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LA PERFECTIBILITÉ

un autre monde et attendu de Dieu seul, le xvm* siècle l'espérait pour ce monde même et le demandait à rhomme; le ciel descendait sur la terre comme un idéal qu'on ne peut sans doute atteindre, mais dont on doit toujours se rapprocher.

Enfin la théorie du progrès moral et scientifique ne pouvait manquer d'entraîner à sa suite, comme conséquence sociale, la conception du progrès économique et politique. Ramenez l'idée de liberté des hauteurs de la métaphysique abstraite sur le domaine de la réalité positive, elle y prendra une forme nouvelle et un nom nouveau : elle s'appellera la propriété. Toute question de droit pur finit par devenir une question de propriété. Or, c'est encore en France que se développa l'économie politique : la meilleure répartition des droits entre tous appelait la meilleure répartition des richesses ; c'était le même problème traduit de l'ordre moral dans l'ordre matériel. 11 importe ici de remarquer un fait souvent oublié ou méconnu, c'est que l'idée de la propriété et celle du droit marchèrent toujours ensemble, aussi vagues Tune que l'autre dans le christianisme, toutes deux précises dans la philosophie du xvin« siècle, comme si elles étaient seulement deux aspects d'une même idée. Ce que nous appelons aujourd'hui le droit de propriété, droit naturel et indépendant de l'autorité civile ou religieuse, est une conception toute moderne opposée

lÔO l'idée moderne du droit

par les philosophes à la vieille tradition des jurisconsultes et des théologiens. ^

C'est Locke, et à sa suite Quesnay, Mercier de la Rivière, la plupart de nos économistes, qui introduisirent entre la liberté, oetfe propriété invisible, et

1. Qu*on lise sur ce point, dans V Histoire de la science politique de M* Janet, les doctrines des Pères et docteurs de l'É^Use; on ne pourra man- •quer de conclure avec lui que « la doctrine d'un droit de propriété antérieur et supérieur k la volonté souveraine de l'État est une doctrine révolutionnaire toute moderne, qui date historiquement des trois révolutions anglaise, américaine et française, et qui théoriquement se rencontra pour la première fois dans Locke et les économistes français. « La terre, dit saint Ambroise, a été donnée en commun aux riches et aux pauvres; pourquoi, riches, vous en arrogez-vous à vous seuls la propriété? La nature a mis en commun toutes choses pour l'usatre <de tous, la nature a créé le droit commun, Yusurpation a fait le droit privé, » La distinction des riches et des pauvres ne parait aux premiers docteurs ni plus ni moins injuste que celle des maîtres et des esclaves : « Devant Dieui dit Lactance, il n'y a ni esclave ni maître..., devant Dieu il n'y a de pauvre que celui qui manque de justice, de riche que celui qui abonde en vertu. ^

« De quel droit, dit saint Augustin, chacun possède-t-il ce qu'il possède? N'est*ce pas de droit humain? car, d'après le droit divin, Dieu a fait les riches et les pauvres du même linon et c'est une même terre qui les porte ; c'est donc par le droit humain que l'on peut dire : cette ville est à moi, cette maison est à moi, ■cet esclave est à moi ; mais le droit humain n'est pas autre chose que le droit impérial ; pourquoi ? parce que c'est par les empereurs et les rois du siècle que Dieu distribue le droit humain au genre humain ; ôtez le droit des empereurs, •qui osera dire : cette ville est k moi, cet esclave est à moi, cette maison est à moi? » (VoirÂmbros. De offic, I, xxvm. Lactance, Institutions chrét. V, XIV. Saint Augustin, in Evangel Johannis tractatiu^ VI, 25, 26.) Le décret de Gratien déclare que, « selonle droit naturel, tout est commun entre les hommes. » (i pars, dist. VII.) Saint Thomas adopte ce principe orthodoxe et •est obligé d'attribuer la propriété à une invention de la raison humaine, ad inventionem rationis humanx, qui ajoute au droit naturel la possession particulière sons la condition que Vusage soit commun. (Summ. Tbeol. 2. 2. q. LXVI, a. 1.) Enfin on connaît la doctrine de Bossuet : « Otez le gouvernement, la terre et tous ses biens sont aussi communs entre les hommes que l'air et la lumière. Selon ce droit primitif de la nature, nul n'a de droit particulier sur quoi que ce soit, et tout est en proie à tous... Du gouvernement est né le droit de propriété, et en général tout droit doit venir de l'autorité publique. {Mi" tique tirée de VÉcriture sainte, L, I, art. III, proph.)

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