DE M. RENAN
La distance n'est point aussi grande qu'on pourrait le croire entre la théocratie et l'aristocratie des savants : à part la substitution des théories scientifiques aux dogmes surnaturels, les procédés de gouvernement seraient les mêmes. Aussi M. Huxley appelait récemment le système politique d'Auguste Comte « un catholicisme sans le dogme*. » N'en pourrait-on dire
i. Auguste Comte a dit en effet : « Ce qui devait nécessairement périr dans le catholicisme, c'était la doctrine et non l'organisation... Une telle constitution, cooTenablement reconstruite sur des iKises intellectuelles à la fois plus étendues et plus stables, devra finalement présider à l'indispensable réorganisation spirituelle des sociétés modernes... Cette explication générale... sera de plus en plus confirmée par tout le reste de notre opération historique, dont elle constituera spontanément la principale conclusion politique. » Philosophie positivey t. V, p. 344. — I Tout l'art de la législation, dit-il encore, est d'assurer l'uniforme assujettissement de toutes les classes quelconques aux devoirs moraux attachés à leurs positions respectives, sous l'impulsion continue d'une autorité spiri« tuelle assez énergique et assez indépendante pour assurer le maintien usuel d'une telle discipline universelle. •
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autant de la doctrine si brillamment exposée par M. Renan dans ses Dialogues philosophiques f
On sait quelle inquiétude cause à ce haut esprit, si désintéressé et si sincère, le progrès de l'égalité démocratique. Déjà, pour réagir contre cette tendance, il avait exposé dans sa Réforme intellectuelle e morale une théorie politique dont le dernier mot est rinégalité. Tous les individus sont nobles et sacrés, disait-il, tous les êtres (même les animaux) ont des droits ; mais tous les êtres ne sont pas égaux, tou5 sont les membres d'un vaste corps, les parties d'un immense organisme qui accomplit un travail divin. € La négation de ce travail divin est Terreur où verse facilement la démocratie française. Considérant les jouissances de l'individu comme l'objet unique de la société, elle est amenée à méconnaître les droits de ridée, la primauté de l'esprit. Ne comprenant pas d'ailleurs l'inégalité des races, la France est amenée à concevoir comme la perfection sociale une sorte de médiocrité universelle... » Au début d'une plus récente publication, les Mélanges d'histoire^ dans une de ces préfaces où il aime à mêler des prédications toujours utiles et des prédictions toujours un peu plus hasardeuses, M. Renan constate avec quelque regret que la France, que l'Europe même n*a pas suivi et ne suivra pas la voie par lui indiquée : « Il est probable que tous les pays viendront, chacun
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à leur tour, à Pétat où nous sommes. Le monde est entraîné par un penchant irrésistible vers Taméricanisme, vers le règne de ce que tous comprennent et apprécient. » Dans Calihan^ M. Renan remarque la même tendance. Entre l'inégalité reposant sur des privilèges et une égalité d'affaissement, de < mollesse », « d'égoïsme », M. Renan semble ne voir aucun milieu. C'est surtout dans ^^ Dialogues philosophiques ^ ce livre aux fuyantes perspectives, souvent si profond et toujours si suggestif, que M. Renan a développé sa thèse favorite. Là, il Pappuie sur tout un système de métaphysique et de théologie, qui a pour conclusion le gouvernement du monde par la raison, c'est-à-dire par les savants. < L'élite des êtres intelligents, dit-il, maîtresse des plus importants secrets de la réalité, dominerait le monde par les plus puissants moyens d'action qui seraient en son pouvoir. » Quel est le peuple qui semble prédestiné à l'accomplissement de ce grand œuvre? La France ou l'Allemagne? — «La France incline toujours aux solutions libérales et démocratiques, c'est là sa gloire; le bonheur des honmies et la liberté, voilà son idéal. Si le dernier mot des choses est que les individus jouissent paisiblement de leur peti le destinée finie, ce qui est possible après tout, c'est la France libérale qui aura eu raison, mais ce n'est pas ce pays qui atteindra jamais la grande harmonie ou, si Ton veut, le grand asservissement de conscience
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dont nous parlons. Au contraire, le gouvernement du monde par la raison, s'il doit avoir lieu, parait mieux approprié au génie de l'Allemagne, qui montre peu de souci de régalité et même de la dignité des individus, et qui a pour but avant tout raugmentation des forces intellectuelles de l'espèce. » Quoique ces mots à Tadresse de l'Allemagne ne soit pas sans quelque ironie, c'est en définitive à l'Allemagne et à ses idées aristocratiques que M. Renan donne gain de cause, s*il en faut Juger par l'ensemble de son système. La démocratie, en effet, lui semble en contradiction avec l'ordre de l'univers, avec la Providence : « elle est l'antipode des voies de Dieu, Dieu n'ayant pas voulu que tous vécussent au même degré la vraie vie de l'esprit. » Les théologiens se représentent une providence supérieure au monde et agissant par le dehors; M. Renan y substitue une providence intérieure, immanente, qui, par des voies cachées et un machiavélisme divin, assigne à chaque être sa place et à tous des rangs inégaux. Cette providence, sous un autre nom, est la < souveraineté de la raison, » et sa justice est la € hiérarchie de fer de la nature. » — « Dieu est la vaste conscienâeoù tout se réfléchit et se répercute, chaque classe de la société est un rouage, un bras de levier dans cette immense machine. Voilà pourquoi chacune a ses vertus. Nous sommes tous des fonctions de l'univers; le devoir consiste à ce que chacun rem-
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plisse bien sa fonction. Les vertus de la bourgeoisie ne doivent pas être celles de la noblesse ; ce qui fait un parfait gentilhomme* serait un défaut chez un bourgeois. Les vertus de chacun sont déterminées par les besoins de la nature ; l'État où il n'y a pas de classes sociales est antiprovidentiel. » L'immoralité même et le vice ont leur utilité : ils sont dans l'ordre de la nature et de là Providence. « L'immoralité transcendante de l'artiste est à sa façon moralité suprême, si elle sert à l'accomplissement de la particulière mission divine dont chacun est chargé ici-bas'. » Cette sorte de justice distributive qui est la loi de l'univers doit se retrouver dans la société humaine : le sacrifice des uns sert à l'élévation des autres et au progrès final de < l'idée ». -~ < La nature à tous les degrés a pour fin unique d'obtenir un résultat supérieur par le sacrifice d'individualités inférieures. Estce qu'un général, un chef d'État tient compte des pauvres gens qu'il fait tuerî... Le monde n'est qu'une série de sacrifices humains; on les adoucirait par la joie et la résignation. Les compagnons d'Alexandre... vécurent d'Alexandre, jouirent d'Alexandre. Les animaux qui servent à la nourriture de l'homme de génie ou de l'homme de ,bien devraient être contents s'ils savaient à quoi ils servent. Tout dépend du but, et