SPENCER
Que cette prédominance devienne universelle , du même coup la contrainte sociale disparaîtra ; les hommes ressentiront une telle aversion pour les entraves de l'autorité et se montreront si jaloux de leurs droits, q\ie tout gouvernement deviendra impossible en même temps qu'inutile. « Admirable exemple de la simplicité de la nature : le même sentiment qui nous rend propres à la liberté nous rend libres. »
Selon cette philosophie du droit, qui tend à s'absorber dans la philosophie de la nature! la société humaine est un organisme qui sait se transformer et s'adapter à des besoins nouveaux, comme le corps d'un animal. Voyez de quelle manière grandit l'être vivaut et comment il arrive à la plénitude de ses puissances : le progrès continu du tout exige une certaine fixité dans la structure des parties, mais il ne faut pas que ce qui a d'abord favorisé la croissance en produise ensuite l'arrêt, que les os qui soutiennent la charpente empêchent la taille de s'élever, que les muselés qui donnent l'énergie aux organes en deviennent les entraves, que les enveloppes protectrices du corps entier défendent au corps lui-même d'atteindre les proportions normales et la beauté idéale de son espèce, — danger constant auquel s'efforce constamment d'échapper l'artifice de la nature ; entre les parties dures et rigides des os, elle réserve une partie molle et flexible par laquelle, en secret, la croissance continuera; elle fait de même pour les muscles, qu'elle ne tend pas assez pour les empêcher de s'étendre encore ; enfin, si l'enveloppe protectrice de l'être entier ne suit plus avec assez d'aisance les mouvements du corps même, elle brise cette enveloppe
vieillie en fragments qui se détachent pour laisser voir l'enveloppe nouvelle. Ainsi vit et grandit la société humaine, vaste corps dont nous sommes les membres ; un certain degré d'organisation civile et politique est nécessaire à sa croissance ; plus longtemps maintenue, l'organisation s'oppose à cette croissance : tel système d'instruction qui avait précipité le mouvement des idées l'arrête, tel système de centralisation qui avait fait circuler plus facilement la vie politique en suspend le cours, tel système de lois qui avait fortifié la propriété ou la famille tend à les dissoudre, tel gouvernement qui avait protégé la nation entière devient une menace perpétuelle pour sa liberté. Ainsi de toutes les lois et de toutes les institutions, organes imparfaits que la vie a créés et que la vie doit renouveler sans relâche : la société humaine se dépouillera successivement de toutes ces enveloppes « par une sorte de desquamation », tout en gardant le bien qu'elle aura acquis sous leur protection momentanée. Ne marchons-nous pas en effet vers un état social où, selon les expressions de Spencer, l'autorité sera réduite au minimum, la liberté élevée au maximum ? Des formes intermédiaires et transitoires se succéderont encore entre les monarchies absolues des despotes de l'Orient et la démocratie finale où la nation sera le vrai corps délibérant, faisant exécuter ses volontés par des délégués chargés de mandats consentis de part et d'autre. Alors la nature humaine^ « façonnée par la discipline sociale, » sera devenue « si apte à la vie en société » qu'elle n'aura plus besoin de contrainte extérieure et se contraindra elle-même, ou plutôt
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géra contrainte par elle-même. Le citoyen ne tolérera d'autre empiétement sur sa liberté que celui qui doit assurer à tous une liberté égale ; s'il existe encore une loi, elle ne fera, à en croire Spencer, que formuler les conditions sous lesquelles les individus, par des associations libres, peuvent développer l'industrie, le commerce, l'agriculture, et s'acquitter de toutes les fonctions sociales. Enfin, « au lieu d'une uniformité artificielle d'après un moule officiel, » l'hum anité présentera,, comme la nature, « une ressemblance générale variée par des différences infinies. » — « La moralité, dit Spencer, l'individuation parfaite et la vie parfaite seront en même temps réalisées dans l'homme définitif; il est sûr que ce que nous appelons le mal et l'immoralité doit disparaître, il est sûr que l'homme doit devenir parfait : » perfection toute naturelle d'ailleurs, qui consistera dans « l'entière adaptation de l'individu au milieu social ». — Gomme l'univers, dironsnous pour résumer cette doctrine, par l'impression accumulée des siècles et le choc répété des choses, façonne l'humanité à son image et fait descendre en elle ses propres lois, l'humanité à son tour, imprimant peu à peu dans l'homme ses formes et son organisation, finira par descendre en lui tout entière : l'individu portera en soi la société, et la société portera en soi le monde.»
Bien que Spencer donne à l'humanité d'alors le nom de définitive, elle correspondra seulement à une période transitoire d'une évolution qui ne peut s'arrêter. Toujours équivalente en son fond, la nature se dépasse toujours elle-même en ses formes successives» Même après des milliers de siècles, lorsque le
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mécanisme qui régit le monde aura amené l'équilibre social, rien ne sera terminé : les forces éternelles agiront encore, et le germe d'une « dissolution » existera dans l'évolution finale. Tout recommencera donc à se mouvoir, dans un autre ordre sans doute, et pour produire de nouvelles formes, de nouvelles espèces, un nouvel univers, peut-être une nouvelle justice. Ainsi, pourrait-on dire, une danse succède a. une autre, entrelaçant des poses et des niouvements variés sous les accords d'une changeante symphonie; et pourtant ce sont les mêmes personnages qui se meuvent, la même loi harmonique qui relie ces mouvements, qui enchaîne ces accords, qui soulève et emparte ce tourbillon, image de la vie.
Telle est la perspective sans fond qu'ouvrent à nos ■ égards les spéculations les plus récentes d'une science sociale qui va se confondant avec la cosmogonie universelle. De Bentham à Stuart Mil), de Sluart Mill à Spencer, nous voyons la philosophie de l'intérêt, emportée par un mouvement irrésistible, se former peu k peu un idéal de liberté et d'égalité analogue, au moins par l'extérieur, a l'idéal dont la philosophie du droit moral propose la réalisation aux jurisconsultes et aux politiques. A cette hauteur où nous sommes parvenus et d'où nous embrassons non seulement l'individu, mais l'humanité, mais la nature, il semble qu'enfin se confondent la plus grande utilité et la plus grande justice. Quant à l'inconnaissable qui subsiste au delà, et dont Spencer nous attribue « une conscience » indestructible, Spencer ne se demande pas si cette idée, comme telle, n'a vraiment aucune place dans la moralité et dans le droit.
l'esprit français et l'idée DU DR011
Si les Français se vantaient jadis à l'excès, ils sont peut-être trop portés aujourd'hui à se déprécier euxmêmes. Essayons de rétablir le nécessaire sentiment de notre valeur propre en évitant les excès d'une fatuité nationale qui serait aujourd'hui plus injustifiable que jamais. La plupart des historiens et des philosophes, ceux de l'Angleterre et de l'Allemagne comme ceux de la France, avaient naguère constaté au premier rang, dans le pays de la révolution et du suffrage universel, l'ambition de renouveler l'ordre civil et politique en le fondant sur la pure justice; la plupart avaient accordé à la France une sorte de vocation historique pour l'établissement d'un règne du droit humain. Un des plus grands ennemis des t droits de l'homme », un des écrivains les plus hostiles à nos gloires et à nos idées révolutionnaires, Joseph de Maistre, reconnaissait cependant que la France « exerça longtemps sur les nations une puissance d'un genre particulier », qui, ayant surtout
l'idée modbrne du droit
pour objet les problèmes de droit, les questions politiques ou sociales, pouvait s'appeler « une réelle magistrature ». Un historien bien connu de l'Allemagne, un de ceux qui, dans les dernières années, n'ont pas épargné notre pays, avait représenté jadis la France comme « ayant reçu la mission de re viser, d'époque en époque, les grandes lois de la vie européenne et les institutions de droit civil ou politique qu'elle avait d'abord elle-même contribué à faire prévaloir autour d'elle ». Cette mission traditionnelle qu'on accordait jadis à la France, si elle pouvait s'accomplir jusqu'au bout, ne ferait d'elle rien moins que la législatrice des nations modernes, sans cessé en quête d'une meilleure expression de la justice. Notre ambition ne va plus si loin; mais il est incontestable que le rôle d'initiation au droit idéal a fait jusqu'à présent l'originalité de notre histoire. Il a fait aussi celle de notre philosophie depuis cent ans. Si les grands systèmes métaphysiques sur l'univers, auxquels s'étaient déjà élevés en France les Diderot, les d'Alembert, les d'Holbach, ont été surtout développés en notre siècle par l'Allemagne et tout récemment par l'Angleterre, en revanche les grandes conceptions sociales, — plus propres encore, selon nous, à faire comprendre le vrai sens de l'univers lui-même 1 , — ont pris naissance dans notre pays avec une exubérante fécondité. Quelle efflorescence d'idées et de théories en France, depuis un siècle, sur le fondement du droit et sur toutes ses applications : rénovation sociale, politique et religieuse,
1 • Voir notre Science sociale contemporaine t conclu? ion.
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droit de propriété, droit des époux dans la famille, droit des citoyens dans l'État ! Théories tantôt profondes, tantôt étranges et parfois monstrueuses, car l'esprit humain, comme la nature, ne peut être vraiment fécond sans enfanter aussi des monstres. Dans l'art, le romantisme aurait-il tout renouvelé si sa hardiesse n'avait mêlé à la vérité quelque extravagance, et faut-il s'étonner que la science sociale ait eu aussi dans notre pays son romantisme? Sans doute, de même que la France eut pour elle en cet ordre de recherches le principal honneur, elle a eu aussi le principal danger, celui de voir les théories originales dégénérer en utopies, les utopies en violences; mais le penseur doit se désintéresser d'inconvénients pratiques qui font encore souffrir la génération présente, en considérant les services spéculatifs rendus par notre pays à l'humanité entière : il est des souffrances généreuses et fécondes qui sont plus honorables, après tout, qu'un repos égoïste. Pour les peuples encore plus que pour les individus, penser et chercher, c'est souffrir : Quaesivit lucem, ingemuitque.
Rappelons d'abord en quelques mots les causes bien connues qui ont contribué à former notre caractère, avec ses qualités et ses défauts qu'il importe également de mettre en lumière : le climat, le tempérament, surtout la race et la tradition historique. La situation . géographique de la France, moyenne entre le nord et le midi, entre tous les types de climat et de végétation, dont elle réunit les productions principales depuis le sapin jusqu'à l'oranger, paraît propre au développement d'un esprit moins étroite-
ment national, moins exclusif, accessible à des influences plus variées et plus générales. Ajoutez-y un genre de tempérament également intermédiaire entre les exlrêmes, plutôt nerveux et sanguin que lymphatique et bilieux, où le sérieux du Nord est compensé par la vivacité et la passion des pays atmés du soleil, où l'équilibre humain montre plus d'harmonie; tempérament équitable, pourrait-on dire, qui tend h maintenir l'égalité entre les différentes facultés humaines et à faire à chacune sa part selon une sorte de justice naturelle; caractère à la fois ardent et mesuré qui permet difficilement à la passion, au caprice et à l'excentricité individuels de choquer la raison générale, qui voudrait imposer à toutes choses la règle, la convenance, l'élégance, et qui, quoique avide de nouveauté, s'efforce cependant de rester toujours fidèle au « bon sens » et au « bon goût ». — « Le Français, écrivait Kant en 1764, a un penchant dominant pour le beau moral. Il est gracieux, poli et complaisant. Il accorde vite sa confiance... L'expression d'homme ou de dame de bon ton ne s'applique proprement qu'à celui qui possède le sentiment de l'urbanité française. Les sentiments sublimes mêmes, qui sont nombreux, sont subordonnés chez les Français au sentiment du beau et ne tirent leur force que de leur accord avec ces derniers. » Nous poussons même à Y excès notre aversion pour Yexcessif. Nous finissons, en cherchant trop la mesure, par perdre la force, en cherchant trop la clarté, par perdre la profondeur, en aimant trop le beau proprement dit et la proportion, par diminuer en nous le sentiment du sublime, de l'infini et de Tin-
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commensurable. Mais, si nous n'avons pas toujours autant de profondeur dans la pensée que "les Allemands ou les Anglais, il semble que parfois nous ayons plus de largeur. Un esprit plus large et en quelque sorte plus humain, voilà donc ce que les deux premières influences dont nous avons parlé tendaient à développer dans notre pays; mais, si nous voulons mieux nous rendre compte de notre physionomie nationale, il faut se rappeler les facultés natives de la race, tant de fois remarquées par les historiens. Quand nos voisins d'outre-Rhin remontent volontiers jusqu'à l'Inde et plus haut encore pour chercher les origines de leur « mission germanique », il est peut-être permis de remonter jusqu'aux Gaulois pour signaler chez eux un instinct de justice. une sorte d'esprit juridique dont fut frappée l'antiquité même. Qui ne connaît le portrait fait par Strabon de la race gauloise, où il est déjà dit que nos ancêtres prenaient volontiers en main la cause de ceux qui subissent une injustice, toîç à&xeTcjOai Soxoïïat? Selon César, les Gaulois se gardaient de confondre le droit et les lois, jus et leges; selon Strabon, les druides accordaient déjà une grande place dans leurs enseignements au droit et aux lois, c instruisant d'abord leurs élèves sur le droit naturel, puis sur les constitutions et les lois particulières des États '. »
i. On a aussi noté bien des fois cet instinct de fralerm'té qui faisait considérer & nos ancêtres comme un Donneur par excellence le sacrifice de soi à autrui. Déjà ils donnaient le nom même de fraternité, brodeurde, aux associations où do jeunes guerriers, s'attachant à quelque chevalier en renom, 8*inip<>4»iftnt un dévouement absolu à sa personne dans la vie et dans la mort, « montant sur le bûcher, disent Polybe
76 l'idée moderiîb du droit
Il suffit de se rappeler notre véritable tradition historique pour reconnaître que la Gaule devenue France demeura généralement fidèle, par ses qualités comme par ses défauts, au génie héréditaire de sa race. L'histoire est une sorte de biographie des nations qui ne fait que développer à travers le temps leur type psychologique, comme la biographie individuelle montre en action le caractère d'un individu. Nous sommes civilisés depuis plus longtemps que nos voisins d'Allemagne et d'Angleterre, — ce qui a son inconvénient et ses avantages. De très bonne heure la Gaule embrassa le christianisme, doctrine de justice et de fraternité. Plus tard , si la chevalerie se développa surtout en France et y jeta tout son éclat, c'est que les chevaliers, se devant tout entiers à ceux qui ne pouvaient eux-mêmes défendre leur droit, aux misérables, aux
et César, en même temps que celui qui les avait aimés. » Enfin, à cet instinct de fraternité se joignait un certain sentiment d'égalité qui comblait parfois les distances entre les classes et les sexes, qui permettait à l'esclave ou à la femme d'entrer par libre adoption dans le collège des druides, à la jeune fille de choisir librement son époux, à l'épouse d'avoir une personnalité libre, une propriété, une part dans l'administration des biens communs : premier pressentiment de la famille telle que notre droit l'a instituée en France. Ces sentiments é^alitaires avai ît leur origine dans un amour déjà vif de la liberté, joint à une idée encore vague de la valeur inhérente à la personne humaine. Une manifestation de cette idée fut la vivacité de la foi gauloise à l'immortalité personnelle. La Gaule croyait que les personnes et les affections ont un prix trop inestimable pour ne pas survivre à la mort même : la mort n'est que « le milieu d'une longue vie ». Les anciens, on le sait, reviennent sans cesse sur la force et l'importance de cette croyance, qui entraînait dans la pratique un mépris de la mort et un courage indomptable» : Non paventi fanera Gai liée.
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orphelins, aux femmes, personnifiaient avec le courage une tradition de générosité et de dévouement à la justice. Si les souverains de France, plus que tous les antres au milieu du despotisme universel, se prétendaient le « recours des opprimés » et « les justiciers suprêmes * », c'est sans doute qu'aux yeux du peuple français le plus noble usage de la puissance semblait la protection du droit des faibles. Si c'est de France que partit, pour entraîner l'Europe à sa suite, la généreuse folie des croisades, pïêchée d'abord au peuple par un homme du peuple, puis gagnant les seigneurs et les rois, c'est qu'il s'agissait là encore de porter aide à des frères lésés dans leur croyance, dans leur liberté, dans leur droit. Si la France menacée elle-même par les Anglais trouva en son sein pour se défendre non seulement des héros, comme tous les autres peuples, mais des héroïnes dont la figure à la fois douce et forte est sans analogue dans l'histoire des autres nations, c'est que sur la terre de Jeanne d'Arc, comme dans la Gaule antique, l'honneur traditionnel de se dévouer pour la justice n'était pas plus refusé à la femme qu'à l'homme, et que nul n'était exclu de celte jouissance suprême : l'héroïsme se sacrifiant au droit 2 . Dans notre siècle enfin, l'histoire nous montre,
1. Voyez, dans V Ancien régime de M. Tame, le chapitre consacré à expliquer les privilèges des seigneurs et du roi, p. 14 et suiv.
2. « Les femmes, a remarqué Kant, pourraient avoir en France une influence plus puissante que partout ailleurs sur la conduite des hommes, en les poussant aux nobles actions, si Ton songeait à encourager un peu cet esprit national. Il est. fâcheux que les lis ne filent pas. » {Des caractères natio» naux, p. 305.) — Jeanne d'Arc, il est vrai, fit mieux que
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par des faits plus rapprochés, une nalion qui a ressenti les injustices souffertes par les autres nations autant et parfois plus que celles dont elle souffrait elle môme, un pays où la foule, trop imprévoyante, se passionnait moins pour ses prppres affaires que pour les droits de la Pologne, de la Grèce, de l'Irlande, de la Vénétie opprimées ; les autres peuples le savent bien, et quand ils ont eu besoin de sympathie active ou de secours désintéressés, ce n'est pas vers l'Angleterre ni vers l'Allemagne qu'ils se sont tournés de préférence, il faut bien le reconnaître ; c'est vers le pays qui le premier proclama non seulement les droits de l'homme, mais les droits des nations, et qui se montre toujours trop porté à juger des autres d'après soi. La tradition de la France est dans cette préoccupation de la justice pour tous, souvent poussée jusqu'à un fâcheux oubli de soi-même et de ses intérêts légitimes; le caractère original de son histoire, intermédiaire entre le monde gréco- romain et le monde anglo-germanique, la seule mêlée à l'histoire de toutes les grandes nations, la seule peut-être qui forme ainsi un ensemble complet et un, consiste dans cette part prépondérante prise au développement de l'humanité moderne, dans cette initiation progressive des autres peuples à l'idée d'un droit nouveau. L'idéal de l'Allemagne fut surtout, — du
« filer ». Mais il est certain que la femme française devrait avoir une éducation plus digne de son influence. — « L'objet, disait encore Kant, auquel se rapportent surtout les mérites et les qualités nationales des Français, c'est la femme. » Et il ajoutait : « Je ne voudrais pas, pour tout l'or du monde, avoir dit ce que Rousseau a osé soutenir : qu'une femme n'est jamais autre chose qu'un grand enfant. »
l'esprit français et l'idée du droit 79
moins à l'origine, — religieux et métaphysique; l'idéal de l'Angleterre fut surtout politique et économique; l'idéal de la France est surtout social et humanitaire.
Passons maintenant des causes qui ont influé sur la formation de notre caractère national à l'analyse psychologique de ce caractère lui-même; nous verrons que nos facultés maîtresses, comme celles des autres nations, peuvent se déduire Tune de l'autre et forment un système analogue à un organisme.
Chez les peuples comme chez les individus, ce qui fait surtout le caractère, c'est cette faculté dominatrice de la conduite, la volonté. Pour apprécier à sa juste valeur la volonté d'un peuple, il faut examiner successivement trois choses : son degré de force, son objet habituel, ses moyens d'action. Or, à considérer d'abord la force vive de la volonté indépendamment de son objet, le peuple anglais offre au psychologue plus de ténacité et de patience, l'Allemand une énergie plus âpre, le Français plus de spontanéité et plus d'élan. Tous les observateurs ont placé parmi les traits caractéristiques des Français l'enthousiasme, et l'enthousiasme n'est que l'élan spontané de la volonté vers un idéal qui la passionne. En France, c'est surtout l'idéal social qui nous a passionnés. « La France est la terre de l'enthousiasme, » disait Kant dans ses pages sur les caractères des divers peuples; Mme de Staël finissait son livre de ? Allemagne par l'apostrophe bien connue : « France, si jamais l'enthousiasme s'éteignait sur votre sol... » apostrophe que h censure impériale se hâta de retrancher, comme 8 * le despotisme sentait qu'au fond l'enthousiasme du
mieux est pour l'àme d'un peuple la liberté première et le germe fécond de toutes les autres libertés. Stuart Mill, dans ses Mémoires, note aussi l'enthousiasme au nombre de ces qualités par lesquelles l'élévation du génie français contrasterait, selon lui, avec le terre à terre parfois trop serviie du positivisme anglais ou américain * . L'enthousiasme manifeste chez une nation un certain affranchissement des préoccupations inférieures et des soucis matériels, par conséquent une certaine liberté morale de l'esprit. Il ne faut pas le confondre avec cette simple ardeur de passion, avec cette chaleur de sang que quelques peuples méridionaux montrent à la poursuite de ce qu'ils convoitent, aussi bien de choses inférieures et brutales que d'objets supérieurs et nobles. La France a eu, elle aussi, ses heures de passion aveugle et odieuse; mais tout autre est l'enthousiasme proprement dit, dont elle a plus d'une fois donné l'exemple, et auquel elle a dû tantôt de si justes réformes, tantôt de si fâcheuses déceptions. On trouve sans doute dans l'enthousiasme un mouvement du cœur en même temps qu'un élan de la volonté; mais c'est la pensée qui. transporte la volonté et émeut le cœur; c'est dans la raison concevant le beau ou le juste que l'enthousiasme vrai a son origine : flamme intellectuelle, lumineuse pour elle-même et pour les autres, parce qu'elle est idée en même temps qu'amour.
1. Henri Heine, voyant avec raison dans Paris^le cœur même de la France, saluait en cet**» ville « la ville de l'égalité, de l'enthousiasme et du martyre, la ville rédemptrice qui a déjà tant souffert pour la délivrance temporelle de l'huma* nité ». (La France.)
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Aussi, pour estimer à son prix la volonté d'un peuple, il ne faut pas la considérer seulement en ellemême, dans son énergie propre; il faut envisager surtout l'objet qu'habituellement elle se propose. A ca second point de vue, la nation française nous offre un caractère vraiment distinctif : chez elle, aux beaux jours de son histoire, l'objet de la volonté s'est con« fondu avec l'objet de la raison même, car c'est pour les idées générales et universelles qu'elle s'est passionnée. Dans notre pays, on ne veut pas seulement la liberté et les droits des Français, mais « les droits de l'homme » ; notre raison tend toujours à généraliser l'objet de notre volonté. Le trait caractéristique de notre physionomie nationale est donc l'union de ces deux choses, à première vue si opposées : l'esprit enthousiaste et l'esprit rationaliste. Cavour a dit que le génie français était la logique mise au service de la passion; il serait plus vrai de dire, peut-être, que c'est la passion mise au service de la logique ; Cavour a exprimé seulement le défaut de notre qualité et l'excès dans lequel elle peut tomber. Mais nous péchons aussi bien souvent par excès de logique abstraite. Que de fois ne nous a-t-on pas reproché, avec les Anglais, l'amour et la manie de généraliser! L'idée de l'utile et celle de la puissance, dont s'éprend plus volontiers l'empirisme de certains peuples, n'ont point ce caractère universel ; mais le génie français, à^tort ou à raison, se représente toujours la justice sous l'idée d'infinité. Quels que soient les excès de cette tendance, il faut du moins reconnaître qu'une volonté générale est par cela même généreuse. C'est ee qui explique chez le peuple français,
par une conséquence nécessaire, cette faculté de désintéressement porté jusqu'à l'utopie, qui a frappé tous les historiens, tous les psychologues. Stuart Mill y voyait la principale noblesse de notre caractère; Spencer, plus fidèle que Stuart Mill à Benlham, nous en fait un sujet de reproche; Fichte, sur ce point, nous avait donnés jadis comme exemple à ses compatriotes; les écrivains plus récents qui ont traité de la t psychologie des peuples », Geist, Lazarus, constatent chez nous le même penchant à se détacher de soi au profit d'une conception universelle, parfois d'un être de raison. Une telle tendance n'a pas peu contribué, dans les derniers siècles, au développement de cet « esprit classique » pour lequel M. Taine s'est montré si sévère, et où il trouve une des explications principales de la révolution française. Il faudrait se garder de pousser à l'excès la pensée de M. Taine, vraie en soi, et de ne voir dans l'élan révolutionnaire qu'un amour classique de la généralité, de l'abstraction, de la -symétrie rationnelle : pour rendre compte d'un tel bouleversement social, les habitudes' classiques seraient une raison insuffisante. Au reste,, l'amour de ce qui est général et applicable à l'humanité entière nous paraît avoir eu lui-même pour principe, au xvni e siècle, une vive intuition et un amour rationnel de la liberté. Il est irrationnel en effet d'aimer la liberté pour soi seul, parce qu'on ne peut, dans une société où tous sont solidaires, avoir une liberté vraie, complète, absolue, si les autres ne l'ont pas, s'ils ne sont pas sous ce rapport nos égaux. Supposez par exemple qu'une seule nation du globe adopte et pratique toutes les règles qui assurent la
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liberté du travail, de l'échange, de l'association; si ces règles n'existent pas pour les autres peuples, ne se produira-t-il pas à la fin des combinaisons économiques capables d'empêcher le résultat voulu et de se retourner contre la liberté même ? Les rapports des citoyens entre eux dans chaque nation impliquent une semblable solidarité : la liberté du capital, par exemple, ne va pas sans celle du travail, et réciproquement. En un mot, dans notre siècle, l'indépendance des uns finit par être liée à celle des autres, pour le philosophe et l'économiste qui se placent au point de vue général. Gomment faire un crime à la France d'avoir eu comme de prime-saut le sentiment de cette universalité qui doit de plus en plus appartenir à la liberté? Gomment reprocher à la France d'avoir compris que les droits de l'homme français ne peuvent, pour le philosophe, exister sans les droits de 1 homme en général? La liberté doit s'aimer pour les autres comme pour elle-même : c'est ainsi qu'elle acquiert une portée universelle comme la raison ; c est ainsi qu'elle devient égalité.
Le souci des idées générales et désintéressées, l'absence de vues personnelles et exclusives fut, à considérer les faits dans leur ensemble, le caractère le plus original de cette révolution française où se fit jour le génie de la France et qu'on s'efforce aujourd'hui de rabaisser systématiquement. De là cette libérale nuit du 4 août, où tous les corps de la nation, tiers état, clergé, noblesse, se dépouillèrent eux-mêmes de leurs privilèges au nom du droit, sous l'influence d'un enthousiasme de liberté assez puissant pour que légoïsme de tel ou tel membre de l'assemblée se
perdit dans le désintéressement général. De Sybel , l'injuste historien de la révolution franù rendre hommage à cet acte d'abnégation emblée où soufflait véritablement l'esprit de
entière : « C'est pour toujours, dit-il, que êe française a conquis dans la nuit du i août du travail et l'égalité des droits '. » M. Ren'est pas d'ailleurs sans quelque faible pour jrmanique, dit en comparant l'Allemagne et
: « L'Allemagne ne fait pas de choses dées pour le reste du monde 1 ...; les droits de
sont bien aussi quelque chose ; or c'est il* siècle et notre révolution qui les ont fon- — ■ Les révolutions protestantes, remarque y raison M. Janet dans sa Philosophie de la t française, étaient plutôt des révolutions elle d'Amérique seule a déjà un caractère rai et plus abstrait; cela tient aux mêmes e pour la révolution française : elle a, aussi celle-là, reçu l'empreinte de l'esprit du le, et il ne faut pas d'ailleurs séparer l'une , la France étant pour moitié dans le succès olution américaine. » Malgré ces ressemnèmes, nous croyons qu'il y a entre l'esprit i et l'esprit français des différences encore ondes qui se sont manifestées dans les deux is. On sait le rôle qu'ont joué les affaires
•* de l'Europe pendant la Révolution française, Irait.
ie gloire, selon nous, serait plutôt d'en penser dam : philosophique et surtout métaphysique.
forme intellectuelle, préface. Paris, 1872.
L'ESPRIT FRANÇAIS Et L'IDÉE DU DROIf 86
d'impôt, la question du thé, dans l'insurrection des Etats-Unis. Et quel contraste dans la manière de procéder chez les deux peuples, quand il s'agit d'inscrire les droits des citoyens en tète des constitutions! La méthode américaine va chercher d'État en État les principes que chacun reconnaissait antérieurement pour son compte ; on les résume, on les généralise comme on peut, on en construit enfin à posteriori la formule totale qu'acceptera la fédération, et où l'égalité, simple conséquence, se trouve assez maladroitement placée avant la liberté. Est-ce là la meilleure méthode, ce n'est pas encore le moment de le juger ; ce qui est certain, c'est que les Américains étaient et sont encore tout pénétrés de l'esprit empirique et pratique des Anglais, qui, en somme, songe beaucoup plus à lui-même qu'à l'humanité. Les Anglais ne font pas des déclarations de droit; ils font ce qu'ils appellent des pétitions *. Les ouvriers mêmes, en An* gleterre, quand ils demandent des réformes, s'en tiennent d'ordinaire à eux, à leurs camarades, à leur atelier, à leur cité, et songent rarement à généraliser, à demander des réformes de principe : les questions demeurent donc pour eux locales au lieu de devenir,
4. Il y a du vrai dans la boutade d'Henri Heine : « C'est dans le sens le plus étroit de l'esprit de corporation que le peuple anglais demande sa liberté, c'est-à-dire ses libertés accordées par chartes et privilèges; la liberté française, liberté faite pour le genre humain, liberté dont tout l'univers, les titres de la raison à la main, se mettra un jour en possession, est essentiellement et pour elle-même odieuse aux Anglais. Ceux-ci ne connaissent qu'une liberté anglaise, liberté anglohistorique, patentée à l'usage des sujets par Sa Majesté le roi de la Grande-Bretagne, basée sur quelque vieille loi, par exemple du temps de la reine Anne. » {La France, p. 205.)
comme pour l'ouvrier français, non seulement des questions sociales, mais même, plus généralement encore et avec une précipitation fâcheuse, la question sociale. Quant aux Allemands, ils n'ont pas montré non plus dans leurs essais d'indépendance un aussi grand désintéressement de volonté, un enthousiasme de raison comme celui qui, en dépit de ses nombreux abus, a élevé si haut la France du xviu e siècle aux yeux des penseurs. « Au sein de, cette Allemagne philosophique et poétique, dit Heine, le peuple demeura encroûté dans la pensée la plus épaisse, et, s'il se querellait quelquefois avec les autorités, il était toujours question de grossières réalités, de souffrances matérielles, d'impôts écrasants, de douanes, de dégâts de gibier, de péages, etc., etc. ; pendant que dans la France pratique le peuple, élevé et dirigé par les écrivains, combattit plus souvent pour des intérêts intellectuels, pour des pensées philosophiques. » Toute exagération à part, ces témoignages d'observateurs si divers aboutissant à une même conclusion nous semblent justifier en grande partie les paroles que, dans un mouvement de noble fierté, Michelet adressait aux détracteurs de notre patrie et de notre révolution, £t qu'on pourrait de nouveau leur adresser aujourd'hui : t Si Ton voulait entasser ce que chaque nation a dépensé de sang, et d'or, et d'efforts de toute sorte pour les choses désintéressées qui ne devaient profiter qu'au monde, la pyramide de la France irait montant jusqu'au ciel, et la vôtre, ô nations, toutes tant que vous êtes, l'entassement de vos sacrifices irait au genou d'un enfant '. »