‹ L'idée moderne du droit (volume 3)Chapitre 19 sur 73 · M. SPENCER · texte numérisé non relu

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muscles qui donnent Ténergie aux organes en de« viennent les entraves, que les enveloppes protectrices du corps entier défendent au corps lui-même d'atteindre les proportions normales et la beauté idéale de son espèce, danger constant auquel s'ejQTorce constamment d'échapper l'artiâce de la nature ; entre les parties dures et rigides des os, elle réserve une partie molle et âexible par laquelle, en secret, la croissance continuera; elle fait de même pour les muscles, qu'elle ne tend pas assez pour les empêcher de s'étendre encore; enfin, si l'enveloppe protectrice de l'être entier ne suit plus avec assez d'aisance les mouvements du corps même, elle brise cette enveloppe vieillie en fragments qui se détachent pour laisser voir l'enveloppe nouvelle. Ainsi vit et grandit la société humaine, vaste corps dont nous sommes les membres; un certain degré d'organisation civile et politique est nécessaire à sa croissance; plus longtemps maintenue, l'organisation s'oppose à cette croissance : tel système d'instruction qui avait précipité le mouvement des idées l'arrête, tel système de centralisation qui avait fait circuler plus facilement la vie politique en suspend le cours, tel système de lois qui avait fortifié la propriété ou la famille tend à les dissoudre, tel gouvernement qui avait protégé la nation entière devient une menace perpétuelle pour sa liberté. Ainsi de toutes les lois et de toutes les institutions, organes

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imparfaits que la Yie a créés et qae la Tîe doit renonveler sans relâche : la société hainaine se dépouillera saccessiTement de toutes œs enyeloppes « par une sorte de desquamation , > tout eai gardant le bi^i qu'elle aura acquis sous leur protection momentanée. Xe mardions-nous pas en effet yers un état sodal où, selon les expressions de M. Spencer, Tautorité sera réduite au minimum, la liberté éleyée au maximum? Des formes intermédiaires et transitoires se succéderont encore entre les monarchies absolues des despotes de rOrient et la démocratie finale où la nation sera le yrai corps délibérant, fsûsant exécuter ses volontés par des délégués chargés de mandats impératifs consentis de part et d'autre. Alors la nature humaine, « façonnée par la discipline sodale, > sera devenue € si apte à la vie en société > qu'elle n'aura plus besoin de contrainte extérieure et se contraindra elle- . même, ou plutôt sera contrainte par elle-même. Le citoyen ne tolérera d'autre empiétement sur sa liberté que celui qui doit assurer à tous une liberté ^ale; s'il existe encore une loi, elle ne fera que formuler les conditions sous lesquelles les individus, par des associations libres, peuvent développer l'industrie, le commerce, l'agriculture, et s'acquitter de toutes les fonctions sociales. Enfin, < au lieu d'une uniformité artificielle d'après un moule officiel, > l'humanité présentera, comme la nature, < une ressemblance gé-

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nérale variée par des différences infinies. » — « La' moralité, dit M. Spencer, l'indiyiduation parfaite et la yie parfaite seront en même temps réalisées dans l'homme définitif; il est sûr que ce que nous appelons le mal et l'immoralité doit disparaître, il est sûr que Thomme doit devenir parfait : » perfection tonte phy» sique d'ailleurs, qui consistera dans « l'entière adap* tation de l'individu au milieu social. » Comme l'unie' vers, dirons-nous pour résumer cette doctrine, pai^» l'impression accumulée des siècles et le choc répété des choses, façonne l'humanité à son image et faitT descendre en elle ses propres lois, l'humanité, à son tour, imprimant peu à peu dans Thomme ses formes' et son organisation, finira par descendre en lui tout entière : l'individu portera en soi la société, et la société portera en soi le monde.

Bien que M. Spencer donne à l'humanité d'alors le nom de définitive, elle correspondra seulement à une période transitoire d'une évolution qui ne peut s'arrêter. Toujours équivalente en son fond, la nature se dépasse toujours elle-même en ses formes successives. Même après des milliers de siècles, lorsque le méca^ nisme quirégit le monde aura amené l'équilibre social, rien ne sera terminé : les forces éternelles agiront encore, et le germe d'une < dissolution » au début existera dans révolution finale. Tout recommencera donc à se mouvoir, dans un autre ordre sans doute, '

et pour produire de nouvelles formes, de nouvelles espèces, un nouvel univers, peut-être une nouvelle justice. Ainsi, pourrait-on dire, une danse succède à une antre, entrelaçant des poses et des mouvements variés sous les accords d'une changeante symphonie ; et pourtant ce sont les mêmes personnages qui se meuvent, la même loi harmonique qui relie ces mouvements, qui enchaîne ces accords, qui soulève et emporte ce tourbillon, image de la vie.

Telle est la perspective sans fond qu'ouvrent à nos ]*egards les spéculations les plus récentes d'une science sociale qui va se confondant avec la cosmogonie universelle. De Bentham à Stuart Mill, de Stuart Mill à M. Spencer, nous voyons la philosophie de l'intérêt, emportée, comme la philosophie de la force, par un mouvement irrésistible, ^e former peu à peu un idéal de liberté et d'égalité analogue, au moins par l'extérieur, à Tidéal dont la philosophie du droit propose la réalisation aux jurisconsultes et aux politiques. A cette hauteur où nous sommes parvenus et d'où nous embrassons non-seulement l'individu, mais l'humanité, mais la nature, il semble qu'enfin se confondent la plus grande utilité et la plus grande justice. Ne reste-il point encore quelque inneffaçable différence, et ne nous sommes-nous point laissés séduire aux dehors d'une perfection sociale plus apparente que réelle? Peut-être; mais, réservant cette question, demandons-

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nous d'abord si l'idéal d'une société tout utilitaire, supposé qu'il soit désirable, est réalisable en fait, et comment les hommes agiront en attendant qu'il soit réalisé. Les utilitaires parviendront-ils à leur but par le seul jeu des intérêts, sans aucun appel à ces < principes mystiques » qu'on nomme droits ou devoirs, et que Bentham flétrissait d'un nom qui exprime à ses yeux le dernier degré de folie : « ascétisme »?

l'idéal de la société UTILITAmE EST-IL RÉALISABLE PAR LE SEUL JEU DES INTÉRÊTS. — I. LES DROITS DES INDIVIDUS SERONT-ILS GARANTIS CONTRE L'ÉTAT.

Le problème des voies et moyens ne semblait pas offrir de difflcolté insurmontable aux premiers utilitaires. Nourris d'Adam Smith et des économistes de son école, ils croyaient que, même dans la société présente, les intérêts bien entendus sont pour tous identiques, et qu'il n'est pas besoin de désintéressement ni de sacrifice pour subordonner l'utilité particulière à l'utilité générale. Les progrès mêmes de l'économie politique ont dissipé cette illusion. Comment méconnaître en effet, devant les événements de chaque jour, que l'harmonie des intérêts est seulement une harmonie finale, que l'équilibre des forces sociales est un simple objet d^espérance, et que, loin d'avoir atteint

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ce moment de calme où, par la lente influence d'ane gravitation tout intime, les eaux agitées auront repris leur niveau, nous nous trouvons au plus fort de la tourmente économique et politique ? Bentham a beau nous dire : < Les hommes sont associés et non rivaux ; > ils sont associés, sans doute, mais tant qu'un lien plus fort que l'intérêt ne les a pas unis, ils sont rivaux avant tout. Aussi les' économistes anglais n'ont pas tardé à découvrir, sous les harmoniesqu'ilsavaient d'abord uniquement aperçues, de secrètes oppositions, qu'ont rendues manifestes Malthas, Ricardo, Stuart Mill lui-même. Tout n'est pas pour le mieux dans le monde économique : si tout y est régulier et nécessaire, .il ne s'ensuit pas que cette nécessité soit toujours bienfaisante, et que la liberté humaine n'ait point à corriger sans cesse les effets de la nécessité économique. La famine et la peste ont des lois régulières ; en sont^Ues moins la peste et la famine ? Le principe de Malthus,qui, pour la société déjeunes réformateurs dont Stuart Mill, les deux Austin et Grote faisaient partie vers 1828, < était un drapeau et un signe de ralliement tout aussi bien qu'aucune des idées propres de Bentham, > est-il autre chose que la plus frappante expression et le résumé sensible de tous les antagonismes constatés par l'économie sociale? Antagonisme, ce pas trop rapide de la population que s'efforce en vain d'atteindre la marche trop lente des subsistances;

— antagonisme, cette rente du sol qui s'accroît pour les possesseurs, selon le principe de Ricardo, à mesure que diminuent pour eux et augmentent pour les autres les difficultés de la culture ; — antagonisme, cette lutte entre le travail du passé, accumulé dans le <5apital, et le travail du présent, qui subit et repousse tour à tour une loi finalement souveraine. Le vrai nom de la concurrence des intérêts, c'est celui que Darwin applique au règne animal, que MM. Bagehot et Spencer ont transporté au règne humain : struggle for lifey lutte pour la vie.

Dans Fétatactuel de nos sociétés, non-seulement vous ne pouvez posséder ce que je possède, mais ce que je possède vous empêche vous-même de posséder. Un des théorèmes les plus désolants qu'on rencontre dans les Principes d^ économie politique de Stuart Mill, c'est <^lui où, contrairement aux théories courantes sur le luxe, il s'efforce de démontrer par raisons mathématiques que le travail employé à produire le superflu •des uns prive inévitablement les autres du nécessaire, et que, le nécessaire même étant en quantité insuffiisante, la nourriture prise par un homme se trouve prise à un autre homme. Cette thèse fût-elle exagérée, il demeure vrai que l'économie sociale, séparée du droit naturel, produit le découragement plutôt qu'elle n'exôte l'espérance ; n'avons-nous pas vu les écoles allemandes fonder leur pessimisme sur les mêmes lois

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