‹ L'idée moderne du droit (volume 2)Chapitre 62 sur 77 · DE M. RENAN · texte numérisé non relu

DE M. RENAN

La distance n'est point aussi grande qu'on pourrait le croire entre la théocratie et l'aristocratie des savants: à part la substitution des théories scientifiques aux dogmes surnaturels, les procédés de gouvernement seraient les mêmes. Aussi M. Huxley appelait récemment le sj'stème politique d'Auguste Comte < un catholicisme sans le dogme V > N'en pourrait-on dire

1 . Auguste Comte a dit en effet : « Ce qui devait nécessairement périr dans le catholicisme, c'était la doctrine et non l'organisation... Une telle constitution, convenablement reconstruite sur des bases intellectuelles à la fois plus étendues et plus stables, devra finalement présider à l'indispensable réorganisation spiri* taelle des sociétés modernes... Cette explication générale... sera de plus en plus confirmée par tout le reste de notre opération historique, dont elle constituera spontanément la principale conclusion politique. » Philosophie positive^ t. V, p. 344. — « Tout l'art de la législation, dit-il encore, est d'assurer l'uniforme assujettissement de toutes les classes quelconques aux devoirs moraux attachés à leurs positions respectives, sous l'impulsion continue d'une autorité spirituelle assez énergique et assez indépendante pour assurer le maintien usuel d'une telle discipline universelle. »

autant de la doctrine si brillamment exposée par M. Renan dans ses Dialogues philos'&phiques ?

On sait quelle inquiétude cause à ce haut esprit, si désintéressé et si sincère, le progrès de régalité démocratique. Déjà, pour réagir contre cette tendance, il avait exposé dans sa Réforme iniellectiielle et niorale une théorie politique dont le dernier mot est l'inégalité. Tous les individus sont nobles et sacrés, disait-il, tous les êtres (même les animau-x) ont des droits; mais tous les êtres ne sont pas égaux, tous sont les membres d'un vaste corps, les parties d'un immense organisme qui accomplit un travail divin. « La négation de ce travail divin est Terreur où verse facilement la démocratie française. Considérant les jouissances de l'individu comme l'objet unique de la société, elle est amenée à méconnaître les droits de ridée, la primauté de l'esprit. Ne comprenant pas d'ailleurs l'inégalité des races, la France est amenée à concevoir comme la perfection sociale une sorte de médiocrité universelle... » Au début d'une plus récente publication, les Mélanges d^histoire, dans une de ces préfaces ou il aime à mêler des prédications toujours utiles et des prédictions toujours un peu plus hasardeuses, M. Renan constate avec quelque regret que la France, que l'Europe même n'a pas suivi et ne suivra pas la voie par lui indiquée: « Il est probable que tous les pays viendront, chacun

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à leur tour, à Pétat où nous sommes. Le monde est entraîné par un penchant irrésistible vers Taméricanisme, vers le règne de ce que tous comprennent et apprécient. » Dans Caliban^ M. Renan remarque la même tendance. Entre l'inégalité reposant sur des privilèges et une égalité d'affaissement, de « mollesse », « d'égoïsme », M. Renan semble ne voir aucun milieu. C'est surtout dans ^q^ Dialogues philosophiques ^ ce livre aux fuyantes perspectives, souvent si profond et toujours si suggestif, que M. Renan a développé sa thèse favorite. Là, il l'appuie sur tout un système de métaphysique et de théologie, qui a pour conclusion le gouvernement du monde par la raison, c'est-à-dire par les savants. « L'élite des êtres intelligents, dit-il, maîtresse des plus importants secrets de la réalité, dominerait le monde par les plus puissants moyens d*actionquî seraient en son pouvoir. » Quel est le peuple qui semble prédestiné à l'accomplissement de ce grand œuvre?La France oui' Allemagne? — «La France incline toujours aux solutions libérales et démocratiques, c'est là sa gloire; le bonheur des hommes et la liberté, voilà son idéal. Si le dernier mot des choses est que les individusjouissent paisiblement de leur peti I e destinée finie, ce qui est possible après tout, c'est la France libérale qui aura eu raison, mais ce n'est pas ce pays qui atteindra jamais la grande harmonie ou, si Ton veut, le grand asservissement de conscience

dont nous parlons. Au contraire, le gouvernement du monde par la raison, s'il doit avoir lieu, parait mieux approprié au génie de TAllemagne, qui montre peu de souci de l'égalité et même de la dignité des individus, et qui a pour but avant tout l'augmentation des forces intellectuelles de l'espèce. » Quoique ces mots à l'adresse de l'Allemagne ne soit pas sans quelque ironie, c'est en définitive à l'Allemagne et à ses idées aristocratiques que M. Renan donne gain de cause, s'il en faut juger par l'ensemble de son système. La démocratie, en effet, lui semble en contradiction avec l'ordre de l'univers, avec la Providence : « elle est l'antipode des voies de Dieu, Dieu n'ayant pas voulu que tous vécussent au même degré la vraie vie de l'esprit. » Les théologiens se représentent une providence supérieure au monde et agissant par le dehors; M. Renan y substitue une providence intérieure, immanente, qui, par des voies cachées et un machiavélisme divin, assigne à chaque être sa place et à tous des rangs inégaux. Cette providence, sous un autre nom, est la « souveraineté de la raison,» et sa justice est la « hiérarchie de fer de la nature. » — « Dieu est la vaste conscience où tout se réfléchit et se répercute, chaque classe de la société est un rouage, un bras de levier dans cette immense machine. Voilà pourquoi chacune a ses vertus. Nous sommes tous des fonctions de l'univers ; le devoir consiste à ce que chacun rem-

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plisse bien sa fonction. Les vertus de la bourgeoisie ne doivent pas être celles delà noblesse; ce qui fait un parfait gentilhomm'e serait un défaut chez un bourgeois. Les vertus de chacun sont déterminées par les besoins de la nature ; TÉtat où il n'y a pas de classes sociales est antiprovidentiel. » L'immoralité même et le vice ont leur utilité : ils sont dans Pordre de la nature et de la Providence. « L'immoralité transcendante de Partiste est à sa façon moralité suprême, si elle sert à Taccomplissement de la particulière mission divine dont chacun est chargé ici-bas*. » Cette sorte de justice distributive qui est la loi de l'univers doit se retrouver dans la société humaine : le sacrifice des uns sert à l'élévation des autres et au progrès final de « l'idée >. — « La nature à tous les degrés a pour fin unique d'obtenir un résultat supérieur pacr le sacrifice d'individualités inférieures. Estce qu'un général, un chef d'État tient compte des pauvres gens qu'il fait tuer?... Le monde n'est qu'une série de sacrifices humains; on les adoucirait parla joie et la résignation. Les compagnons d'Alexandre... vécurent d'Alexandre, jouirent d'Alexandre. Les animaux qui servent à la nourriture de l'homme de génie ou de l'homme de ,bien devraient être contents s'ils savaient à quoi ils servent. Tout dépend du but, et

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