‹ L'idée moderne du droit (volume 3)Chapitre 55 sur 73 · THÉORIE DE PROUDHON · texte numérisé non relu

THÉORIE DE PROUDHON

d'une existence unique transcendante, comme Dieu , comme le Verbe en qui nous sommes un selon les chrétiens, ou d'une existence unique immanente comme le dieu de Spinosa, en qui nous sommes un et avec qui nous sommes un, c'est toujours un principe en dehors de toute expérience et une hypothèse indémontrable : est-ce sur ce fondement mystique que reposent Tégalité et le droit ? Tégalité elle-même et le droit seront alors mystiques. S'il ne faut voir là, au contraire, comme Proudhon semble l'admettre, qu'un pur symbole de « l'abstraction scientifique », ce symbole signifiera seulement que nous avons, avec une nature commune, une commune origine et une commune fin ; mais cette communauté n'empêche point la différence et l'inégalité des individus, puisqu'en fait les individus existent et diff'èrent : comment donc exiger au nom d'une abstraction le sacrifice du moi réel? — En un mot, nous nous trouvons enfermés dans ce dilemme : ou bien l'universel en qui nous sommes un est un être, ou il est une pure notion; dans le premier cas, c'est lui seul qui existe véritablement et qui a tous les droits ; l'individu n'a plus de valeur propre et nous revenons aux doctrines mystiques ; dans le second cas, une notion ^abstraite ne peut établir entre nous qu'une égalité abstraite comme elle, qui laisse précisément en dehors de soi ce qu'il s'agit d'unir et de rapprocher : les individus.

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En résumé, si nos libertés paraissent égales à un point de vue général et abstrait, elles ne sont pas égales en fait, et surtout il y a entre elles cette distinction capitale que votre liberté n'est pas la mienne et que la mienne n'est pas la vôtre, que je suis moi et non pas vous. Vous aurez beau accumuler les abstractions, quand je reviendrai à la réalité, je me retrouverai toujours là, différent de vous, et à tons vos raisonnements sur l'égalité j'opposerai un seul mot, mais décisif : moi.

Pour que l'égalité soit acceptée comme type de conduite par des individus réellement inégaux, il faut donc que, par un moyen ou par l'autre, le moi disparaisse, il faut qu'il soit éliminé, comme dans une équation on élimine une donnée qui la rend insoluble. Or aucan raisonnement abstrait, aucun artifice de logique rationaliste ne saurait faire disparaître cette suprême différence qui porte sur le vif, cette suprême inégalité qui constitue notre iodividualité même.

Selon nous, l'égalité n'est à l'origine qu'un idéal de la pensée. Elle se déduit de l'union qui doit exister entre nos libertés pour que celles-ci soient moralement aussi grandes qu'il est possible. J'ai l'idée de ma liberté comme puissance de développement sans limites, j'ai l'idée de la vôtre comme puissance semblable de développement; àl'inflni, dans leur idéal, je conçois nos

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deux libertés comme devant être égales, car deux libertés qui se veulent réciproquement ont plus d'extension et pour ainsi dire d'infinité que deux libertés qui se repoussent et s'isolent : rester enfermé dans le moi en excluant autrui, ce serait montrer qu'on n'est point encore assez libre intérieurement, assez affranchi de tout égoïsme et de toute nécessité inférieure pour sortir de son individualité, pour se déprendre de soi-même, pour se désintéresser des intérêts matériels dont le conflit s'oppose à l'union des volontés. Si tel est le plus haut idéal, il en résulte cette conséquence que, pour vouloir en sa plénitude et en sa perfection ma propre liberté, je dois vouloir aussi la vôtre, et de plus, je dois la vouloir égale à la mienne : aucune inégalité venant de mon fait ne doit entraver votre développement. C'est là pour moi-même une condition de désintéressement et d'affranchissement moral. Il n'y a donc plus seulement identité abstraite et fictive entre ma liberté et la vôtre : la vôtre est devenue la condition réçlle et le complément de la mienne; au fond, vouloir votre liberté, c'est encore vouloir la mienne.

Tel est, en quelques mots, le principe philosophique sur lequel l'égalité nous paraît reposer. On le voit, nous reconnaissons avec les adversaires de l'égalité que celle-ci est une simple conception de la pensée, une simple idée, de nature morale, non mathématique

OU logique; mais nous ajoutons que cette idée est

elle-même un fait et un fait directeur, une force, une

réalité en ce sens, qui existe d'abord dans la pensée de Phomme, de là passe dans le désir, de là enfin,

quand elle est assez claire et assez intense, passe dans les actions et se réalise elle-même. En un mot, c'est une de ces idées directrices dont nous avons précédemment indiqué le rôle et qui, dans l'ordre social, marquent le droit. Droit et direction sont ternaes de même famille; en mathématiques, on dit que la ligne droite est le plus court chemin vers un point; dans la science sociale on peut dire que le droit est la direction normale vers le but le plus élevé. Vainement on oppose l'inégalité naturelle à cette idéale égalité ; c'est celle-ci et non celle-là qui doit fournir à la conduite sa règleet sa loi. Quand un ouvrier veut construire les roues d'une machine, les construit-il sur ce principe que les rayons d'un cercle sont inégaux? Non, et pourtant ils seront inégaux dans sa roue. Deux libertés raisonnables, dès qu'elles s'affranchissent des besoins égoïstes, tendent spontanément à former une société entre égaux et pour ainsi dire une république à deux.

Que va devenir la notion de l'égalité si nous passons du monde moral au monde matériel, où les hommes se trouvent en rivalité et souvent en conflit l'un avec l'autre ?

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Si nous étions de. purs esprits, l'égalité réciproque des personnes ne serait en fait jamais violée. Faites par impossible abstraction de nos organes, je ne puis vous empêcher de vouloir intérieurement ce que vous voulez, et vous ne pouvez m'empêcher de vouloir intérieurement ce que je veux. Sous ce rapport, une certaine égalité de nos volontés existe tout à la fois en fait et en droit : Tordre établi par la nature même assure à chacun une certaine sphère d'activité intime où les autres ne peuvent directement pénétrer : c'est le point où la pensée et le mouvement ont leur commune origine, où l'idée se fait force et Tintelligence volonté.

Pourtant nous pouvons encore par l'intention, sinon par le fait, franchir cette sphère et violer l'égalité des libertés; par cela même, nous sortons déjà du droit. Un égolsme qui voudrait s'élever aux dépens d'autrui, restât-il à l'état d'intention, serait le premier germe de la violence et la première pensée de la guerre.

De plus, outre l'intention contraire au droit, il peut exister une action indirecte sur la liberté d'autrui, et par cela même une violation indirecte de l'égalité.

Toute volonté humaine, en effet, n'agit que dans l'espace et dans le temps, elle a besoin d'instruments; l'intelligence que chacun porte ensoi se trouve

ainsi enveloppée d'un ensemble de conditions et se réalise dans un organisme où elle prend corps. Je ne parle pas seulement du corps de chair et d'os dont le développement est la vie; notre corps s'étend plus loin : les économistes disent avec raison qu'un outil ou une arme est un organe nouveau, que le marteau, par exemple, est un poing plus fort, et les tenailles des doigts plus solides. Une liberté réduite à ellemême, sans pouvoir produire aucun effet extérieur et sans avoir aucun moyen extérieur à sa disposition, serait une liberté impuissante, une liberté asservie, une liberté supprimée.

La valeur idéale que nous attachons à l'égalité des libertés intérieures s'attache donc aussi aux libertés extérieures, indispensable milieu où la volonté se développe, atmosphère sans laquelle elle ne saurait vivre. Si on retirait à un homme l'air qu'il respire sans toucher à son corps, pourrait-on dire qu'on ne l'a pas tué, sous prétexte qu'on ne l'a pas touché? De même, prétendra-t-on avec les théologiens du moyen âge qu'en enlevant aux hommes la liberté de la parole, du mouvement, de l'action, de l'association, du culte, on ne porte nullement atteinte à l'égalité intérieure de leurs liberiés? Ce serait imiter le sophisme des Orientaux qui, lorsque le Coran défend de verser le sang d'un homme, l'étouffent, ou des inquisiteurs qui chargeaient le bras séculier de brûler l'hérétique

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sine sanguinis effusione. Nous avons vu de nos jours reproduire les mêmes sophismes : à en croire M. de Bonald, on perd son temps à réclamer ce qu'on a déjà, régale liberté pour tous de vouloir et de penser, la liberté de conscience : « Il est, dit-il, un peu plus absurde de réclamer pour l'esprit la liberté de penser, que de réclamer pour le sang la liberté de circuler dans les veines ^ » Comme si on ne pouvait pas empêcher le sang de circuler dans les veines en lui retirant sa nourriture ! M. de Bonald, qui déclare la liberté de penser invincible, ne l'élève si haut dans la théorie que pour mieux la supprimer dans la pratique. Si la liberté de la conscience ne peut être détruite entièrement, elle peut être indéfiniment amoindrie, non-seulement dans ses manifestations extérieures, qui en sont comme les symboles, mais jusque dans sa vie intérieure; elle ressemble à ces forces de la nature qui, elles aussi, sont indestructibles, mais qui sont tout ensemble indéfiniment expansibles quand on les laisse en liberté et indéfiniment compressibles quand on les resserre, à l'aide d'une force supérieure, en une prison de plus en plus étroite.

Pour celui qui a fait sincèrement des idées de liberté et d'égalité le principe régulateur de sa con-

t. Réflexions philosophiques sur la tolérance des opinions^ CEavres, t. IV, p. 133.

duite, tout produit et tout instrument de la liberté, fût-ce un simple symbole, participera à rinviolabilité . de la liberté même. On viole donc l'égalité des droits toutes les fois qu'on agit de manière à ne pas laisser aux autres l'indépendance la plus grande et la plus égale pour tous. Or, comme la liberté d'actionné peut être illimitée sur une terre où l'un gène nécessairement l'autre, il faut que chacun s'impose, dans son action au dehors, les limites nécessaires à l'égale liberté d*autrui«

Une idée nouvelle est donc introduite dans la question du droit lorsqu'on passe de Fégalitè intérieure à régalité extérieure, c'est Vidée de limite; le droit appliqué nous apparaît comme une limitation réciproque des libertés.

Maintenant, quels caractères devra offrir cette limitation? En premier lieu, le droit consistant dans la plus grande liberté possible, la restriction mutuelle des libertés dans l'application devra être aussi minime que possible. En second lieu, pour être aussi minime que possible, cette restriclion devra être absolument réciproque et égale pour tous. Les abeilles dans leur ruche ont résolu avec une sagesse instinctive un problème analogue à celui du droit appliqué. Il s'agissait d'assurer à chaque abeille une cellule aussi grande que possible et aussi égale que possible à celles des autres abeilles. C'était un problème de géométrie à

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résoudre, et la difficulté était de perdre le moins de terrain possible en barrières et en murailles de cire. On sait comment les abeilles ont résolu le problème- La seule forme qui permit aux cellules égales de s'appliquer Tune contre l'autre sans aucun intervalle inutile et sans aucune perle de terrain, c'était la forme de Phexagone. Soit par instinct, soit plutôt par un mécanisme naturel, les abeilles ont donné à leurs cellules la forme hexagonale. La société humaine est comme cette ruche : il faut laisser aux libertés comme aux abeilles l'espace le plus grand et le plus égal possible, et perdre en barrières et en murs le moins de terrain qu'il se peut. Toutes les entraves inutiles à la liberté, toutes les lois oppressives, tous lès règlements et privilèges tyranniques sont des restrictions sans profit qui laissent de l'espace sans emploi, qui introduisent des vides de toute sorte entre le domaine de l'un et le domaine de l'autre, La mauvaise jurisprudence est comme de la mauvaise géométrie ou de l'architecture maladroite. S'il faut des barrières, faites-les du moins aussi peu nombreuses que possible et faites-les égales pour tous ; puis, une fois que vos lois auront ainsi réglé l'espace réservé à chacun, laissez les libertés agir par elles-mêmes, chacune à sa manière, tant qu'elles n'empiéteront pas Tune sur l'autre ; laissez-les prendre leur essor, comme les abeilles, dans l'air et dans la lumière.

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