Œuvres, t. Xin,p
iles absorber eu lui. Chaque individu voudrait être l|t nation, chaque nation youdrait être le inonde. Nouvelle manifestation du droit de la force : ce droit s'exerce de peuple à peuple, et le destin, par la guerre, tranche les questions; car le destin est une justice, et, dans les rapports des nations entre elles comme dans Içs rapports de la nation à l'individu, ce qui est réel est rationnel. < La guerre, forme absolue du duel, vient se placer entre le meutre et la vengeance : c'est le besoin de la destruction et un affranchissement nécessaire. La destruction en effet, selon Hegel, affranchit rêtrede ses formes ou déterminations présentes, et rétablit < l'absence de détermination » d'où sortiront des formes nouvelles. « Cette destruction s'est montrée dans toute sa sauvage beauté en Orient, où elle avait pour représentants Tamerlan et Gengiskan , qui, comme des balayeurs envoyés de Dieu, nettoyèrent des contrées entières. » La guerre est une dialectique en action. Hegel, faisant d'avance la théorie de cette brutalité même que ses compatriotes devaient plus tard montrer à l'Europe étonnée, aboutit à ces formules bizarres : € Le fanatisme de la destruction, puisqu'il est l'élément absolu et qu'il prend la forme naturelle, est invincible par le dehors, la différence et la détermination étant soumises à l'indifférence et à l'indétermination. » Heureusement Hegel npus apprend que le génie destructeur s'anéantit lui-
môme par son excès : < comme toute nation eu gè^ néral, il contient en soi sa négation ; la marche de la destruction naturelle vers la destruction absolue con« stitue la rage , qui a sa négation en soi. »
Telle est la métaphysique de la guerre; de nos jours, où Ton vit encore en Allemagne sur le fonds de Hegel, on fera Testhétique de la guerre. En 1873» dans une leçon sur la guerre et les arts, M. Frédéric Yischer célébrait la beauté du terrible, et allait jusqu'à présenter la guerre comme un remède aux ennuis de l'existence commune. « Je ne sais quelle inquiétude et quelle angoisse pèsent sur la vie; il n'est pas be« soin d'être lâche pour être par moments opprimé de lugubres appréhensions, pour démêler sous les êtres qui nous entourent comme autant de menaces et de fantômes. > Voilà une angoisse toute romantique et germanique, née du symbolisme universel. Il y a plus d'une manière, selon M. Vischer, de secouer cette angoisse; € Tune des plus efficaces, c'est de se mêler aux mouvements fougueux de la guerre. Celui qui ne compte plus avec la vie éprouve, au milieu des images de mort qui l'assaillent de toutes parts, un reconfort intime ; les nuages qui l'obsédaient se dissipent, et il jouit de la vie elle-même avec plus de plénitude et d'intensité. »
De leur côté, les théologiens, lecteurs assidus de l'Ancien Testament et adorateurs du Dieu des armées,
s'accordent ayec les philosophes pour ériger la guerre en œuvre sainte et pour donner raison au plus fort. Les hétérodoxes, comme Strauss, ne le cèdent en rien aux autres. « Une intelligence plus profonde de l'histoire nous a appris que c'est l'instinct d'expansion des peuples qui éclate dans l'ambition des conquérants, et qu'ils ne sont que les représentants d'aspirations gé-» nérales . La suppression de la guerre n'est pas moins chimérique que la suppression des orages, et ne serait pas moins dangereuse. Vultima ratio des peuplea sera, dans l'avenir comme par le passé, le canon. »
La théorie hégélienne de la guerre, par un progrès nouveau, ne pouvait manquer de se combiner avec 1 théorie germanique des races et avec le système de Darwin. A la puissance des individus, à celle du temps, à celle des peuples, succède la force des races^ et par conséquent le droit des races que la lutte des nations fait surgir. Sous cette nouvelle forme, le droit de la force essaye de se justifier absolument en se révélant comme la loi de la nature entière. Pour faire le triage des espèces qui méritent la vie et de celles qui doivent périr, la nature n'a eu qu'à laisser agir à travers les longues périodes des anciens âges les lois mécaniques de la force; cette apparente bruta» lité est sagesse, cette force est droit. Les plus forta en effet ne sont-ils pas ceux qui, grâce à une supé» riorité naturelle ou acquise, se trouvent le mieux en
harmonie avec les conditions nouvelles de l'existence, et qui, dans le mécanisme de leurs organes, ont devancé l'avenir? Les grands arbres étouffent les petits et leur enlèvent la lumière du soleil avec la sève de la terre; mais c'est en se nourrissant des débris de ces arbustes inférieurs qu'ils dressent de plus en plus haut leur tête, signe d'une race perfectionnée. La même loi de guerre et de sélection mécanique régit l'humanité. « Dans le monde de l'homme comme dans le monde animal, ce qui règne, dit Schopenhauer,
c'est la force et non le droit Le droit n'est que la
mesure de la puissance de chacune » M. Alexandre Ecker aboutit aux mêmes conclusions dans son étude sur la sélection naturelle appliquée aux peuples. < La dernière guerre, dit-il, nous fournit la preuve que l'histoire des nations repose également sur des lois naturelles et se compose d'une série de nécessités absolues, série dans laquelle la balance penche toujours du côté du progrès 2. >
Avons-nous atteint, avec la puissance supérieure des races, le terme des évolutions accomplies par cette mouvante philosophie du « droit historique ?» — Les admirateurs des triomphes de la Prusse voudraient bien s'en tenir au point où nous sommes parvenus.
. i. Parerga und paralipomena» p. 20Z, Ethique, 109.
2. Discours prononcé à l'Université de Fribourg-en-Brisgau, le 18 février 1«71.
et fixer à jamais la pensée dans Tidée de la race germanique, représentée par la Prusse, représentée ellejnême par son empereur ; mais le mouvement irrésistible de la logique entraîne l'esprit plus loin et plus haut. Ne faut-il pas convenir qu'il existe une force supérieure à celle de la race même, celle de l'humanité? Hommes, générations, peuples et races n'ont qu'une puissance passagère; Thumanité est la puissance durable; tandis que les individus disparaissent, le type de l'espèce demeure. Ainsi, dit Schopenhauer, on voit les gouttelettes d'une cascade s'élever et retomber en poussière, tandis que Tarc-en-ciel qu'elles forment plane au-dessus d'elles immobile.
S'il en est ainsi, le droit ne saurait être simplement la direction latine, germaine ou slave; il doit être la direction humaine. Hegel l'avait du reste reconnu, et ses disciples de la gauche, Feuerbach, Bruno Bauer, Arnold Ruge, puis, plus récemment, Lassalle et les socialistes contemporains, ont poussé jusqu'au bout la pensée du maître : Dieu n'existe que dans l'humanité, et Thumanité n'a d'autre vie que la vie présente. < Que la volonté de l'homme soit faite, » voUà, comme disait Feuerbach, la loi unique; le culte de l'humanité est le seul culte, et la force de l'humanité est le seul droit.
Dans la pratique, la force de l'humanité devient la force du plus grand nombre, et c'est au nombre, selon
30 l'idéb moderne du droit
les démocrates de la gauche hégélienne, que l'avenir appartient. Le suffrage universel, à en croire cette école, n'est point, comme on l'admet en France, l'expression d*un droit inhérent à chaque individu par cela seul qu'il est libre et participe au contrat social : c'est un simple moyen de compter les forces avant d'en venir à la lutte. En déterminant ainsi d'avance le résultat probable du conflit, on prévient le conflit lui-même, et le traité de paix précède la guerre au lieu de la suivre.
Cependant les majorités ne sont elles-mêmes que des forces variables, qui se déplacent sans cesse. La majorité d'aujourd'hui peut être renversée non-seulement par la majorité de demain, mais par une minorité et même par un seul homme. De là encore pour le pouvoir une lutte incessante, où les vieilles classes sociales s'efforceront de retarder Tavénement des nouvelles, où les nouveUes se diviseront à leur tour contre elles-mêmes. Le suffrage n'étant présenté que comme un substitut de la force, on en reviendra à la force toutes les fois qu'il sera nécessaire. Cette guerre des classes et non plus des races, où le césarisme et la démocratie sont en présence, parfois alliés, finalement ennemis, a pour but d'établir enfin un < règne du moi » sans autre droit que la force. < Que m'importe le droit ? disait Max Stirner, je n'en al pas besoin. Ce que je puis acquérir par la force, je le
possède et j'en jouis. Ce dont je ne puis m'emparer, j'y renonce, et je ne vais pas, en manière de consolation, me pavaner avec mon prétendu droit, avec mon droit imprescriptible *. »
La société réduite à un système de forces où le triomphe appartient, en fait et en droit, au plus puissant ou au plus intelligent, telle est la perspective finale devant laquelle nous laissent les écoles de l'Allemagne. Le droit n'est que la force transformée, comme tous les phénomènes de la nature ne sont que ,du mouvement transformé. La force prime le droit, ou plutôt il n'y a pas de droit, il n'y a que des compromis ou des conflits entre les forces 2. Le travail du