noëma, et de l'avoir revue en habits de deuil.

C'était madame d'Hémereuse qui était auprès d'elle : instruite du malheur de sa jeune amie, elle venait la chercher pour la conduire à sa maison de campagne; Noëma se laissa emmener.

Dès que Léopold apprit son départ, il la crut perdue pour lui. Depuis son duel avec M. de Folizy, la maison de madame d'Hémereuse lui était fermée , et le deuil rendait cet asile encore plus sacré. Il fallait donc attendre un retour, que chaque

jour, à toute heure, il venait épier. Enfin, au bout de trois mois, on lui dit que madame de Lisval, sans revenir à Paris, est partie pour sa terre de jNIortagne. Il vole sur ses pas, et cette fois, plus discret ou moins hardi , il lui fait demander un entretien : sur la réponse de Noëma, il se rend auprès d'elle , le cœur plein de joie et d'espérance; car enfin, elle est libre celle qui était devenue la femme d'un autre, et après quelques respects d'usage accordés à un nom plus qu'à un souvenir, son cœur et sa main lui appartiendront!... Arrivé devant Noëma : « Enfin je vous re- « vois, lui dit-il après un long silence; le « ciel a eu pitié de mes maux, il m'a rendu « lui bien (jui n'aurait jamais dû cesser de

« m'appartenir. Oui, depuis la première « heure où je t'ai vue, jusqu'à ce moment « où j'arrose tes mains de mes pleurs, ton « souvenir ne m'a pas quitté; il était dans « mon arae, dans mon sang, dans mes réu ves; il marchait devant moi! C'est lui « qui m'a guidé partout sur tes pas, c'est « lui qui me ramène à tes pieds, mais « c'est pour ne plus me séparer de toi. Tu « es libre , Noéma , et je suis à tes genoux ! — « Osez-vous bien encore parler de votre « amour? répondit vivement Noéma ; si « vous m'aviez aimée, si j'avais eu la moin- « dre influence sur votre cœur, n'auriez- « vous pas respecté ma prière ? Seriez-vous « venu partout sur mes pas m'épouvanter f( de votre présence? C'est vous, c'est votre

« implacable opiniâtreté qui a causé tous « nos maux; vous seul avez détruit tous « mes projets , brisé toutes mes espérances ; « vous avez mis entre nous un obstacle « éternel; malheureux! voulez-vous que « je donne ma main à l'assassin de mon « époux! — Comment? qu'osez-vous dire?

— cf Oui, la personne que vous avez (( frappée à Venise, c'était M. de Lisval.

— « Grand Dieu ! — Tl ne croyait pas sa « blessure mortelle; il demanda à être « transporté à Paris.... Vous savez le reste!

— « IVIais ce secret n'est connu que de « vous? — Ah ! reprit Noëma avec hor- « reur, ce serait déjà trop; mais lui aussi « le savait : « Vos terreurs, m'a-t-il dit en « mourant , ont confirmé mes soupçons

« sur celui qui m'arrache la vie; je pour- « rais léguer aux lois le soin de me ven- « ger, mais je vous aime, et je lui parce donne. » Et moi, j'insulterais bassement « à tant de générosité! Non , j'ai juré de « vous fuir; le ciel et la mort gardent mon ff serment; c'est la dernière fois que je « vous parle, »

Léopold était anéanti; Noèma ne put voir sans un reste de pitié l'excès de sa douleur : « Je n'ai pas le courage, reprit- « elle d'une voix attendrie , de vous cacher « mes larmes, mais j'en appelle à ce cœur « que j'ai connu si bon , si généreux. Res- « pectez mes chagrins.... Ma mère nous « regarde... éloignez-vous. — Non , je ne «reçois point vos adieux; la mort, la

« morl seule.... — Eh bien! frappez donc, « arrachez-moi ce reste d'une vie que « vous avez abreuvée de chagrins.... ou ce phitôt fuyez, malheureux! n'ajoutez pas « un second crime à tant d'infortunes ! » Aces mots, elle disparut. Lui, en proie au plus affreux désespoir, la rappela plusieurs fois à grands cris; mais enfin, voyant qu'elle restait inexorable à ses prières, il sortit, le délire dans les yeux et la mort dans le cœur.

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