DerEimige und sein ÈigerUhum^ p
2. C'est là, semble-t-il, la pensée intime de M. de Bismarck, bien qa'il n'ait pas employé expressément la formule qu'on lai attribue : la force prime le droit. Cette témérité de langage eût été du reste peu compatible avec la prudence politique du ministre-président. Dans la séance du 27 janvier 1863, il y eut une discussion entre la chambre et la couronne à propos de l'usage illégal du budget par le gouvernement. M. de Bismarck, après s'être efforcé de représenter la viohtion des lois constitutionnelles comme une application de ces lois mêmes, laissa entendre que si le parlement n'accordait pas les subsides, le gouTemement les prendrait. — « Un homme d'État d'une grande expérience en matière de constitution a dit que toute la vie constitutionnelle n'est qu'une suite de compromis. Que l'un des pouvoirs veuille persister dans ses propres vues avec un absolutisme doctrinairey la série des compromis se trouve interrompue; à leur place naissent les conflits, et comme l'existence de l'État ne peut s'arrêter, les conflits dégénèrent en questions de force ; car celui qui a la force en main continue d'avancer dans le sens qui est le sien, parce que la vie de l'État, je le répète, ne peut s'arrêter un instant. » Le comte de Schwerin, dans sa réponse, traduisit cette théorie soi-disant constitutionnelle en ces termes : « La force prime le droit. » Le ministre-président ne pouvait accoter une formule aussi précisée « Je ne me souviens pas, répliqua-t-il, d'avoir réellement employé de pareilles expressions, et malgré le$ marques d'incrédulité avec lesquelles vous accueillez ma rectification, j'en appelle à votre mémoire ; si
jurisconsulte et du politique ne diffère pas, au fond, du travail de l'ingénieur : organisation d'une armée et organisation d'un pays, opérations militaires et lois civiles, tout est affaire de mécanique ; la méca-
elle est aassi sûre que la mienne même, eUe tous dira qae j'ai simplement exprimé ce qai soit : j'ai conseillé an conpromis, parce que sans cela doivent se produire des conflits, qae ces conflits sont des questions de puissance, et que, la vie de l'État ne pouvant subir de temps d'arrêt, celui qui se trouve en possession de la puissance serait dans la nécessité d'en user, » On sait comment M. de Bismarck en usa en effet, et de quelle manière le même parlement qui avait refusé les subsides, accorda plus tard au gouvernement un bill d'indemnité pour l'illégalité de sa conduite. Le succès justifie tout. M. de Bismarck, cepen> dant, tenait k se délivrer de la formule devenue populaire dans laquelle on avait résumé sa théorie et sa pratique. « Je me permets, dit-il, dans la séance du 12 mars 1869, de rappeler que la fiameuse maxime : la force prime le droit, dont je ne me suis jamais servi, est sortie de la bouche de M. le préopinant (le comte de Schwerin). » Ce dernier répondit qu'il n'avait pas voulu mettre dans la bouche du eomte de Bismarck la maxime en question; il s'était borné k dire que les paroles prononcées par le ministre président « culminaient dans cette idée que la force prime le droit, • et il maintenait encore aujourd'hui une telle interprétation. -> Il faut croire que M. de Bismarck avait à cœur de se disculper, car il revint encore sur ce siqet dans la séance du 1*' avril 1870. * Ces mots ne sont pas plus sortis de ma bouche que celui de la force prime le droit, et autres inventions semblables. C'est vraiment un tort, suivant moi, que de prendre k l'égard des paroles dites par le représen* tant du gouvernement fédéral, cette liberté de leur faire sabir de petites, je n dirai pas falsifieaHons, mais exagérations, comme on le &it pour les paroles d'antres coUègaes, lesquelles n'ont pas autant de poids en Allemagne et k l'étranger. « Même rectification dans la séance du 1** avril 1871. ~ Ce qai noas intéresse ici, en définitive, c'est de savoir qaeDe théorie se dégage des paroles de M. de Bismarck. N'est-ce pas la suivante? Ce qu'on appelle en France le droit et en Allemagne le droit abstrait n'existe pas, et la force sapérieare avance tooyoars dans sa direction propre, sans autre règle qa'elie-même; si elle peut s'entendre avec les autres forces, il y a comproflûs; si èDe ne peut s'entendre, il 7 a conflit; le goavenement, r^résentant h vie de TÉtat et ayant en main la force, se passe an besoin de ran»nibttioa dn pariemenL En deux, mots : Donnez-moi votre coneonis, et, si voos me le refdseï, je passe outre. — Mais, ponrra-t-ûn demander, si le peuple allemand, se trouvant en possession de la Ibrce ft Jnfeant qae la vie de Fnat — c'est-à-dire la sleane — ne peut s'arrêter, en usait pour renverser le goavenement, aataît-O k son tour le droit par eda même qjarû aonit la force? M. de Bisnarek a4-fl songé k cette conséquence nécessaire de sa aiéUphysiqae politique, on troaverait-il dans Hegel une antre thèse pour contredire la précédente ?
nique, à laquelle yiennent se réduire les autres sciences, est la vraie logique de la force où s'accomplit l'identité cherchée entre « le rationnel et le réel ; » elle est pour l'humanité, comme pour la nature, cette justice armée d'une balance où le poids le plus fort entraîne le plateau.
PERFBCTIONNEMBNTS QU'ON PEUT DONNER A LA DOO TRINE DE LA FORCE. IDÉAL QU'ELLE DOIT POUR- SUIVRE.
Nous avons suivi, avec les écoles de PAUemague^ une vole qui aboutit soit à la lutte plus ou moins brutale des individus entre eux, soit à rabsorption de l'individu dans la nation, dans la race, dans l'humanité et finalement dans le nombre : c'est le fatalisme tour à tour anarchiste et absolutiste. Il semble alors que les objections se pressent contre cette philosophie de la force. — Ériger la force en droit, dira-t-on aux: partisans des écoles allemandes, c'est l'ériger en r^le ; mais une règle doit précéder et dominer les choses auxquelles on l'applique : vous, au contraire, vous donnez pour règle de l'action les résultats de l'action môme et le succès qu'elle attend de l'avenir. La série de ces résultats n'est jamais épuisée, et ce succès est tou-jours provisoire. La force est variable, et il n'y a
point dans l'histoire de puissance définitivement su-^ périeure; dans ce mouvement sans fin, on ne sait sur quoi se fixer. — En outre, le mot de droit n'a aucun sens en votre bouche, sll n'ajoute pas à la force une idée nouvelle. De ce que vous êtes le plus fort, vous pouvez simplement conclure que vous êtes le plus fort : c'est là, comme dirait Kant, une proposition purement analytique, qui n'avance à rien ; mais vous ajoutez qu'en définitive le plus fort a raison. Cette synthèse du réel et du rationnel est-elle suflîsamment justifiée ? Ne dépassons-nous pas la réalité de deux manières, par la pensée et par la volonté, en conce* vaut et en voulant quelque chose de mieux que ce qui est ? Hegel, qui paraissait d'abord suspendre la réalité à l'idée et subordonner ainsi l'école historique à l'école philosophique, finit par soumettre l'idée à la réalité et par diviniser l'histoire. < Donner Tintelligence de ce qui est, nous dit-il, tel est le problème de toute philosophie, car ce qui est est la raison réalisée Pour dire ce que le monde doit être, la philosophie vient toujours trop tard, car, en tant qu'elle ne fait que réfléchir le monde par la pensée, elle ne peut venir qu'après que le monde est déjà formé et tout achevé. » — Il n'y a donc pas plus lieu de critiquer ou de corriger l'histoire que de corriger la nature; c'est l'absolution implicite de toute injustice et de tout despotisme, c'est un universel optimisme commue dans
Spinoza. Coinbien Schopenhauer et M. de Hartmana èont plus près du vrai quand ils appellent l'histoire 4c le rêve confus et pénible de rhumanité ! » On veut que nous nous inclinions devant le fait accompli et que nous adorions le < droit historique,.» c'est-à-dire le succès; mais l'idée, loin d'adorer le fait, le juge, et, loin de le subir, le domine. Autre chose est d'expliquer, autre chose de justifier; de ce que toute réalité est rationnelle en ce sens qu'elle a sa raison dans des causes suffisantes, il n'en résulte pas qu'elle soit rationnelle en ce sens qu'elle aurait, sa raison dans une tin suffisante : les métaphysiciens allemands ne devraient pas confondre si facilement dans leurs formules la € causalité > et la « finalité. » Sous ce dernier rapport, la réalité n'est jamais entièrement rationnelle, et c'est ce qui l'oblige à un travail sans fin ; le rationnel, d'autre part, n'est jamais entièrement réel, et c'est ce qui produit la révolte incessante de la pensée contre les choses. L'histoire des idées, Thistoire intellectuelle, avance toujours; l'histoire physique et politique est toujours en retard. A quoi servirait l'intelligence, sinon à devancer les choses et à les entraîher avec elle ? Le droit n'est pas le fait, c'est ridée en avant sur le fait et lui montrant la direction qu'il doit suivre.
Selon la remarque d'un hégélien, M. Arnold Ruge, « tout en continuant avec Kant et Fichte de proclamer
la liberté la fin de Thistoire, la philosophie de Hegel vivait en paix avec tout le monde, même avec la servitude la plus absolue; elle se montra satisfaite de toute situation, de tout résultat actuel, le considérant comme arrivé avec nécessité'. » L'exemple donné par Hegel n'a été que trop suivi en Allemagne : le fatalisme a fini par y étouffer le libéralisme.
Destruction de toute règle fixe au profit des forces variables, absorption de l'idée dans le fait et de la liberté dans le despotisme, est-ce là pourtant le dernier mot des doctrines de l'Allemagne contemporaine? La théorie de la force n'a-t-elle point, elle aussi, son idéal qu'elle peut opposer au fait et où elle peut trouver une règle de direction ? Cet idéal lie consisterait-il pas dans une certaine liberté sociale qui n'est point incompatible avec le fatalisme ? Il n'est pas sans importance pour la cause libérale, menacée aujourd'hui par PAUemagne, de savoir si la liberté ne se recommanderait pas au point de vue même de la force, et si elle n'est point la plus grande des forces.
En ce cas, la doctrine fataliste ne serait pas encore arrivée en Allemagne à la forme définitive qu'elle revêtira dans un temps plus ou moins rapproché. Pour prévoir le développement historique d'une doctrine, il suflit d'en développer soi-même les conséquences
'■ i, Arno!d Ruge. Zwei Jahre in Paris. Leipzig, 184 î.
logiques et de hâter ainsi par la pensée l'œuvre du temps. Avant de réfuter la doctrine allemande, il faudrait d'abord la compléter, comme elle se complétera un jour elle-même; car, si on s'arrêtait à moitié chemin dans les déductions, le jugement ne pourrait être définitif, et il suffirait d'un nouveau progrès de la doctrine pour remettre tout en question. Essayons donc, afin de rendre l'appréciation moins difficile, d'aller plus loin que ne sont allés encore les Allemands. Cherchons si le fatalisme, dans ses dernières déductions, ne tendrait pas à sortir du despotisme ou de l'anarchie pour s'élever jusqu'au libéralisme, et si la doctrine germanique de la force n'aspirerait pas ainsi à se rapprocher de la doctrine française du droit, En un mot, ne pourrait-on construire d'avance, quelque étranges que les expressions paraissent, une sorte de fatalisme libéral, et montrer que c'est là l'idéal dont les écoles allemandes seront forcées elles-mêmes de poursuivre la réalisation ? — Il restera d'ailleurs à chercher si la réalisation de ce libéralisme idéal est possible pour les écoles qui nient le droit, et si elles sont capables d'atteindre réellement ce qu'elles sont logiquement obligées de poursuivre.
L'idéal de la doctrine de la force, c'est naturellement de réaliser la plus grande puissance dans la so« ciété par une heureuse application des lois de la mé-
canîque. Puisque la mécanique gouverne aujourd'hui le monde, demandons-lui. quels sont les mécanismes les plus parfaits et les plus riches en force vive. Ne sont-ce pas ceux qui, une fois abandonnés à euxmêmes, marchent par eux-mêmes le plus longtemps possible, et se rapprochent ainsi de l'irréalisable idéal : le mouvement perpétuel? Pour arriver à cette perfeotion, il faut laisser chaque force se développer dans sa direction naturelle et propre, et n'exercer que la contrainte strictement nécessaire pour tourner le mouvement des parties au profit de l'ensemble. On obtiendra ainsi une plus grande intensité de force. Un mécanicien habile fait servir les obstacles mômes à son but i il les respecte dans une certaine mesure , les laisse agir, puis, s'emparant de leur travail, par une combinaison ingénieuse il change en secours ce qui était une entrave, en puissance ce qui semblait une résistance. Ainsi doivent faire le jurisconsulte et le politique. L'idéal de la « mécanique sociale » nous apparait déjà comme laissant aux individus la plus grande liberté possible; nous prenons d'ailleurs ce mot de liberté en un sens physique, comme on dit que le mouvement d'un corps est libre lorsque ce corps peut se déplacer en toute direction.
Celte latitude laissée aux forces individuelles aurait pour résultat dans l'ordre social non -seulement une plus grande intensité, mais encore une plus
grande variété d'eflTets ou , comme disent les savants, une multiplication d'effets. Un rayon de lumière qui traverse un milieu de densité uniforme conserve luimême une teinte uniforme ; mais, s'il se meut, se réfracte, se réfléchit à travers une variété de milieux, il s'épanouit et étale la diversité de ses nuances : le simple rayon est devenu un riche tableau, le point lumineux est devenu un monde. De même dans la société les rayons de lumière intellectuelle ont besoin d'un milieu varié : l'uniformité produit un état neutre et mort, la diversité et l'originalité engendrent les découvertes nouvelles, les applications nouvelles, et en un mot semblent multiplier les forces en multipliant leurs effets. Les Chinois, depuis une haute antiquité, ont fait des découvertes scientifiques dont les résultats auraient dû être innombrables, et pourtant, malgré l'invention du papier, de Timprimerie et de la poudre, ils sont restés presque au même point : c'est que la lumière de la pensée a rencontré chez eux un milieu uniforme où elle n'a pu déployer le faisceau de ses conséquences et produire des changements à Tinfini. Quand l'Allemagne aura réussi à trouver son unité dans le despotisme militaire, on verra s'arrêter chez elle les effets variés de la science et de l'industrie : déjà ce résultat s'y fait sentir, et c'est là une loi de mécanique sociale trop oubliée par les nations éprises d'unité. Qu'est devenu cet individualisme dont
les Germains se sont longtemps enorgueillis ? Il s'absorbe de plus en plus dans leur panthéisme politique. G-, de Humboldt comprenait inîeùx le véritable idéal lorsqu'il disait : « La seule condition désirable pour l'homme est un état où chacun jouisse de la liberté illimitée de se développer lui-même selon son caractère individuel. »
La liberté physique des forces, outre l'intensité et la variété, produit encore la stabilité. Nous nous retrouvons ici en face d'une erreur sociale qui est en .même temps une erreur de mécanique. On croit généralement que l'uniforjnité et l'unité résistent mieux aux obstacles; au contraire, — Goethe et le physiologiste Baer l'ont montré, — rien de plus fragile et de plus instable qu'un tout uniforme : comme il se trouve au milieu d'influences variées et qu'il n'a point en lui-même une variété capable de se mettre en harmonie avec ces influences ou de se plier aux obstacles, il est bientôt désagrégé, divisé, détruit. Les espèces d'animaux qui n'ont pas su se modifier selon les circonstances, qui s'en sont tenues à un type inflexible, ont fatalement disparu de la surface du globe. Tels sont les peuples qui se proposent un idéal de fausse unité et qui ne veulent pas se modifier avec le progrès des siècles. Il est bon de résister, il faut aussi savoir céder, avoir réponse à tout dans ses organes. Encore une leçon de la mécanique qui a sa valeur dans l'ordre
4S0ciâI, et que là philosophie allemande ne devrait pas négliger. La société la plus forte sous tous les rapports est la société la plus libre.
La liberté physique, qui donne aux forces sociales intensité, variété et durée, entraîne une égalité progressive qui s'impose aussi aux Allemands par des raisons toutes mécaniques. Pour assurer à un système de forces ce qu'on appelle un mouvement libre, il faut que ces forces se pressent également de toutes parts, et qu'en chacune l'action exercée contre les autres soit égale à la réaction des autres contre elle. De même, dans la sphère des forces sociales, pour obtenir le plus haut degré de puissance, il faut que la <X)ntrainte soit non-seulement aussi minime que possible, mais aussi réciproque, aussi égale que possible; vous ne devez me contraindre, — et Kant l'a bien fait voir, — qu'aux actes auxquels je puis également vous contraindre, par exemple à ne pas m'enlever ma vie ou mes biens. Avec ce minimum de contrainte réparti également dans toute la masse du corps social, nous obtiendrons le maximum de force. Voilà l'égalité fondée à son tour sur des raisons de mécanique sociale qui sont valables à la fois pour les partisans des ■doctrines adverses.
Allons plus loin. Si les forces libres et soumises à l'égalité par leur équilibre réciproque arrivent ensuite à se confondre dans un mouvement commun vers un
but commun, cette concorde des forces deviendra pour les Allemands la manifestation mécanique de ce que les Français nomment en langage moral la fraternité. Tel est Pidéal de libéralisme auquel tendra, en se perfectionnant, Tantique doctrine du fatalisme et de la force qui séduit l'Allemagne contemporaine. Sans doute la réalisation de cet idéal ne serait encore qu'un libéralisme tout extérieur : liberté apparente, égalité apparente et surtout fraternité apparente. Au fond, ce serait toujours un équilibre fatal de forces, mais ces forces auraient du moins trouvé la meilleure manière de se mettre en harmonie et la plus parfaite imitation d'un régime de vraie liberté. Il nous reste à chercher si la réalisation de cet idéal est possible par le seul jeu physique des forces, et sans que la société ait besoin de ce principe moral qu'on nomme proprement le droit. L'examen détaillé de cette question demanderait de longs développements ; sans prétendre faire une réfutation en règle, nous nous contenterons, en <5e moment, d'appeler Pattention sur les premières difficultés auxquelles la doctrine de la force aboutit *•
1. En général, nous croyons peu aux réfutations proprement dites. Les doctrines doivent être classées hiérarchiquement, subordonnées Tune à l'autre, ■absorbées l'une dans l'autre. Nous nous contenterons donc de faire voir que le fatalisme de la force est une doctrine de degré inférieur : son idéal n'est pas le plus haut qu'on puisse poursuivre et sa réalité n'est pas démontrée ; aussi aurai-elle besoin de se compléter par la doctrine utilitaire, laquelle à son tour appelle une doctrine 'plus haute. Dans chacune, d'ailleurs, il y a une vérité fondamentale •qui peut se concilier avec la vérité des autres doctrines, et nous essayerons plus tard de la dégager. Voir le livre troisième.
LA DOCTRINE DE LA FORCE PEUT-ELLE RÉALISER L'IDÉAL qu'elle est OBLIGÉE DE POURSUIVRE?
Les législateurs et les politiques de la force, s'ils s'oublient eux-mêmes et n'ont en vue que le développement de la puissance commune, s'efforceront de réaliser, dans les lois civiles et dans les constitutions politiques, l'idéal de libéralisme que nous avons tracé tout à rheure. De son côté, chaque citoyen, quand il se placera au point de vue général et non à son point de vue particulier, quand il pensera et agira pour ainsi dire en législateur, poursuivra le même idéal de liberté pour tous. Par malheur, le point de vue impersonnel et le point de vue personnel, le bien général et le bien particulier, peuvent se trouver en opposition; nous savons assez que l'opposition est la loi même des forces. Quelle sera alors l'af titude de l'individu en face de la société, lorsque, bien convaincu du système .fataliste, il se dira que toute idée d'un droit supérieur est une
chimère? — Là se trouve la difiSculté véritable. Pour réaliser l'idéal de la société la plus forte, il faut que tes individus y prêtent leur concours et y conforment leurs actions. Or, pour nous concilier le concours de l'individu , nous n'avons que trois moyens : l'obligation morale, la persuasion logique, la force physique. " Les partisans du fatalisme germanique ont renoncé à la vieille notion d'obligation morale en supprimant ridée morale du droit. Le vrai sens de leur philosophie du droit, c'est qu'au fond il n'y a pas de droit proprement dit, comme le vrai sens de leur morale c'est qu'au fond il n'y a pas de devoir. Ils ne pourront donc présenter l'idéal de la société la plus forte comme une fin dont la poursuite serait moralement obligatoire pour l'individu.
Est-ce donc par la pure logique qu'ils persuaderont à l'individu de se sacrifier au besoin pour cet idéal de la société? — Laisser aux autres hommes leur liberté, physique, les traiter en égaux et s'unir même à eux par une fraternité apparente, c'est assurément chose logique de la part d'un individu tant qu'il se considère par abstraction comme simple partie du corps social; mais si à un moment donné le bien général et le bien particulier se trouvent en flagrante opposition, si par exemple je suis placé entre la faim et un vol à main armée, que faudrait-il faire? — En général, je l'accorde, le plus sur et le plus logique est de se ré-
gler sur le mouvement de l'ensemble ; mais actuellement je puis détourner à mon usage la force dont je dispose, et si je ne le fais pas, je serai victime du mécanisme général. Faut-il donc, si je ne suis qu'un rouage, que je me laisse écraser entre les roues d& votre grande machine plutôt que de me conserver aux dépens d'un autre rouage ? S'il n'existe que ce mécanisme matériel avec lar fatalité de ses lois, pourquoi le respecter? Selon M. Kirchmann, le respect n'est que « le sentiment d'une puissance démesurément su* périeiire à la nôtre : » c'est dire qu'il se réduit à la crainte ; mais si c'est présentement ma puissance, à moi, qui peut être supérieure à la puissance d'un autre homme ou à celle de la société tout entière, que m'importe votre idéal de liberté mécanique, d'égalité mécanique, de fraternité mécanique ? Que m'importe l'avenir, où je ne serai plus, en face du présent, où je suis et où je souflTre ? Dût votre machine se briser tout entière, je conserve mon mécanisme aux dépens du vôtre , et j'agis fatalement comme vous agissez fatalement. Qu'avez-vous à dire?
Ne pouvant ni obliger moralement l'individu à respecter le droit de tous, ni le convaincre logiquement, les partisans du fatalisme germanique n'auront plus d'autre ressource, pour réaliser leur idéal social, que de contraindre physiquement l'individu à subir la force de tous. — C'est l'affaire de la société, diront-ils
que de s'assurer à elle-même le triomphe, et elle a pour cela deux moyens : d'abord établir le plus d'harmonie possible entre la force collective et la force individuelle, puis, dans les cas de collision inévitables, mettre de son côté la force dernière par une bonne police et par une bonne armée.
Sans vouloir entrer dans le détail infini de ces questions pratiques, signalons les principales difflcul* tés. L'organisation sociale ne sera jamais assez par^ faite pour mettre fin à Tantagonisme des individus et de leurs intérêts. C'est ce que les Allemands reconnaissent ; ils ne partagent pas, sur ce point, l'illusion de l'école anglaise ^ Ils espèrent seulement mettre de plus en plus la force finale du côté de la société. Mais est-il sur, peut-on leur demander, que la société demeurera finalement la plus forte, si chaque individu tire tout à soi, oppose une résistance sourde à ce qui exige un sacrifice quelconque de son intérêt, et s'efforce de se faire seul centre du système social ? Le mécanisme de la société résistera-t-il à cette force de dissolution qui travaillera à la fois tous ses rouages? Sans doute, dans tout mécanisme, chacune des forces réunies sous une force supérieure tend à agir en son sens propre, selon sa propre nature, comme si elle était seule, et cependant le mécanisme subsiste tant
1. Voir plus loin, dans notre étude sur l'école anglaise, la théorie d'une organisation sociale parfaite.
que la force qui coordonne le tout est assez puissante. La dissolution n'en arrive pas moins toujours, dès que cette force centrale faiblit. Or, dans l'hypothèse allemande, la société, qui n'a jamais de droit réel à l'égard de l'individu, n'a pas toujours la force: ne Taura-t-eJle pas de moins en moins à mesure que les individus seront plus intimement convaincus de l'inanité même des droits et de l'unique réalité des forces? La civilisation future, fondée exclusivement sur le jeu fatal de ces forces, ne sera au fond que la lutte universelle devenue consciente de sa nécessité, par conséquent la barbarie universelle devenue consciente de soi, car la guerre des égoïsmes.est l'essence même de l'état barbare. Mais, dès que cette conscience existera dans sa pleine clarté, toute illusion de justice morale et de droit ayant disparu, la barbarie intérieure, raisonnée et savante, ne fera que s'accroître et prendre mieux conscience de soi par le progrès même de la civilisation extérieure : les hommes vus du dehors fussent-ils l'un pour l'autre des agneaux, ils n'en seront pas moins au dedans, comme le croyait Hobbes, des loups, et ils le sauront. Dès lors ne redeviendronWls pas loups ouvertement toutes les fois qu'il le faudra ? S'il en est ainsi, chaque cité ressemblera à cette ville où, dit Montaigne, < le roi Philippus ât un amas des plus méchants hommes et incorrigibles qu'il put trouver et les logea tous. » Elle s'appela de leur nom la
Cité des méchantSj Ponéropolis. « J'estime, ajoute Montaigne , qu'ils dressèrent des vices mêmes une contexture politique entre eux. > N'est-ce point une contexture analogue, mais plus raffinée, que réalisera la civilisation conçue à la manière allemande, où^sous les dehors mêmes de la paix, subsistera la guerre pro* fonde des égoïsmes, et où l'avantage restera à celui qui aura le mieux calculé ? En un mot, il est douteux que le lien social puisse devenir physiquement de plus en plus fort à mesure que l'égoïsme conscient de l'individu le rendra moralement plus faible. Telle est l'antinomie dont on peut demander à l'école allemande une solution.
Ce qui se passera d'individu à individu se passera de nation à nation ; et nous revenons encore par ce côté à ce que nous Toulions faire cesser : il faudra se résigner, avec M. Strauss, à un état de guerre perpétuelle, sans autre justice que celle de la mécanique et des mathématiques, appliquée par les ingénieurs et les tacticiens. Même conflit entre les races et entre les classes. Chaque race européenne se prétendra supérieure ; chacune s'attribuera, avec la force, le droit d'absorber les autres comme des parties dans le grand tout. La Prusse parle aujourd'hui de sa niission pangermanique; la Russie lui répond déjà en invoquant un droit non moins sacré, le droit des races slaves et la mission panslaviste. La France, séduite jadis par
ces spéculations sur les races, et ne se doutant pas qu'on- retournerait un jour contre elle la théorie, n'a-t-elle pas voulu aussi invoquer un droit particulier pour justifier des essais de conquête lointaine? N'a-t-on pas voulu nous persuader de notre mission latine ? Par un respect plus grand de la langue que du droit, on n'a pas osé appeler cette mission de son nom véritable, un panlatinisme. De toutes ces missions, quelle est la vraie? Le monde sera-t-il germain, latin, saxon ou slave? Vainqueurs hier, les Latins sont aujourd'hui vaincus ; mais les Germains à leur tour peuvent être vaincus un jour par les Slaves. Nous voilà entraînés encore dans un mouvement perpétuel, image sensible de Tinstabilité propre au système de la force. Comment donc les Allemands se flattent-ils de la dernière victoire? Toujours à la recherche d'une puissance définitivement supérieure et d'un dernier succès, nous ne pouvons l'atteindre ni par la pensée ni par l'action, car l'histoire n'est jamais finie et il n'y a point de dernier triomphe. Des armements croissants, un militarisme universel, un perpétuel retour à Pétat de guerre primitif, une paix non moins inquiète que la guerre même, un système formidable de force armée , l'absorption de toute la richesse publique dans des moyens de défense que la science remplacerait par d'autres à mesure qu'elle les aurait inventés , — voilà l'idéal prussien dont on
veut faire l'idéal humain. Est-ce l'avenir ou le passé? Rien de surprenant que ces sombres perspectives inspirent à la philosophie allemande la plus récente un pessimisme absolu. Le pessimisme est la conclusion naturelle du système de la force, et peut-être aussi son principe caché; car ce système commence par nier la valeur morale de l'homme, ce qui est la misanthropie par excellence. S'il faut en croire Schopenhauer et M. de Hartmann, l'humanité a marché d'illusion en illusion, et la dernière de ces illusions est déjà réfutée : c'est l'espoir du progrès. Nous allons sans doute, dit M. de Hartmann, à la république universelle, à l'organisation du travail, à la diffusion des lumières, au règne de la science; mais que nous sommes loin d'aller au bonheur ! L'accroissement de la population trouvera toujours sa limite dans l'accroissement des subsistances, et la misère durera toujours. La science acquerra une conscience croissante de ses limites, et l'ignorance durera toujours. L'immoralité ou ce qu'on appelle de ce nom, et qui n'est que l'inévitable égoïsme, se disséminera en se trans- '^ formant, mais elle durera toujours. A notre époque, ajoute M. de Hartmann, les chemins sont plus sûrs quWtrefois, mais Texpérience nous oblige < à tenir notre frère allemand pour un fripon jusqu'à ce qu'il ait établi son honorabilité par les preuves les plus rigoureuses. » Enfin, quand même les souffrances dimi-
nueraieût matériellement, le progrès des lumières en ferait que rendre ces souffrances plus sensibles. Tel est, en effet, le seul progrès qui ne soit pas illusoire : il consiste dans la conscience croissante que l'existence est un mal ; c'est le progrès du pessimisme même. Quand l'humanité entière aura enf n acquis cette claire conscience, alors, par un acte de volonté unanime, elle s'anéantira elle-même; du même coup elle anéantira le monde, elle anéantira Dieu. Tel sera, selon M. de Hartmann, le dénoûment de la tragédie universelle.
C'est en effet l'unique dénoûment qui semble convenir à une société convaincue que la force est tout et que le droit n'est rien. Ce qu'un monde étranger à toute espèce de droit aurait peut-être de mieux à faire, ce serait de tourner sa force contre lui-même et de s'anéantir. Au moins en cet instant qui séparerait l'universelle vie de l'universelle mort, la justice aurait existé.
Ainsi, après ces diverses évolutions, montant et retombant sans cesse, la théorie allemande qui fait de la force son unique objet propose finalement comme but à la civilisation la barbarie déguisée, à la conscience l'inconscient, à toute existence le néant. Ce système, par une sorte de contradiction intérieure, semble travailler sans cesse contre lui-même , et les conséquences dernières de l'hypothèse allemande paraissent se retourner contre elle. Le principe de toute cette théorie a été la négation du droit ; la négation de l'existence
en est la conclusion. Cet immense univers voué à la douleur, qui ne s'agite et ne se développe que pour se convaincre lui-même de sa radicale absurdité, et qui cherche son salut final dans son propre suicide, ne satisfait pas plus la raison que la volonté et la sensibilité; il n'est pas plus rationnel qu'il n'est moral, et, s'il n'y a de réel que ce qui est rationnel, on se demande quelle réalité peut avoir un monde que M. de Hartmann déclare produit par « la bêtise absolue. » ^ C'est que la même idée qui, dans Tordre social, pourra seule fonder le droit, est peut-être aussi la seule capable, dans Tordre métaphysique, de donner un sens à Texistence.
Supposons cependant que l'organisation des forces pures, sans le secours d'aucun droit moral, aboutisse à des perspectives moins pessimistes sur l'avenir. Aussi bien les Allemands semblent-ils exagérer euxmêmes leur pessimisme. Nous, au contraire, mettons toutes choses au mieux : peut-être la force intelligente et savante remplacera-t-elle de plus en plus la force brutale et matérielle ; peut-être la lutte des suffrages remplacera-t-elle les collisions à main armée : les armes seront des idées, des chiffres et des bulletins de vote. Peut-être aussi la misère populaire ira-telle diminuant de manière à rendre de plus en plus inutiles et même absurdes le vol, Tassassinat, toutes les
voies de fait. Une telle société, organisation de» forces par la science, sera devenue un milieu tolérable pour l'individu : sans doute Thomme n'aura pas de vie morale proprement dite dans cette société, mais il y exercera une vie matérielle et intellectuelle ; il pourra aller et venir, se nourrir, se réjouir, penser : vita vitalîs. Telle est Phypothèse la plus favorable qu'on puisse proposer aux Allemands, pour venir en aide jusqu'au bout à leur propre système. Eh bien, cette hypothèse étant admise, une chose reste toujours vraie : c'est que la société ainsi conçue ne réalise pas le plus haut idéal de la pensée. Un individu^ une nation peut en effet concevoir et poursuivre un idéal social où la moralité ferait le fond de l'existence^ où la force serait non plus l'essentiel, mais l'accidentel, où le combat ne serait pas une nécessité permanente, mais une nécessité transitoire, où la paix serait l'état normal entre les hommes, parce que les hommes seraient vraiment des êtres libres et que la paix est le rapport normal des libertés. Cet idéal d'une société morale et d'un droit moral peut être conçu, puisqu'en fait la nation française l'a conçu et proposé à l'humanité entière; il peut être poursuivi, puisque cette même nation s'est efforcé et s'efforce encore de le réaliser. Or, il y a plus d'élévation et de largeur dans cet idéal que dans celui des Allemands, puisqu'il renferme tout ce que ce dernier offre de positif et que de plus il
ajoute à la liberté extérieure, à l'égalité extérieure, à la fraternité apparente, une liberté et une égalité intimes, une fraternité vraie. La pensée allemande ne s'élève donc pas aussi haut que la pensée humaine est capable de le faire, et comme le vrai droit peut se définir la direction des individus vers le plus haut idéal de société possible, il semble que le droit conçu à la façon allemande demeure un point de vue inférieur, au-dessus duquel il faut chercher à s'élever.
Mais à quoi bon, demanderont les Allemands, concevoir et poursuivre une idée, si cette idée est une chimère? — Là est précisément la question; avez- vous prouvé que Tidéal d'un droit moral soit absolument chimérique? — Nous l'avons prouvé en triomphant de la nation fui s'appuyait sur cette chimère. — Faible preuve que celle de la Victoire, apportée et emportée par la roue mobile de la fortune. Quand Philippe était vainqueur des Athéniens, est-ce l'idée athénienne ou l'idée macédonienne qui triomphait? Ce qui a fait récemment la faiblesse de la France, ce ne sont pas les institutions sociales et politiques conformes à sa notion du droit moral, mais celles qui en étaient au contraire la négation. Le césarisme français reposait-il sur l'idée française du droit? Ne s'appuyait-il pas plutôt sur une idée voisine de l'idée allemande ? Au reste, un césar vaincu par un césar, ce n'est pas une idée vaincue par une idée, mais une force brutale
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vaincue par une autre plus brutale ou plus savante. ' ta conception d'une société selon le droit a son expression naturelle non dans le despotisme impérial, mais dans les libertés républicaines; or, Tidée repu-, blicaine se réalise précisément sous nos yeux en France : est-il sûr qu'elle ne triomphera pas un jour du césarisme germanique, même par la simple contagion de l'exemple se répandant de peuple en peuplé, au détriment des Césars? Et si cela arrivait, ne pourrions-nous pas dire à notre tour que les faits nous ont donné raison ?
Laissons donc la considération des succès matériels, mauvais argument pour une cause toute philosophique et juridique. La vraie question est de savoir si la théorie allemande de la force se fonde sur un principe certain, qu'elle puisse opposer avec succès à notre « chimère » d'un droit moral. Or, ce principe, c'est que notre idée du droit, fùt-elle la plus séduisante pour la pensée, est néanmoins sans objet dans la réalité des choses, parce que tout se réduit à des forces fatales et que la liberté morale, seule chose qui serait absolument inviolable et absolument respectable, ne peut exister nulle part, à aucun degré et sous aucune forme. Mais est-ce là une thèse évidente par ellemême? Non, sans doute; est-ce une thèse logiquement démontrée ? pas davantage. On peut bien et on doit réduire à Tabsurde l'idée vulgaire du libre arbitre.
qui se confond, comme nous le verrons plus loin, avec la liberté d'indifférence, mais il existe, selon nous, une idée de liberté supérieure , compatible avec le déterminisme même de la science et suffisant à fonder une moralité idéale, un droit idéal dont la réalisation progressive n'est point impossible *.
: Le système allemand n'est donc, en son ensemble qu'une vaste hypothèse; après l'avoir vue se dérou-. 1er dans la série de ses conséquences, nous la voyons maintenant se rattacher à deux principes essentiellement problématiques : négation de tout.e liberté morale , même comme pur idéal , et négation de tout droit qui serait inhérent à la liberté. Ajoutons une troisième hypothèse inséparable des précédentes : négation de toute moralité proprement dite. Sans doute nos voisins d'outre-Rhin parlent beaucoup de Pimmoralitè française : ils ont même voulu nous persuader qu'ils nous conquéraient pour nous moraliser ; mais ceux qui ont plus de clarté dans la pensée ou de sincérité dans la parole disent avec Schopenliauer et M. de Hartmann que le devoir, l'obligation et même « l'impératif catégorique » du Vater Kant sont des contes théologiques bons pour les enfants et pour les nourrices. Cette franchise vaut mieux que l'hypocrisie des soi-disant mystiques, et à ceux-ci on pourrait
1. Voir plus loin, livre troisième. Voir aussi La liberté et le délcrmi' nisme, p. 263 et suiv.
dire : Avant de prétendre nous moraliser, commencez par admettre l'existence de la moralité môme, ou, si la destruction de toute moralité proprement dite est le fond de votre pensée , n'essayez pas de cacher < soua le pieux manteau de Tartufe votre armure de fer. > La négation de toute moralité n'est pas seulement une conséquence de la philosophie fataliste du droit : elle en est, comme on le voit, le principe même, et elle fait tout ensemble sa force et sa faiblesse, — sa force, car quelle réfutation logique peut atteindre le philosophe, le jurisconsulte ou le politique qui se retranche dans un scepticisme moral absolu, qui recon* naîtd'avance qu'un crime heureux n'est plus un crime, qu'il suffit d'être le plus fort pour avoir raison, et de bien calculer pour être le plus fort? La logique pure^ en présence d^un tel système, est aussi impuissante à démontrer l'existence de la moralité qu'à démontrer en face d'autres systèmes Texistence du monde extérieur. Prouvez que la nature existe, vous ne le pourrez pas : vous pouvez seulement agir comme si elle existait; prouvez que la moralité existe, vous ne le pourrez pas davantage : un individu, une nation peut seulemtnt agir comme si la moralité existait et se diriger d'après cet idéal. Les partisans du fatalisme moral et social sont donc inexpugnables dans leur domaine; seulement ce qui fait leur force nous semble faire aussi leur faiblesse ; y a-t-il un principe moins
évident, une hypothèse plus problématique que celleci : — tout se réduit à des lois physiques, et la moralité n'existe en aucune façon? — Au moins existe-t-elle à rétat d'idée, de même que la liberté est une idée ; au moins avons nous la notion du devoir et du droit : on peut même dire que l'humanité a jusqu'ici vécu de cette idée. Maintenant on nous affirme que c'est une chimère : à qui incombe la preuve d'une assertion aussi hardie? n'est-ce pas à ceux qui la font?
Les matérialistes de l'Allemagne ne nous empêche* ront donc pas de dépasser leur système au moins par Vidée d'un ordre supérieur et moral. L'espace demeure ainsi toujours ouvert à une doctrine plus large que celle de la force. L'idée du droit (pour ne parler toujours que de l'idée) est si peu celle de la force qu'elle n'éclate nulle part avec plus d'énergie qu'en présence de la faiblesse. Si le droit est une puissance, il est dans notre esprit la puissance des faibles comme des forts. Sans doute, par cela même qu'il est le droit idéal, il doit être au besoin la force réelle; mais, fût-il seul, pour notre pensée il serait encore le droit, il serait encore tout entier. Quant au respect du droit, inséparable de l'idée, il est si peu la crainte d'une puissance € démesurément supérieure, » qu'il est le sentiment produit par la pensée même de l'égalité; c'est la liberté s'arrêtant devant une liberté semblable à elle et annulant l'inégalité des forces par l'égalité des droits.
Il est fâcheux pour un système d'avoir toujours auclessus de lui une idée qui le dépasse; or, nous venons de le voir, quelque transformation qu'on fasse subir à la force fatale, la pensée humaine concevra et désirera toujours quelque chose qui serait non plus fatalité, mais liberté , non plus force, mais droit. Ne doit-on pas, en définitive , juger incomplet un système qui ne peut jamais fournir autant que l'esprit peut concevoir?
Maintenant, entre l'hypothèse de la liberté et celle de la nécessité, entre la possibilité d'un règne du droit et la domination universelle de la force, entre l'espérance du progrès moral et le pessimisme moral absolu, comme entre Tintelligibilité de l'existence et sa « bêtise absolue, » c'est à chacun de choisir. Bans ce choix réside, selon nous, la moralité même. Chaque individu, chaque peuple résout, pour son propre compte, ce dilemme auquel tous les autres viennent se réduire : agir comme si la justice n'était qu'un mot, ou comme si elle était la seule réalité. Un peuple qui travaillerait, .qui lutterait, qui se sacrifierait même au besoin pour l'idée morale de la justice, cette idée fùt-elle irréalisable, n'aurait peut-être pas eu la plus mauvaise part : autant vaut mourir pour l'idée la plus haute que vivre pour la réalité la plus basse ^
U Voir sur ce point la liberté et le déterminisme, conclusion.