LA SOCIÉTÉ UTILITAIRE
économiques dont s'enchante l'optimisme anglais? C'est qu'en définitive Péconomie politique étudie seulement ces harmonies extérieures et lointaines des int^éts qui n'empêchent pas leur opposition intime et immédiate. Les réformateurs utilitaires croient-ils, parce qu'ils auront montré que le capital est une source de travail et que l'intérêt du pauvre est ainsi avec celui du riche dans un rapport général de solidarité, avoir fait cesser tout coûflit entre le riche et le pauvre? Solidaires aussi sont les plateaux d'une balance, mais l'un s'abaisse quand Tautre s'élève. Quelque étroite que soit la coopération entre les riches et les pauvres, la richesse est toujours la richesse, la pauvreté est toujours la pauvreté; l'une est en haut, l'autre est en bas; l'une jouit, l'autre souffre : tout est là.
Aussi Stuart Mill, ne pouvant se résoudre â admettre avec Adam Smith l'harmonie naturelle et actuelle des intérêts, ne pouvant d'autre part invoquer, pour établir l'accord entre les hommes, le principe supérieur du droit, s'adresse enfin à une ressource déjà connue et mise en œuvre avec enthousiasme par Owen, « l'organisation sociale, » c'est-à dire l'identification des intérêts de tous par des moyens artificiels. < Pour se rapprocher le plus possible de l'idéal, dit-il, la théorie utilitaire exige en premier lieu que les lois et l'organisation sociale met-
tent autant que possible le bonheur ou, pour parler plus pratiquement, l'intérêt de chacun en harmonie avec l'intérêt de tous. > Austin avait les mêmes vues : il regardait, non sans raison, toutes les institutions existantes, tous les arrangements sociaux de notre temps, comme « étant d'une flexibilité indéfinie. > Quant à M. Spencer, nous avons vu de quelle façon séduisante il décrit l'identité finale des intérêts dans la société à venir : il présente à nos yeux cet âge d'or qui, selon Bacon, est devant nous, non derrière-nous. Par malheur, nous sommes encore dans l'âge de fer ou, si l'on aime mieux, dans l'âge d'argent ; est-ce donc le droit de l'âge d'or ou celui des temps actuels que doit constituer présentement la science sociale? A-t-elle affaire â « l'homme définitif» de M. Spencer ou à rhomme € provisoire » de M. Austin, et la question n'est-elle pas de savoir si le principe de l'intérêt suflîra pour transformer l'un dans l'autre? Le socialisme nouveau auquel aboutit l'école anglaise, vrai en grande partie, ne peut cependant accomplir tout d'un coup son prodige de la fusion des intérêts ; comment donc agiront en attendant et les sociétés et les individus? Diflîculté finale, qui se subdivise à son tour en deux questions : en premier lieu, si l'utilité est la seule mesure du droit, quelle garantie, dans l'état utilitaire, les droits de l'individu trouveront-ils contre l'État lui-même? En second lieu, par quel arti-
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fice les utilitaires obtiendront-ils que chaque individu respecte le droit des autres?
La personne humaine n'ayant point en soi, selon l'école anglaise» ce caractère sacré sur lequel la philosophie française a voulu fonder des droits inviolables, elle vaut seulement comme un moyen, un instrument, tout au plus un chiffre du bonheur total. De cette différence entre les principes des deux philosophies naissent leurs conceptions du droit divergentes. En France, nous ne nous figurons un droit que comme un pouvoir qui impose à autrui un devoir absolu de respect : ce caractère absolument respectable est incompatible avec Tessentielle relativité de l'utile. Quoique les Anglais parlent sans cesse de leur individualisme moderne en l'opposant à notre « communisme imité de l'antique, » leur jurisprudence et leur politique utilitaires ne confèrent à l'individu aucun titre qui ne soit conditionnel, temporaire, subordonné aux vicissitudes de l'intérêt général. Dans l'école française, le moi se pose devant autrui comme inviolable en droit; dans l'école anglaise, le moi peut bien se montrer fort résistant en fait, mais théoriquement on le plie à toutes les exigences de l'intérêt général; peut-être même est-ce parce que l'individu se sent peu garanti par les principes qu'il tient tant aux garanties de fait; nous, souvent opprimés dans la réalité.
110 L'iDÉfi MODEfCNK DU DROIT
nous cherchons un dernier abri dans les droits moraux que n'osent nier ceux mâmes qui les violent. Si on peut nous reprocher Topposition fréquente de nos idées et de notre histoire^ ne peutron, en revanche^ éprouver quelque inquiétude pour le sort ûnal réservé à llndividualité humaine par les sociétés qui sedisent aujourd'hui iiidividualistes et qui ne laissent au droit de chacun d'autre protection que l'intérêt de tous? La plus grande utilité, au sein de la société réelle, n'exigera-t^elle jamais qu'on enfreigne momentanément les lois idéales de la société parfaite ?
Bien plas, supposons toutes les nations réunies en une seule et formant, comme l'espère M. Spencer, une république universelle, il n'est pas évident que l'intérêt de la génération présente sera toujours d'accord avec celui des générations à venir. Comment donc uue utilité tout idéale pourrait-elle prévaloir sur Futilité» réelle? L'essence de Tutilité, comme celle des faits, est non d'être conçue, mais d exister, non d'être possible, mais d'être actuelle; si elle n'est plus qu'un idéal, elle^ n'est plus rien.
Veut-on savoir jusqu'à quel point, en attendant la société idéale, seraient garantis et stables, dans un État exclusivement utilitaire, les droits d'un individu,, d'une classe, d'une fraction de la société? Voyez avec quel sérieux Bentham examine ce qu'il faudrait faire, s'il venait à être démontré que la réduction de t«)U5.
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les catholiques anglais en esclavage par les protes-tants, et de tons les protestants irlandais par les catholiques, assure «le plus grand bonheur du plus grand nombre d'hommes possible. » La conclusion est inévitable, € il faudrait immédiatement les réduire en esclavage. » Bentham s'empresse d'ajouter, il est vrai, que rhypotbèse est inadmissible, que le malheur des esclaves pr'oduirait un excédant de peine, que cet excédant compenserait le surplus de bonheur, etc. Supposez, pourrait-on lui répondre, qu'au lieu de réduire tous les catholiques ou tous les protestants en esclavage, il ne s'agisse que d'y réduire quelques hommes, ou même simplement de supprimer secrètement un seul homme, — vous par exemple , — le *g en re humain ne pourrai t-il, tout compte fait, avoir plus de profit que de perte, et seriez-vous bien sur de pouvoir démontrer, chiffres en main, votre droit dé vivre ? Faible resource pour la liberté individuelle que^ le hasard d'un tel calcul de profits et de pertes, auquel d'ailleurs excelle l'esprit anglais, non moins subtil dans le domaine des particularités que l'esprit allemand dans le domaine des généralités.
De même Bentham a beau soutenir au nom de l'utilité la liberté de conscience : ce droit, sauvegardé dans TÉtat idéal, ne serait guère plus en sûreté que les autres dans un État réel qui serait franchement utilitaire. Pour le croyant, il y a deux utilités, celle de
112 l'idée moderne du DRorr
la terre et œlle du ciel : la seconde n'est-elle pas plus importante que la première? Si ceux qui admettent une religion subordonnent tout dans un État à l'intérêt religieux, en vain Bentham et Grote pèseront les plaisirs et les peines comme il le font dans leur livre sur la Religion naturelle; qu'est-ce que le salut d'un jour comparé au salut éternel, et comment réfuter Tutilitarisme de l'autre monde par des calculs d'utilité terrestre? Ce n'est peut-être pas sans raison que le souverain imaginé par Hobbes fait à son gré la vérité religieuse : il décrète que Dieu est, et Dieu est ; il décrète qu'il n'y a plus de Dieu, et Dieu n'est plus. En somme, la jurisprudence utilitaire, quel que soit le libéralisme de ses partisans modernes, tend à faire de l'individu, comme dans les sociétés antiques, le* simple serviteur de l'intérêt général. Cette tendance ne se manifestera-t-elle point à la fin dans les questions sociales proprement dites, où les recherches de l'école anglaise ont été d'ailleurs si fécondes? Stuart Mill, dans son importante théorie de la propriété, oscille entre l'idée sûre du droit inhérent à la liberté même et ridée instable d'un droit dérivant de l'intérêt social : cette oscillation ne fait que rendre sensible l'ambiguïté inhérente au principe de l'utile. Stuart Mill accorde d'abord à l'individu un droit de propriété exclusive sur les produits de son travail personnel. La part qui revient au travail de l'individu, dit-il fjrt bien.
LES DROITS DE l'INDIVIDU ET l'ÉTAT 113
< doit être respectée absolument. » Si TÉtat prive Pinâiyidud'uQ de ses biens, « le droit à une compensation est inaliénaUe. » Ailleurs Stuart Mill parle de < droits sacrés, > de « droits moraux, » qui appartiennent aux hommes « en tant que créatures humaines; » ne sont-ce pas les termes de cette déclaration des droits de rhomme si vivement attaquée par Bentham ? C'est sur le môme principe de droit proprement dit, joint d'ailleurs à des considérations d'intérêt, que Stuart Mill fonde sa critique vigoureuse et souvent si juste de la propriété foncière, qui se distingue essentiellement, selon lui, des autres sortes de propriété. « Les principes précédemment posés, dit-il, ne sauraient 3'appliquer à ce qui n'est pas le produit du travail, la matière première de la terre; » aucun homme n'a fait la terre ; elle est donc l'héritage primitif de tout le genre humain, the original inheritance ofall manhind. C'est pourquoi la propriété foncière ne peut plus être € absolue » chez l'individu, comme Test une complète création de son travail ; des raisons d'utilité générale peuvent seules justifier la possession individuelle et exclusive du sol : < si la propriété privée de la terre n'est pas utile^ elle est injuste.,, » — < Il est en quelque façon injuste qu'un homme soit venu au monde pour trouver tous les dons de la nature accaparés d'avance, sans qu'il reste de place pour le nouveau venu. » La propriété foncière a de plus un
caractère spécial où Stuart Mill voit une Tiolation du droit commun, de Tégallté dans la liberté : «elle est et ne peut pas ne pas être un monopole naturel ^ On oonnalt les dernières conclusions de Stnart Mill dans son Programme of the land tenure refbrm association : si TÉtat doit laisser intact le reTenu dn travail et du capital, il a le droit et ie devoir d'atteindre le prix du monopole naturel ou la rente du sol proprement dite par rétablissement d'une taxe spériale sur la propriété foncière, taxe qui restituerait à fat société la part légitime de la société même dans la propriété de l'individu. Par là Stuart Mill s'efforce de prendre une position intermédiaire entre les communistes, qui nient toute propriété individuelle, et les économistes, qui considèrent comme absolue la propriété individuelle du sol. Ainsi se manifeste chez lui cette double tendance que nous avons
1. Il y a des choses, remarque Stoart Mîll, qui ne peuvent defvenir articles de commerce sans devenir nécessairement articles de monopole, les chemins de fer par eMmple : si la ligne de Londres à Édimboirg élevait ses prix d'une manière exagérée, pourrait-on construire une nouvelle ligne de Londres à Edimbourg peur loi faire concurrence, et le monopolo D'est-i1 pas ici inévitable ? Aussi l'État a-4-il no droit reconnu de limiter des proflts et d'imposer une borne légale au prix du transport par voie ferrée. La terre, ajoute Stuart Mill, fait partie des monopolflg natuKls : la demande pour les terrains, ea tout pays prospère, «'élève constamment, tandis que la quantité de terrains à vendre n'est susceptible que d'un acrroitsement très-folble; de là provient la rentey ce surpies de revenu qui ne correspond pas à un travail du propriétaire ou à un emploi de capital par ce propriétaire, mais simplement à une augmentation spontanée de la valeur des terres MUS .l'influence de raisons seciales. » Du principe de Rieardo Stuart Mill tire cette conséquence, qu'une part de la rente revient de droit à la société, et que la Mciété ai i«8t' rtellement piopiiétaiiie.
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d^à remarquée : tantôt il invoque des raisons de droit par pour rendre à chacun ce qui lui appartient, à l'individu ce que l'individu a créé par son travail in^ dividuel, à la société ce que la société a créé par son travail collectif et par son développement; tantdt,au contraire^ il semble qu'au* nom deTutilité publique il va âitièrement détruire la propriété ou la rendre en quelque sorte taillable et corvéable à merci. < Le droit des propriétaires à la propriété du sol, dit -il, est complètement subordonné à la poZic^ de l'État; l'État a la liberté de traiter avec la propriété territoriale selon ce qui est exigé parles intérêts généraux de la société, et même, s'il le faut;, d'en agir avec la propriété tout entière comme cela a lieu pour une partie toutes les fois qu'un bill est promulgué pour la construction d'un chemin de fbr ou d'une nouvelle rade. > Si la tendance utilitaire était seule, rien n'empocherait Stuart Mill d'aboutir au communisme pur^ et il ne trouve de <x)ntre-poids que dans la reconnaissance d'un droit personnel de propriété qui ne peut se fonder en définitiveque sur des raisons toutes morales et juridiques. Même opinion mixte et quelque peu ambiguë de Stuart Mill dans le problème du droit à l'assistance, qui suit naturellement celui de la propriété. Stuart Mill admet ce droite reconnu par l'acte d'Elisabeth qui établit la taxe des pauvres. La société, dit-il, est composée principalement de ceux qui vivent du travail
des mains, et si ces travailleurs prêtent leur forcfe physique pour protéger les gens qui jouissent du superflu, ils ont le droit de ne les protéger « qu'à la condition que les taxes pourvoient aux dépenses d'utilité publique; or, parmi les choses dC utilité y la subsistance du peuple est assurément la première. » Ici, comme on le voit, c'est la méthode utilitaire qui fournit les principes de la question; mais Stuart Mill semble re^ venir à la considération de droit quand il ajoute: € Comme personne n'est responsable de sa naissance, il n'est point de sacrifice pécuniaire trop grand pour ceux qui possèdent plus que le nécessaire, lorsqu'il s'agit d'assurer à tous ceux qui existent les moyens de vivre. » Toutefois ce droit à l'assistance ne saurait être absolu et inconditionnel ; Stuart Mill le limite et le subordonnée un devoir corrélatif des individus. Il faut tenir compte, dit-il, des lois de la population établies par Malthus; si tout membre de la grande famille humaine a droit à une place au banquet que les efforts collectifs de son espèce ont préparé, il n'en résulte pas pour chacun « le droit d'inviter à ce banquet, sans le consentement de ses frères, des convives surnuméraires. » S'il en est qui agissent de la sorte, c'est sur la part qui leur revient que doit être prise, selon Stuart Mill, celle des nouveaux-venus.«Il y a une moitié de la vérité du côté des doctrines socialistes, conclut Stuart Mill, et une moitié du côté
LES DROITS DE l'iNDIVIDU ET l'ÉTAT 117
opposé. Ces deux moitiés se rejoindront un jour. » Nous le croyons aussi; mais comment? Stuart Mill ne le dit pas.
Éliminez les considérations vraiment morales et le plus souvent justes que Stuart Mill emprunte, ce semble, à des doctrines très-diflTérentes de l'utilitarisme, tenez- vous^ à sa définition primitive du droit : < un pouvoir que la société est intéressée à accorder aux individus, » vous reconnaîtrez que le principe de Tutilitarisme est identique à celui du communisme absolu, que c'est non pas seulement la propriété du sol, mais tout droit de propriété sur un qbjet quelconque qui se trouve logiquement remis à l'État, que l'organisation même de la famille, où Stuart Mill voudrait cependant avec raison plus de liberté, risque d'être à la merci de la communauté, et qu'enfin une société qui peut seule nous octroyer nos droits en vue de son intérêt peut aussi au nom de ce même intérêt nous les reprendre. Si la liberté, la conscience, la naissance et la vie même des individus se trouvaient entièrement subordonnées au plus grand bonheur du plus grand nombre, si la vérité comme la justice perdaient leur titre à un respect intrinsèque, quelle prérogative personnelle pourrait échapper au sort commun de tous les droits? Dans un État rigoureusement utilitaire, tant que l'idéal de la société définitive ne serait pas réalisé, tout serait provisoire pour l'individu ; la so-
118 L'mâE MODISRNB DU DRCFIT
dété présente fie hii e(»icéderait que des droits aigets à cautiori, dont quelque concours particulier de circonstances pourrait toujours exiger le sacrifice; il posséderait provisoirement, il serait libre provisoirement.' -
II. LES DROITS DE l'iNDIVIDU SEROJJHVILS GARANTIS CONTRE LES AUTRES INDIVIDUS
Nous avons vu à Tœuvre la pàîloso{diid de Tintérêt dans cette sphère de l'État oÀ, comme disait Platon, la justice et l'injustice se dessinent enf traits dont la grandeur frappe mieux, les regards. Après avoir examiné de quelle façon la société utilitaire pourrait agir envers rindividu, il nous reste à chercher comment agirait l'individu lui-même dès qu'entre son intérêt et celui des autres U y aurait conflit., Ici se pose devant l'école anglaise le problème fondamental du droit naturel, sous la forme de cette inévitable alternative : ou la règle de l'intérêt particulier ou celle de Tintérêt universel ; ^tre l'égoisme et le désintéressemeDit, il fiant choisir.
Stuart Mill et ses partisans sont des esprits, trop généreux pour qu'on puisse douter de leur chcdx : < La
philosophie utilitaire, dit Stuart Mill, exige que l'individu placé entre son bien et celui des autres se montre aussi strictement impartial que le serait un spectateur bienveillant et désintéressé. » Ainsi s'introduit à la fin, dans la doctrine même de l'intérêt, le désintéressement dont on avait d'abord rejeté l'idée. Où Bentham ne voyait qu'une dépense infructueuse, on reconnaît une dépense nécessaire : pour épargner le bien de tous, ne faut-il pas que l'individu, le cas échéant, soit prodigue de soi? En attendant cette organisation d'une société idéale où l'individu n'aura plus besoin de se sacrifier, la philosophie utilitaire elle-même «exige» actuellement qu'il se sacrifie; pourra-t-elle , sans invoquer aucun principe moral, justifier cette 'exigence et, par des raisons tirées du pur intérêt, ériger en devoir pour l'un, en droit pour l'autre, le désintéressement?
Le premier mobile, le premier ressort auquel s'adressent les utilitaires pour mettre en mouvement la machine humaine, c'est le plaisir, dont l'intérêt n'est, selon le terme barbare de Bentham, que la maœimisatîon ; mais qu'est-ce qui fait la valeur du plaisir et l'élève vraiment au maximum ? C'est qu'on en jouisse. Le plaisir dont je ne jouis pas peut avoir de la valeur pour un autre; il n'en a point pour moi. Si le plaisir seul donne aux choses leur prix et aux personnes leur droit, qui m'empêchera de chercher mon plaisir
aux dépens du vôtre? Le vôtre est-il plus respectable? Qu'il soit sacré pour vous, je l'accorde ; mais ce qui est sacré pour moi, c'est le mien.
Voudrez-vous me commander la dépense de mon plaisir au nom de l'arithmétique morale et par des raisons de quantité ? — L'intérêt universel représente sans doute une plus grande somme de plaisir, si je fais abstraction de moi-même ; mais, à mon point de vue propre, combien la chose est différente I Autant j'abandonnerai en faveur d'autrui, autant diminuera mon € avoir. » Si le caissier d'une société contribue à la bonne gestion des affaires, le trésor commun augmente; s'il détourne les fonds à son profit, le trésor commun diminue, mais à coup sûr son trésor particulier y gagne : posez en principe qu'il n'y a d'autre droit que l'intérêt transformé, quel raisonnement mathématique pourra, en cas d'impunité certaine, empêcher le caissier de fuir avec la caisse?
Vous direz que la logique, d'accord avec Tarithmétique, défend à tout membre d'une association de séparer son intérêt et l'intérêt des autres. — Oui, quand il se considère théoriquement comme membre de la société. A ce point de vue, mon intérêt se confond avec le vôtre ; le bien de l'individu en général ne se distingue plus du bien général ; mais je ne suis pas, jnoi, l'individu en général, je suis tel homme particulier, ayant son intérêt particulier et exclusif . Les lo-
giciens mêmes de l'éo^e anglaise, âdèles au nominar lisme traditionnel y nous a^rennent que les règles upiverselles sont le .pendant des âdions. légales et que « le praticien sage doit toujours se guider d'après l'analyse du cas particulier. > Ainsi parle Stuart Mill dans sa Logique indiœtivè et dédiùetive. Si donc régoïsme individuel est illogique au point de me des € généralités vagaes, » il est seul logique au point de Yue des laits positifs.
lAToquerea-voiis enfin le contrat qui relie entre eux les membres de la société, et par lequel Hobbes espérait transformer le droit du plus fort dans le droit des plus nombreux ? — Autant la théorie du contrat sera féconde pour l'école française, qui admet préalablement le droit de l'individu, autant elle est insuffisante pour une école qui ne peut donner aux contrats que l'appui de la force. S'il n'y a de pré* deux en soi que l'intérêt, ces mots : < vous n'avez pas le droit de violer le contrat, » signifient seulement que le plus grand intérêt est de ne pas le violer. « Banales cas, dit Bentham, où l'engagement devient onéreux à Tune des parties, on les tient liées encore par l'utilité générale des engagements; > mais que m'importe cette utilité ^^/î^roZ^ des contrats, si, dans le cas présent, le contrat que j'ai accepté m'est évi' 4emment nuisible? L'intérêt nous avait rapprochés^ l'intérêt nous sépare.
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La ressource qui reste aux utilitaires, c'est de demander la réalisation progressive du droit et de la société idéale, non plus i la libre abnégation de l'individu, mais à, quelque nécessité dont Tiadividu serait incapable de s'affranchir. On peut en effet, en s^i&spirant de M. Spencer, pousser leur doctrine plus loin et plus haut. Dans ses Principes de p&ychologie ^ M. Spencer nous fournit les ressorts du mécanisme par lequel. les. penchants égoïstes et < aatiâociaux, » répondant à Tintérât de l'individu, se transformeront peu. à peu en penchants sympathiques et sociaux, rk^ pondant à l'intérêt du milieu social, c'est-à-dire à la justice. De même que dans le corps de Findividu, sous les luis de l'action réflexe, un membre ressent le mal fait à un autre membre, de même dans le corps social, qui est le milieu animé où nous nous dévelop-* pons, nous recevons, fatalement le contre-coup du tort fait à autrui. Le ptrincipe secret de tout sentiment sympathique, selon M. Spencer, c'est le sentiment égo'i&te correspondant dont il a besoin pour se développer. Voyez comme les gens de bonne santé, après une sérieuse maladie, deviennent plus tendres pour les malades! C'est qu'ils ont acquis les sentiments égoïstes qui, excités par sympathie, se changent en sentiments impersonnels. Ce qu*on nomme l'amour de la justice n'est peut-être que le résultat fatal d'un mécanisme analogue : le souci intéressé de ma < sphàr»
d'activité personnelle» finit par exciter ma sympathie pour votre sphère semblable d'activité, et c'est là • en effet, s'il faut en croire M. Spencer, l'origine psychologique du sentiment du droit. Le développement des sociétés passées et présentes en est à ses yeux la preuve : à l'un des extrêmes de l'histoire nous voyons que le type de nature qui se soumet le plus facilement à l'esclavage est aussi le plus prêt à jouer, si l'occasion le sert, le rôle de tyran; dans les sociétés intermédiaires, comme la société anglaise, « la tendance croissante à repousser l'agression s'accompagne d'une tendance décroissante à l'agression de la part de ceux qui sont au pouvoir. » Enfin, à l'autre extrémité, dans la société idéale, la sympathie sera tellement universelle qu'on ne concevra même plus la possibilité d'une action contraire à l'intérêt de tous; le droit et la justice n'auront plus besoin des codes écrits par la main des hommes : les codes seront contenus dans les têtes humaines.
En attendant, l'égoïsme et la sympathie sont les deux facteurs indispensables du progrès : tantôt l'individu, avec sa concentration sur soi, tantôt la société, avec son mouvement d'expansion, remporte la victoire; cette oscillation des deux penchants antagonistes, forces attractives et forces répulsives, est le rhythme fondamental dont la formule cachée régit tous les. autres phénomènes rhjrthmiques de nos so-
ciétés, — offre et demande, hausse et baisse des prix, abondance et disette, naissance et mort, révolutions et réactions, guerres et paix,— alternatives sans nombre qui font la vie du corps social, mouvantes ondulations qui ressemblent à la houle de POcéan. Cependant les lois de la mécanique universelle veulent que tout rhythme aboutisse à un équilibre final. L'individu et la société, Pintérêt de chacun et l'intérêt de tous arriveront donc nécessairement à une mutuelle harmonie. Dans l'espoir de cet avenir, résignons-nous aux oscillations présentes du rhythme; le vaisseau sur la mer s'élève et s'abaisse avec la vague, mais la force supérieure qui enfle ses voiles le fait néanmoins avancer. Tantôt le bien et le progrès, tantôt le mal et le recul, qu'importe? La rétrogradation elle-même est un moment nécessaire, quoique transitoire, du progrès; nous marchons malgré tout vers l'époque de liberté et d'égalité qui réalisera l'équilibre des tendances égoïstes et sympathiques. La même force se manifeste au commencement, au milieu et à la fin ; la nécessité est le but, la nécessité est le moyen : avons-nous besoin d'une autre puissance et d'un autre droit ?
Ainsi, par Pintermédiairedes plus hautes doctrines de M. Spencer, nous pouvons faire se rejoindre l'Allemagne et PAngleterre, comme sur un môme sommet atteint par diverses directions. Nous ramenons la philosophie de la force et la philosophie de Pintérêt à
<5ette unité qu'elles avaient présentée tout d'abord dans le Léviathan de Hobbes; mais Léviathan, cet être gigantesque dont les individus ne sont que des parties presque imperceptibles, n'est plus seulement la société, c'est toute la nature. La science moderne a -démontré que l'être qui désire vivre doit s'adapter awi milieu, bien plus, qu'il s'y adapte nécessairement ou périt. L'univers est le milieu mobile auquel s'adapte l'humanité; Thumanité est le milieu auquel s'adapte l'individu; la morale individuelle et le droit public ne font qu'exprimer les progrès successifs de cet ajustement, et posent à l'espèce humaine l'alternative que toutes les autres espèces subissent : avance ou meurs.
Nous avons tenté de conduire aussi loin qu'il était possible la philosophie du droit dans l'école utilitaire. La nécessité phjrsique et sociale, à laquelle nous avons fini par recourir, sera-t-elle en effet assez irrésistible pour suppléer au respect moral du droit en faisant franchir à l'individu la distance que son intérêt place entre lui et les autres ?
liO mécanisme qui doit assurer le triomphe fQnal des forces sympathiques et par cela mâme de la justice universelle peut se résumer scientifiquement en ces deux formules : dans le présent, antagonisme de l'iûr dividtt et du milieia social, ou rhythme de l'égolsme et de la sympathie ; dans l'avenir, adaptation de l'in-
^lividu an milieu social, ou équilibre de Tégolsme et de la sympathie* Pour que de ce fonctionnement ré- -sulte le progrès du droit, il faut qu'au sein de l'humanité les deux facteurs subsistent Tun em face de Tautre, et qu-il y ait môme du côté des forces sympathiques un avantage propre à les faire prédominer ; «'est ce qui a déjà lieu dans la société présente, c'est ce qui justifie nos espérances dans la société à venir. Cependant, si le désintéressement peut aujourd'hui lutter contre l'intérêt, si même il va l'emportant de plus en plus dans cette lutte, n'est-ce pas parce que nous avons encore foi dans la vérité de l'idée morale pour laquelle nous travaillons? Or la philosophie anglaise prend pour tâche de détruire Tillusion d'une fraternité vraiment morale comme celle d'un droit vraiment moral. Nous croyions que la sympathie digne de ce nom était un mouvement volontaire du cœur; elle nous dit que c'est seulement une forme plus raffinée de l'action réflexe : j'ai mal à votre poitrine, je suis atteint dans votre liberté, mon égoïsme souffre dans votre égoisme. Nous croyiohs agir, nous ne faisons que pâtir ensemble, et l'apparente initiative qui nous conduit vers nos semblables est la même force nécessaire qui nous ramène «ans cesse à nousmêmes. Le don que l'on pense faire à autrui, on ne le fait qu'à soi. Oui sans doute, si nous étions autre chose que ce mécanisme soumis à des lois fatales, si
nous avions la conscience d'une volonté capable de prendre librement notre part des souffrances d'autrui, ce serait une vraie grandeur morale et par conséquent une vraie joie de mettre tout en commun, principalement les peines, et de s'écrier avec le poëte anglais : € Hommes, du moins nous sympathisons, et souffrant de concert, nous rendons nos angoisses sans nombre plus faciles à supporter par la sympathie illimitée de tous avec tous; » mais des êtres qui ne font que subir en commun une commune influence, recevoir le même choc d'une même fatalité, ne s'aiment pas plus entre eux que des instruments qui
rendent à l'unisson des accords tantôt joyeux, tantôt tristes.
Qu'importe, dira-t-on, s'il en résulte dans la société humaine, par le progrès du temps, une harmonie non moins belle que celle de la nature ? — Beauté de forme, non de fond,qui disparaîtra dès qu'elle voudra se regarder elle-même. Toute illusion dissipée, pourra-t-il alors rester autre chose que l'égoïsme conscient de l'un devant l'égoïsme conscient de l'autre, et, entre les deux, un intervalle infranchissable? Cette découverte du fond des choses aura bientôt changé l'attitude mutuelle des individus au sein de la société. Dès que l'opposition des intérêts, qui persiste dans la réalité en attendant l'idéal, aura révélé à Thomme ce que sa sympathie lui coûte, dès qu'il aura
compris que parfois, pour se mettre en harmonie avec le milieu, pour vibrer d'accord avec l'ensemble infini de ses semblables dans le présent et dans l'avenir, il faut que Tinïï'trument se tende au point de se briser lui-même, cette réflexion de Tintelligence lui rendra, avec la possession de soi, le calme du sentiment et, arrêtant dès le début l'élan spontané de Pâme, ouvrira plus grand que jamais l'abîme qui séparait les personnalités. Or la doctrine utilitaire ne prétend pas être une doctrine secrète ; elle ne prétend pas cacher aux membres de la société future la source de la sympathie dans régojsme. Le progrès des intelligences sera donc celui de la réflexion et de l'analyse, et le progrès de la réflexion compromettra le mécanisme savant par lequel Técole anglaise espérait assurer le triomphe de la force sympathique : du jour où nous verrons que nous sommes dupes, fût-ce de notre cœur, nous ne voudrons plus l'être K
Dès lors il n'y aura plus dans la société les deux forces antagonistes dont le rhythme était nécessaire au progrès, car, la tendance sympathique ne pouvant subsister qu'à la condition de se croire opposée à la tendance égoïste, si l'un des adversaires s'aperçoit qu'il se bat contre lui-même, il s'empressera de se tourner ailleurs. Par là se modifie le problème : l'un des deux
1. Voir sur ce point la Morale anglaise contemporaine, par M. Gayau,
130 L^DÉE iioiasEii >n imam
taentsqiiLsaDbfaBi omoiéà llaueUweiti Tan» djrtà^ dnîMçlftiiBiteiCBt xha pba oelte é^lmtymimUms tre Kégiiteliffyjnsit eelktderégoiime caoinïëgBb Leam^lm âefœoes, l'avânii^e supéiiair qvi asgpoh tenait d'àlKnrd amipCBidUDit sadaL pnse da ofttè d» pendiaiitB iiiâividiwia :: thmim reoBunoMiii à ae iv* comiaitire oraum son yni centre à Iui4xi&ne^ à; ae chfireber scMrinéBie ea prafitant des; aotscs iimiid il» raident, en leur réâstant (jnand ils. le gênent^ jua^'Â ce que le pins fort cm le plus habile Tait emporté; Or, c'est M. Spencer qui nous l'appreziâ, oette lutte de» égoïBnies est la « csaractéristique de la barbarie^ > là marque infûllible à laquelle on reconnaît lat prédiKminance des forces destructiyes sur les forées oonsti*^ tutivesde la aociéié, de la dissolution sur l'ëwilution. Toute poésie miae à part , Tadaptation de l'inc&ndu au. milieu, sur laquelle on comptait, ne pourra reaaemblw qu'à l'arrangement physique déjà décrit par Montaigne quand il comparait les hommes à des cailkmx qui) sous Tinfluenoe d'une agitation prolongée, se tassent d'eux-mêmes, se polissent mutuellement, se disposent en couches hiérarchiques, la foule des pedts en bas, quelques gros par-dessus. Ajoutons qu'à force de les agiter et de les user Tun contre l'autre on finirait peut-être par les ramener à la même grosseur : Toilà l'égalité et la fraternité d'une société régie par des lois purement mécaniques et purement utilitaires;
EXAMBDK DE hk D&eneam mwimise ISSBi
venrmttle toutr se mluir9 em pnttsiève)r image' dè^ la^ diMsltxtioir qm\atttadi«iti sam diautee rme- sosiéié li^ Yréérau^seid ohoG dis» ogoô&mts.
Cette diflsûkiiioir n« aeflârait dsrraeiff qaa psaià. peor; les lois de mécaiûqiia^sfimaieepxéfiédemmMit exper» séèft/C0Btiiiiierai6SKt;d& po^oduire: lems* effets , maisi ettes f&noUoBrneraieiit am s^asf mTeirse^dm nésultat. qiifon efijpéj^ait obtenir;. Aan lieix d'tm rliQ^hine aacendaiit^ grà^e auquel une-soeiét&atticéec par IMée ni(Dial& dn dmtiélèyerait peu. à peusca iiatitutiaii&iàt la-haiitenr de sa pensée, on aurait le rhythme desoendanit d'une soeiétè qui i^yie&t.peit à)< peu. d^ nUisiQn dnidéeîn^ téress^ment: et: qiajy renonçani à.s?él0ver sons cesse auMiessns d'elleH3Qtéme; retombe sur soi; rhythme dé la décadence plutôt que du progrès, ou peuirêtDe,.ee qui est 'étrange à.dire^ de la; décadence morale dans le progrès scientifique. Ce dernier progrès lui-même, qui suppose les spéculaiions' les.plàs éloignées de^la pratique, s'arrêterait sans doute, et la préoccupation d'une science purement utilitaire finirait par rendre la soient^e même: immobile ; à force d'âttaeher; selon le 'précepte de Bacon, des. poids t de plomb à la pensée^ on; lui ferait perdre ses ailesu Cette chute aurait-elle un terme, et ce riiytàme d'afiEadssôment aboutirait-il à un: équilibre fiiial? Peut-être, mais seraiit-ce celai que nous voulions atteindre: harmonie désintérêts
par la sympathie de tous avec tous? Si quelque chose de régulier pouvait sortir de cette longue agitation humaine, ce serait seulement ce que Bentham demandait : € régularisation de Tégoïsme. » Encore est-il douteux qu'une règle vraiment stable put sortir d'un jeu de sentiments qui consistent à rejeter toute règle morale. Si nos mécanismes artificiels finissent toujours par Téquilibre et le repos, il n'en est pas ainsi dans la nature, qui partout a réalisé le mouvement perpétuel, et qui n'accepterait le repos que si elle avait atteint la perfection. — Il faut, disionsnous, que l'espèce humaine, comme les autres, avance ou meure; mais qui nous assure qu'en effet l'humanité, si elle ne réalise que l'idée encore inférieure de rintérêt, ne doit pas un jour, semblable à ces espèces qui n'ont mérité qu'une existence provisoire, disparaître de l'univers? Si nous voulons vivre, ce que nous devous réaliser en nous et autour de nous, n'est-ce point un idéal supérieur et pour ainsi dire ' plus digne d'éternité ?
Ici se pose de nouveau, et d'une manière inévitable, cette dernière question que nous avions réservée , de laquelle tout dépend au fond, à laquelle tout revient aboutir. Pour que la société conforme au droit, qui selon récole utilitaire doit combler la distance entre les individus, soit réalisée par eux, il faut qu'ils la dé-
sirent; mais, pour qu'ils la désirent, il faut qu'elle apparaisse comme vraiment désirable, et même comme le plus haut objet des désirs de l'humanité; rêst-elle donc en définitive ? ^
Depuis l'époque où Mill avait lu pour la première fois Bentham, nous savons quel était le but de sa vie : « réformer le monde. > Un jour il lui arriva de se poser à lui-même directement cette question : € Suppose que tous les objets voulus par toi se réalisent, que tous les changements désirés par toi dans les institutions et dans les opinions soient entièrement accomplis en cet instant même, éprouveras- tu une "grande joie ? seras-tu heureux ? — Non, me répondit nettement une voix intérieure à laquelle je ne pouvais résister. Je me sentis défaillir : toutes les fondations sur lesquelles ma vie était construite s'écroulèrent. > En proîe dès lors à un long découragement, il se demandait s'il pouvait continuer à vivre, si même il était tenu de vivre. € Il n'est pas possible, répondais -je, que j'y puisse résister plus d'un an. Pourtant, avant que la moitié de ce temps fût écoulée, un rayon "de soleil brilla dans mes ténèbres. » Il est un art dont l'effet le plus précieux, et par lequel il surpasse peutêtre tous les autres, est d'exciler l'enthousiasme «!en faisant monter encore le ton de. nos sentiments lë& plus élevés ; > dans l'admiration désintéressée dâs chefs-d'œuvre de la musique Stuart Mill trouvait déjà
ilâ4 L!n)ËË UÛBBSGUE DU iDRQIT
tHélQue .âflloaciMQinsist à-sooi d^ùt ^de J!eaLifitâaea; vmai8.€e Qni.mit fit ta rsailongae jorksiÇy xee^fat .imetémd- .tioxii;0ate joarate. liisont^par fhaflard U&Mémoinss jSb Marmontel, il arrive à ce passage :oùl?aiitaiir«iaeaiite AVBC^aimplicité J'iniplmlion ^vraimeat /héroïgue <qaH teut ; AU lit de Biort de mon ipèse. « Jlne im^gB vivante de cette «cène, dit Stuort MiU, ipsussa jdevjecat mol^>e ûi5<ému jQsiiii'aiiz •laxmes^i^âèB'œnuuiieiitJe'jpioÂâfikQai mfaecftblait fut alié^. » J)èBi^iQEQacaaiitfliis8l^^ flèssxkt les iàém BurilebcmliÊiir gue^doit jeéaliser la-sdmié ihomaine : les plairâs de la ^ie, < quand :0n Jns isi^Ue "Bn posHcnt, rBuffisent -Jbien ^ponr h :3enQBe agisable; mais eamjaz >d'a& ifahse lecbutipiâaclpal de. P^xistenoe, ils iœdmp|»œitant^Bsi%ttma&. «iBenxaindez-ivoussi ^voit&rêtes JxBureux., Jdt'Vûns eesBez «deL^Âbre. Pour . être itemsQX il:nMign!iiniS8iilanoyen::ipi3nub!e pour ibutde la i^ie ^mm Le honhBur, imais (gualgiie .fin etBBngèFeiBii:J)OBb0irr« >» iCcoiunBat^StnartMilliiieBfapeii^il pas que, du jour où ises iréfiescimis jayaiBdt comme TenaoYëlé son eBsj;mkt, il aa;v»it dépassé la dii&trinenlilitairede timteiladHOtencequis^paaredeuiéBintévBSsaementde J'intérêtf jém ilien id'aaoaBBertQetteoàootrtBB AetsesdécQixragBmenës, dl jusoixae «e gulil lag^ie «la &û»e<diaBid^vBrnte4âei?analjM(e.»iLaii»
11, iuedi^entimmit. — Non^Ja xéSexionaieidéÉniit^SiBB da? sBiifeBflBÉB tfauxifltl tes tfamiKisyatàmeB ; maisili oèMt ika wéMtéjoaiTpeitt .pastensansiiiBainte la Jumlàre : ^pliis
EXAIOW (DS* lA IMMUSUNB \àMfiLAISE 1^5
>f|ii^Biie.«t, lielie d; jdqpie d/dtre aâaàft. CM lajHÉliQeqsianràit bernn «Aei ténétens, ijut anonr fiBSiafforeDSt • ipie ^nM de i^aaisntté, asjoBfotiûe iaa-
nsBifii, «ssUaB M le iFériÉBMeaœmirf
JLAqnBriàapDiqiie Sknaarl; Mîllfiialimsait i;ifti-fi^BHie, «I jBOociait l%ip^B4P8r à rJncmamîtèiAlJèBe : «qqpiMez 'fn:^Gli& JBit jdrifimt Dechaihaur saoB xMniHté, «et é|iiiiîtaejiiirac ^ miliem eciférixBar citswee la^natu» même •oà Itm mimboareB j^bueut Hsa fenfiad&oa, ^ypB cm veBat^tegui^ggapcte jQ^«^aMaa4^^tteiyTH «mairt iiBMawMe ? jffî isurt ed;le je&cliaiitiâflBhcuctflKB psor^ viè!ij?té,<^tflils mB imàesA pas ptes JL'mi hnwhiBir Iftsx <qiie ^.sn 4B3BBSiBrmiirfla|glk.« finto9(teaarta»i2bme,âHaaiit PJ£^^ mnspsiwoi» meoB «oaltfiiitâr île rapparence^ «uâs 'ipEKDfl flisla^it âa^Oi^ «le «gne 'sssiis ^sutons, cfeÉt le JbiB&anâiBBan «a ^vêiikè. »C^ ttJBiiw]»i, «ibb sockê^ iflffiililiDiise s^sspeapfs&WBs& 'qn'^ÉEle ive le iiaBBèâe pas. "R^- ;pinBDikcnffi^!Knn ChmnBiiilië eiitiJaireniExA tibsoxiiee par la T?f^iShffTTln?i Ses yanagances ^et ^ecdiBP&meirt sstt^Eaîte «flasfls cëH^ Tedherche itôme, rréafBsaoft «nsi • en sa "{liléidbalteteii!t tse -quepenâ; oontenr f!ifièe 'âe Tntile, et ixmi^wft «xffin la ^I^ôx ûboûa 'I^éqnlRbre âes%rtêrdts f écGBsâliès* fhi izoqb 'ait 1311e houb "VanmieB alcyrs'^en préseBoe âe •« TlurmaBnite ^lièfixâfiTe, ^ qui ne < ffhis
est réalisé ; mais c'est en vain qu'on !veut arrêter là l'essor de nos .désirs : nous pouvons toujours dépasser cette humanité par la pensée, et la nature même demeure toujours inférieure à notre propre conscience. Dans la cité parfaite des utilitaires sommes-nous libres? Non, nous n'avons qu'une liberté extérieure qui ne nous donne pas la conscience de notre dignité intime. Sommes-nous égaux? Non, l'égalité matérielle des € parts de jouissance » dans la répartition sociale ne remplace point l'égalité de droit et de respect entre les personnes. Sommes-nous frères? Non, nous pouvons agir comme si nous nous aimions; nous ne pouvons nous aimer : l'être soumis à des lois fatales, n'ayant pas de volonté à lui, ne saurait avoir de bienveillance pour les autres; n'ayant point la possession de soi, il ne peut faire le don de soi. Selon l'école anglaise, la seule nécessité de la nature suffit à faire sortir de la chaleur solaire les forces minérales, de celles-ci les forces vitales, de celles-ci les forces humaines, de celles-ci la société, qui, en dernière analyse, n'est qu'une transformation du soleil; si cette conception a sa grandeur et sa vérité, s'il est beau que le rayonnement de la lumière, grâce aux lois simples et fécondes du mouvement, soit devenu le rayonnement de la pensée, il serait plus beau encore, au lieu de cet te existence et de cette splendeur empruntées au dehors, que la pensée et l'amour del'idéal, mettant en chacun de
EXAMEN DE LA DOCTRINE ANGLAISE l.?5
nous un foyer d'action personnelle,noùs permissent de vouloir par notre propre initiative, de briller par notre propre écjat, d'aimer par notre propre élan ^ Que tout espoir nous soit enlevé de cette vie vraiment libre dans un milieu libre, que les utilitaires parviennent à nous démontrer leur théorie, qu'ils persuadent à l'humanité qu'en épuisant Tidée de l'utile elle a épuisé sa propre puissance, atteint la plénitude de sa nature, réalisé la justice même : le dégoût de l'existence finira par envahir les âmes; la société entière, contrainte de renoncer à ce qu'elle ne peut s'empêcher de vouloir, sentira peser sur elle cette maladie morale fréquente dans les pays trop exclusivement préoccupés des intérêts matériels, cette tristesse misanthropique qui, rendant insupportable la vue de l'égoïsme humain, entraine l'esprit à chercher partout quelque chose de meilleur qui semble partout lui échapper.
La vraie félicité que tout homme poursuit est plus indépendante de la nature extérieure et même de la vie sociale que ne semblent le croire les philosophes utilitaires : elle a son principe en nous. Le rhythme incessant de la vie, qui entraine la société entière, est aussi plus intime à l'individu : c'est l'eflEbrt sans cesse renouvelé par lequel, nous trouvant toujours au-des-
1. Comme nous le Terrons plus loin, ces deux points de Tue, naturaliste et idéaliste^ ne sont nallement inconciliables.
1^8 L^nËfi 3fCBDHaBNB IDIT (BUOST
]»BsaieiB0iifi-mèHieB/iauoiifia9Loasi6l6^^ to^onregiliis ilmat <qiBe manE. ffi le bouheitr m Q^anr uanàHàosi^ÀIg,jaitomenft Ae l'âti» à simanilifin^BotériBur,^ HBB^fiaaidifianbiem phg'efaantiaBe enoagge^eat Jî^gimtfflnffliîtiAe i)èkre;à<aB miMBii lirténrlmir iqnî est saipropoRe gnonse maamtooit Eidéade jjnstibce; m loote jcâe nieiiit jded&wp- BBomB fit de l/équilibFe, ilttommome g[ar ^gmllffline «est «elteide ràb'eaivec^Qi'etiparceefhi n^ hPiBtauiw» ;
iiféqiittibiie lo&imflni; ifinal estl^imiimde la^olimtéJtwac l^dée K^bBB.hante à doqiielle^easo^ire. ûroBfcteiilée, taiai 'S^ûse scelle ^ d!ixLtéFât,'QSt.au sontraîse oBUeidai 4ésâiiitégBBSBem6nt.iLa pflrfeQtioaflauâatedîgiiedeoejQLaii «asalttfioQC imeJiarmoniefZumpfaisiatale, mak^^ohmiBBive^âeJ^iinneia^acriaiiiiiiiaa^ à ^nenir dont ,ii panke •esifioi ia jfiattfièe,£idèBÂ']ivesffl£t a^ec lUhanraniîiésàBtte ^sa :nà]iBiaL (de daQiieiUe«m aotwikëTse'dèimlqppe. Ladîitance qui sépare chaqiœ «Joaumiie £t jàe joetteîsâniéitéjà inniTet desanctiPes jlun&DiâB 3iDésfiDiits»â0VBiitl]ii,miiaiiie ÉnmsfiaRBsatiQA 'jUHWfiiifmt ûcbede ideidiseaim ^.d^^1ltépàte lie wmdt k Im :iaîre InBii^ «mttneite faut, tgoi est le déaiafeBittmenBGnKt tetiadîteiiiè aième^lA yWfhamrg^ (dn dapp1i;mmiisflaMMW«ri
liPOMcofie de oette idée gublie dâcbaipe impjunifafai, ifit <qnB 110118 jyegMmvdi» ospenteift ne ^pt» déBîreir:^le teiaheur échappe en définitive à ceux qui n'ont voulu paoïsuivre que le bonheur.
EKJ^USH ÎDE iLA (BftCOamS AKÛLAISB 139
cÂiinfiâirqattraltfce fpaaiuigeinfranQbissableiauiqpial^e dumn^ffioitiainanéB tous tes i^tàmfis ^ni cboiuihaiit àe fmdflmftiit'Ae Tordire social tâans iles foniRB disveiMB ida Salaiiifime:: Xaree«aii dcdanât. M tlttuamirie in'aBt uBondidt^ae )par des ieàaOièB ^Bfi toate soiéq* dil «Erimsa !lDQ}oiirs ïumnoment^oùtle mtà «e werasa mifêléuievaiit aàtjaù^ 'devant llhnmamté jouliàne.: c^dsfc i^sQiii^mkiit, <da» i^jurâBe .social £t jutridiffse, Qb cet autne (patHi^^ igiïUmtnBQGaDttirefflanfi Jlorâise métftpluyBigiie tetigue ûsl langue aioBtraite Ae da phltogoptaiB nomme lia icaiai-
TmxtiquB ieft .Ms^^stèmcas ne «Dont ^»s wenus jnsqaœdà» Ub fBBVBiit ;à lia rignaur f«B soutenir; mous iWimm ymi ila ']]dtkilDsaphie<^ile llafoirce^arcfiYerrftu ^bDM(âe(oetteiBQ]éiœ jile^ide,(ât la.'philosopluB âe iViniéEèt A ison >tûiir ?E99t ftoiant ee dennier {»6:<€lie oi'aspn âàmontrer'QŒewous (^imQLinnu6<»Dmmes ira )pai^riiité7ât^€ito90iii^^ ^ûemiHSfsi^oiiB un ^Oans la juBiîite. (QucilguBs iperfeoflËannements (que l'organisation «snoiale «reçoive de ila jticispradenfie dtrde la (poBtigue^nousrjraëtoiiB -toiijouxB (fi^enttonlB d&bes6inBqui'«e'jGonimfi»6iitc^faîèâlatei^ «untfBtR; noucrrestoiss inertémëUaraeiitflBrtincttellefi -ms tftasnautses, orous fsomrneB'PppfoséBjUiDns^aDnmHSB^enisdini& ïïe me 'piiis «étare ideiitlftè ^& wqub fgue ipar moiooSÈme. ^nssi'^ifenrQrasmousQféadteâb^ àumuBM «upénieiir iJa Hodlniion (Qiœ il^éBdte atnglaiwp dbeinâie ^Bans ites ^vëloppements BneaeBsifB <de ila Jàtar
' lité physique. Pour supprimer Tintervalle laissé par les intérêts, il faudrait qu'il y eût une certaine liberté en moi, une certaine liberté en vous, un pouvoir quelconque de désintéressement. Si, de Fautre côté de ce vide où finit ma personnalité et où la vôtre commence, il n'y avait encore que la tyrannie du besoin, si votre nature n'était qu'égoïsme, qu'y aurait-il en vous qui pût à mon égard vous conférer un droit, et comment répondre à la question que faisait Hobbes : pourquoi suivrais-je votre bon plaisir plutôt que le mien?
L'école anglaise aura beau perfectionner l'intérêt, elle n'en fera pas une règle de vrai désintéressement, un principe de droit moral. Sans doute, en me désintéressant, je me fais encore un intérêt de votre intérêt propre : on peut l'accorder à Stuart Mill et à M. Spencer; mais c'est volontairement que votre bien devient mon bien. Je ne veux pas votre bien parce que l'organisation sociale en a fait le mien : là réside l'utopie de l'école anglaise; mais votre bien devient le mien parce que je le veux, et à ce prix pourra s'accomplir la réorganisation de la société. Cet intérêt que nous nous faisons spontanément à nous-mêmes peut seul mettre un terme à toutes ces collisions soit entre individus, soit entre nations, dont les philosophes contemporains de la Grande-Bretagne voudraient hâter la an en faisant sortir de l'égoïsme mèmela sympathie et la justice. Peuples ou hommes, l'égoïsme personnel
nous ramènera toujours les uns en face des autres comme des adversaires prêts à la lutte; mais, dans rimminence d'un choc inévitable, demandant enfin à l'initiative de nos volontés ce que nulle sympathie purement fatale, ce que nulle contrainte sociale ou physique n'avait pu produire, et élevant au-dessus de nous tous, comme une règle proposée à l'humanité entière, ridée d'un droit moral ou, selon l'expression chère aux Anglais, d'une « loyauté » supérieure à l'intérêt et à la force, vous me tendez la main, je vous tends la mienne : c'est librement que nous nous sommes unis.