‹ L'idée moderne du droit (volume 3)Chapitre 12 sur 73 · HOMMES PROVIDENTIELS · texte numérisé non relu

HOMMES PROVIDENTIELS

Le droit du plus fort a pour corollaire naturel le droit du plus habile et du plus intelligent. Qu'est-ce qu'une intelligence supérieure quand on fait systématiquement abstraction de la moralité? Ce n'est plus qu'une manifestation supérieure de la force. Il y a dans le cerveau d*un homme de génie de quoi mettre en mouvement des millions d'hommes, et aucune puissance matérielle n'est comparable à cette puissance intellectuelle. Les difficultés inhérentes au droit de la force ne feront que se résumer, sous une forme plus frappante, dans la théorie allemande des droits du génie. Les nations et les races, avec les idées qu'elles représentent, se personnifient chez les grands hommes, qui, par une loi providentielle selon les uns, par une sélection naturelle selon les autres, s'élèvent

au-dessus de rhumanité. Dans cette application particulière de la doctrine fataliste, ne retrouverons-nous pas le même mysticisme au début, le même matérialisme à la fin ?

Que des politiques habiles s'autorisent publiquement de leur prétendue « mission providentielle » pour cacher des projets tout humains, il n'y a rien là d'étonnant ; c'est un argument toujours ancien, toujours nouveau, auquel les peuples se laissent encore prendre, auquel l'ambition ne semble pas près de renoncer. Notre société se voit menacée de périr par l'abondance des < sauveurs, » comme cet empereur romain qui disait : < Je meurs par l'abondance des médecins. > Malheureusement il s'est trouvé des philosophes pour faire Tapothéose des ambitieux qui réussissent •. Cette théorie, passant et repassant d'Allemagne en France, de France en Allemagne; a déjà eu d'étranges destinées. Il suffit presque, pour l'apprécier, d'en faire Thistoire et de la suivre en ses voyages : nous la verrons se contredire elle-même dans la pratique.

Selon Hegel, le grand homme, étant le symbole de ridée, a le droit avec la force : < il peut donc considérer tout l'être humain comme une matière qu'il

s'approprie et de laquelle il crée son individualité, son corps. » Sa vie à lui-même est un fragment du

< cœur immortel de la nature. > Le signe authentique du droit des génies est le succès, qui se reconnaît à la puissance, à la gloire, à la victoire. < La puissance du grand homme, dit encore Hegel, est légitime en tant qu'elle crée ou conserve les États... » — « Jamais, ajoute-t-il en donnant du Contrat social une interprétation dont Kant et Fichte avaient cependant montré la fausseté, jamais les États ne se sont constitués par contrat : c'est la sublime puissance du grand homme qui les a créés. > Les autres hommes obéissent au génie sans le vouloir : leur « volonté spontanée » est la sienne, bien qu'il en soit autrement de leur

< volonté réfléchie. > — La supériorité du grand homme est de connaître la volonté absolue et de l'exprimer. > Il prononce le mot y et tous le répètent; il fait le premier pas, et le monde le suit. Pourtant cette initiative du génie n'est qu'une apparence : sa force individuelle n'est que la force générale dont il est l'instrument et le symbole. < L'individu est fils de son temps, et nul individu ne peut réellement devancer son siècle ^ »

Dans sa Phénoménologie ^ cette < psychologie des peuples » {V6lher'Psychologie)j Hegel annonçait une

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