II. LE CÔTÉ VRAI DE l'iDÉALISME
Il est un naturalisme exclusivement matérialiste qui croit en avoir fini avec les idées de liberté, de personnalité, de droit, dès qull a montré qu'elles n'expriment pas des faits observables ; pourtant, si ces choses n*ont pas d'existence comme réalités, elles ont du moins une existence comme idées; or est-ce là un mode d'existence qui n'ait aucune valeur et dont il ne faille tenir aucun compte? — Non, les idées sont des pensées, et les pensées ne sont point ^un élément sans importance dont il soit permis de faire abstraction, surtout quand ces pensées sont celles qui dominent et
gouvernent Phumanilé. Pour le matérialisme brut^ tout ce qui n'est pas une réalité est une chimère ; mais^ objecterons-nous, ce qui n'est pas une réalité peut étre^ un idéal. Stérile est la chimère, comme ces monstres^ qui, alors même qu'ils ont pu naître, ne peuvent du moins enfanter à leur tour; fécond est l'idéal, comm& ces conceptions créatrices du poëte, de l'artiste, du philosophe, qui peuvent faire surgir un monde nouveau dldées, de sentiments, de volontés. La chimère est irréalisable, l'idéal est progressivement réalisable; l'une est contre la nature, l'autre' est selon la nature, l'une est le faux, l'autre est le vrai. Le domaine des idées est la part légitime de l'idéalisme, qui n'exclut pas le naturalisme, mais l'achève et le complète, de même que la pensée n'exclut pas la matière, mais l'éclaire, la pénètre et la transforme. Il faut donc dans toute science élever l'idéalisme sur les fondements mêmes du naturalisme et chercher à les unir; on ne sort pas pour cela du naturalisme vrai : étudier les. idées, c'est analyser les formes de la pensée humaine^ déterminer ses directions essentielles ou ^wxîidentelles, découvrir les lois de son évolution; or la pensée, elle aussi, fait partie de la nature.
La science sociale et politique, plus encore que toute autre, doit tenir compte de l'idéal dans ses principes et dans ses applications. La science sociale en effet tend à la pratique, et il n'y a point de pratique sans
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idéa ; un être intelligent ne peut rien faire sans se demander ce qu'il y a de meilleur à faire. Là est le côté vrai, là sont la grandeur et la force de la doctrine française; notre nation a toujours eu Tambition de réaliser le meilleur, elle a toujours voulu conformer ses lois et sa politique aux idées les plus hautes que la pensée puisse concevoir ; nous ne sommes point de ceux qui, avec M. Taine, lui en font un reproche. Une législation civile, une constitution politique, doivent sans doute être faites pour la réalité, mais elles doivent être faites en même temps pour Tidéal; c'estce qu'oublient les naturalistes et l'école historique, dans leurs critiques en partie justes de la méthode suivie par notre nation, La considération de l'idéal est aussi indispensable au jurisconsulte et au politique que Tetude de la géométrie pure au mécanicien, quoiqu'il n'y ait dans la nature ni cercle parfait, ni triangle parfait, ni même une seule ligne réellement droite. Dès lors la vraie méthode nous impose l'examen de cette qtiestion : — Si le droit et la liberté ne sont point une réalité, nesont^lspas du moins un idéal? En d'autres termes, la perfection de la société n'est-elle pas que tout le bien qui peut se réaliser en elle soit réalisé volontairement par sesmenbres, et ne faut-il pas pour cela laisser à chaque volonté cette indépendance extérieure et intérieure qui constitue le droit?
Parlons d'abord de la liberté extérieure. Il est cer-
tain que le bien réalisé volontairement par Pindividu et sans contrainte venue d'autrui est, sous tous les rapports, supérieur au bien contraint. Les raisons en sont nombreuses. D'abord il a plus d'intensité : c'est une puissance qu'aucune résistance ne vient affaiblir, comme un fleuve dont le lit et les bords, au lieu d'opposer un obstacle à son cours, contribueraient à pousser les eaux en avant par une pente irrésistible. Il est aussi plus durable : ne sont-ce pas les obstacles qu'un élan rencontre qui s'opposent à sa durée, comme la résistance de l'air au mouvement d'un projectile? Toute contrainte n'a qu'un caractère temporaire et provisoire : elle s'use à la longue parce qu'elle agit du dehors, tandis que la volonté agit du dedans ; c'est ce qui fait l'impuissance finale de tout despotisme. On cherche dans Tordre social, comme on l'a cherché dans l'ordre physique, le mouvement perpétuel; mais ce qui est une chimère pour nos mécanismes sans vie, la vie le réalise : le mouvement perpétuel est dans cette faculté dont Rousseau fit le principe idéal de toute association humaine et le moteur de tout progrès humain, la volonté; car la volonté convaincue, persuadée, éprise de son objet, persiste tantqu'elle dure dans le mouvement où elle trouve sa pleine satisfaction. — A l'intensité et à la durée s'ajoute un troisième caractère, la variété des effets, c'est-à-dire la richesse et la fécondité. La contrainte extérieure est une force uni-