La Réforme inteUeetueUe^ préface. Paris
caine. » Malgré ces ressemblances mêmes, nous croyons qu'il y a entre l'esprit américain et l'esprit français des différences encore plus profondes qui se sont ma> nifestées dans les deux révolutions. On sait le rôle qu'ont joué les affaires d'impôt, la question du thé, dans l'insurrection des États-Unis. Et quel contraste dans la manière de procéder chez les deux peuples, quand il s'agit d'inscrire les droits des citoyens en tête des constitutions ! La méthode américaine va chercher d'État en État les principes que chacun reconnaissait antérieurement pour son compte; on les résume, on les généralise comme on peut, on en construit enfin à posteriori la formule totale qu'acceptera la fédération, et où régalité, simple conséquence, se trouve assez maladroitement placée avant la liberté. Esttîe.làla meilleure méthode? Ce n'est pas encore le moment de le juger; ce qui est certain, c'est que les Américains étaient et sont encore tout pénétrés de l'esprit purement empirique des Anglais, qui songe beaucoup plus à lui-même qu'à l'humanité. Les Anglais ne fontças des déclarations de droit, mais ce qu'ils appellent des pétitions^. Les ouvriers mêmes, en Angleterre, quand ils demandent des réformes, s'en tiennent à eux, à leurs camarades, à leur atelier, à leur cité, et no
1. Il y a du Trai dans ce qae disait Henri Heine : « C'est dans le sens le plas étroit de l'esprit de cor!)oration qae le peuple anglais demande sa liberté , e'est-à-dire ses libertés accordées par chartes et privilèges ; la liberté française.
l'esprit français et l'idée du droit 159
songent presque jamais à généraliser, à demander des réformes de principe : les questioAS demeurent donc pour eux locales au lieu de devenir, .comme pour l'ouvrier français,, non-seulement des questions sociales, mais même, plus généralement encore, la question sociale. Quant aux Allemands, ils n'ont pas montré non plus dans leurs essais d'indépendance le désintéressement de volonté, Tenthousiasme de raison qui, en dépit de ses abus, a élevé si haut la France. « Au sein.de cette Allemagne philosophique et poétique, dit Heine, le peuple demeura encroûté dani^ la pensée la plus épaisse, et s'il se querellait quelquefois avec les autorités, il était toujours question de grossières réalités, de souffrances matérielles, d'impôts écrasants, de douanes, de dégâts de gibier, de péages, etc., etc.; pendant que dans la France pratique le peuple, élevé et dirigé par les écrivains, combattit beaucoup plus pour des intérêts intellectuels, pour des pensées philosophiques. » Ces témoignages d'observateurs si divers aboutissant à une même conclusion nous semblent justifier les paroles que, dans un mouvement de noble fierté, Michelet adressait aux détracteurs de notre pa-
liberté faite pour le genre humain, liberté dont tout l'univers, les titres de la raison à la main, se mettra un jour en possession, est essentiellement et pour ellemême odieuse aux Anglais Ceux-ci ne connaissent qu'une liberté anglaise, liberté anglo-historique, patentée à l'usage des sujets par Sa Majesté le roi de la Grande-Bretagne, basée sur quelque vieille loi, par exemple du temps de la reine Anne. » (La France^ p. 205.)
trie et qu'on pourrait de nouveau leur adresser au* jourd'hui : € Si Ton voulait entasser ce que chaque nation a dépensé de sang et d'or et d'efforts de toute sorte pour les choses désintéressées qui ne devaient profiter qu'au monde, la pyramide de la France irait montant jusqu'au ciel, et la vôtre, ô nations, toutes '.ant ;que vous êtes, Tentassejnent de vos sacrifices irait au genou d'un enfant <• »
La guerre même, la guerre où se plaisaient nos ancêtres de Gaule, n'est vraiment populaire en France que si elle s'ennoblit de quelque idée désintéressée à soutenir, de quelque grande cause à défendre, honneur, liberté, droit. C'est un despote habile qui a dit avec profondeur : € La France est le seul pays qui fasse la guerre pour une idée, » et nos gouvernants le sentirent si bien qu'ils cachèrent toujours l'ambition de leur politique militaire sous quelque idée de dévouement à la liberté commune, d'émancipation pour les peuples, de secours aux nations opprimées. Ils savaient que « l'âme du peuple » ne les suivrait pas s'ils ne l'entraînaient au nom de l'idée du droit.
C'est ce désintéressement de la volonté, produit luimême par la généralité de son objet, qui explique à. son tour aux yeux du psychologue le caractère en quelque sorte contagieux de notre esprit national, sa