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La guerre même, la guerre où se plaisaient nos ancêtres de Gaule, n'a été vraiment populaire en France que quand elle s'est ennoblie de quelque idée désintéressée à soutenir, de quelque grande cause à défendre, honneur, liberté, droit. Nous ne voulons pas dire que toutes nos guerres aient été bonnes et justes, il s'en faut; mais elles n'ont été sincèrement populaires que quand il s'y mêlait, à tort ou à raison, quelque considération générale. C'est un despote habile qui a dit avec profondeur : « La France est le seul pays qui fasse la guerre pour une idée, » et nos gouvernants le sentirent si bien qu'ils cachèrent toujours l'ambition de leur politique militaire sous quelque idée de dévouement à la liberté commune, d'émancipation pour les peuples, de secours aux nations opprimées. Ils savaient que la véritable « âme du peuple » ne les suivrait pas loin s'ils ne l'entraînaient au nom d'une idée générale.
C'est ce fréquent désintéressement de la volonté populaire, produit lui-même par la généralité de son objet, qui explique à son tour aux yeux du psychologue le caractère en quelque sorte contagieux de notre esprit national, sa force communicative propre à se répandre rapidement de peuple à peuple. On vient de le voir, par cela même que nous voulons universellement r nous ne nous contentons pas de vouloir pour nous-mêmes, nous voulons aussi pour tous les autres, nous voulons l'égalité; il nous reste d'ailleurs un peu du génie romain et stoïcien qui se traduisait toujours en lois. Nous aimons tous à nous faire législateurs, et pour le genre humain, comme si nous étions déjà membres de la « république uni*
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verselle », comme si la formule célèbre de Kant sur le devoir et le droit, inspirée par Rousseau, était la traduction abstraite du procédé le plus familier aux Français : — Agis selon une règle qui puisse être érigée en loi pour tout être raisonnable et libre, de même que si tu étais à la fois citoyen et législateur dans la société du genre humain. — Est-il besoin de remarquer combien le procédé peut être inexact et dangereux au point de vue pratique, combien on risque d'aller trop vite et de se jeter dans des généralités inapplicables? Il n'en est pas moins vrai que la volonté rationnelle et universelle a naturellement une puissance expansive et sympathique qui entraîne les autres volontés. La conséquence nécessaire de cette loi psychologique, c'est qu'en voulant pour les autres nous avons souvent amené les autres à vouloir comme nous-mêmes. Les peuples étrangers, reconnaissant chez nous des vues impersonnelles et valables pour eux comme pour nous, sentaient que dans les questions politiques et sociales les affaires de la France étaient les affaires du monde entier. De là le développement, de là aussi les succès et les excès de notre prosélytisme à la fois enthousiaste et raisonneur, parfois déraisonneur, qui ne peut se résoudre à limiter ni la portée ni l'application des vérités, qui veut en tout l'accord des conséquences avec les principes et l'extension souvent chimérique de ces conséquences à toute la terre, qui enfin ne prétend trouver sa satisfaction, son repos, la fin de son vouloir, que dans l'accord de chaque esprit avec tous les autres esprits, de chaque peuple avec tous les autres peuples, en un mot dans cette fraternité universelle dont nous sommes encore si loin.
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Cette influence essentiellement démocratique, et d'autant plus envahissante qu'elle est librement subie par les autres, faisait le désespoir de Joseph de Maistre, fougueux partisan de l'ancien régime. « Deux caractères particuliers vous distinguent de tous les autres peuples du monde, disait-il aux Français de son temps, l'esprit d'association et celui de prosélytisme. » Il nous appliquait ce mot du prophète ; « Chaque parole de ce peuple est une conjuration. » C'est que les Français, disait-il encore, ne peuvent vivre isolés. « Au moins, si vous n'agissiez que sur vous-mêmes, on vous laisserait faire ; mais le penchant, le besoin, la fureur d'agir sur les autres est le trait le plus saillant de votre caractère. On pourrait dire que ce trait est vous-mêmes. Chaque peuple a sa mission,. telle est la vôtre. La moindre opinion que vous lancez sur le monde est un bélier poussé par trente millions d'hommes. Force mystérieuse, mal expliquée jusqu'ici et non moins puissante pour le bien que pour le mal. » Si Joseph de Maistre ne s'expliquait pas cette force, c'est qu'il y voyait surtout une énergie de passion au lieu d'une expansion plus ou moins bien réglée de liberté et de raison tout ensemble, — deux facultés qui sont les plus sociables, parce qu'elles sont les plus humaines. Aussi n'a-trii pas mis en lumière le trait nouveau et caractéristique du prosélytisme français, qui pouvait se déduire naturellement des facultés maîtresses de la nation : tandis qu'auparavant les religions seules avaient inspiré l'esprit de propagande à travers le monde, en France c'était l'idée du droit qui avait le pouvoir de réveiller; il s'agissait de répandre partout non plus des croyances au-dessus de la raison, mais des vérités de
raison. A l'apostolat religieux la France a substitué le prosélytisme social ou, pour parler avec plus de précision- encore, le prosélytisme républicain.
Ce qui a augmenté encore l'action du peuple français sur les autres peuples, c'est sa facilité (dont il est souvent dupe) à secouer les haines internationales, à se désintéresser des griefs traditionnels, à oublier le passé, à excepter les fils de la colère inspirée par les pères. Il est hostile par tempérament et par raison à Tidée de réversibilité, de solidarité entre les générations les plus lointaines; il repousse cette idée au nom de l'humanité comme au nom du droit; il admet difficilement le péché originel et les malédictions ou les rancunes nationales qui s'étendent jusqu'à la vingtième génération. Les Allemands, eux, nous reprochent encore ce qu'ils ont pu subir de notre part au temps de Louis XIV ou même au moyen âge, ils étendent l'anathème à la race entière, ils personnifient volontiers la race pour pouvoir la maudire T la haïr, l'exterminer. Henri Heine nous l'avait prédit : « Un jour viendra où l'on vous reprochera Conrad tué par le duc d'Anjou et où l'on vengera sa mort. » Le Français ne connaît point ces querelles érudites : préoccupé surtout des individus, il ne fait point volontiers retomber leurs fautes sur les nations et les races; il est prêt à sympathiser naïvement avec les fils de ses ennemis d'autrefois, pour peu qu'ils semblent euxmêmes se dégager dés haines séculaires. Il a peine à comprendre que, sous prétexte de science et d'histoire, on veuille substituer une tradition de peuple, une rivalité de race au droit humain ; il tient pour la responsabilité individuelle, conséquence de la liberté.
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La revanche qui après tout lui plaît le mieux, c'est d'amener les autres à vouloir ce qu'il veut lui même. Chimère peut-être, mais assez noble chimère.
Sans doute il ne su fût ni d'avoir une volonté ardente, ni de vouloir un objet élevé et universel : il faut encore pouvoir; c'est là un troisième point de vue où nous devons nous placer pour apprécier les caractères nationaux : nous devons les examiner à l'œuvre dans l'invention des moyens et dans les applications pratiques. Ceux qui ont la volonté la plus vive ne sont pas toujours ceux qui savent le mieux réussir; nous en avons été trop de fois un exemple par nos erreurs et par nos fautes. Cependant, sur ce terrain même des applications et des faits peut-on nier que l'esprit français n'ait parfois donné des preuves d'une volonté aussi efGcace dans ses actes qu'enthousiaste dans ses inspirations? Après tout, nos idées du droit sont réellement passées dans nos codes, et de là dans les codes des nations modernes; les Anglais mêmes ont donné à l'île de Ceylan notre code civil; les Italiens nous l'ont pris tout entier; Il faut donc concéder que le peuple français n'a pas été seulement théoricien généreux, mais que, dans ses bons moments, il a eu aussi à sa manière un certain génie pratique. Au reste, il a procédé, dans l'application, autrement que ses voisins, et montré là trop souvent les défauts de ses qualités. L'Anglais et l'Allemand, au lieu de demander toutes les libertés à la fois, en demandent sagement une première, qui servira de moyen pour en obtenir une seconde; ils tiennent à posséder avant tout une série de moyens, une combinaison de forces et d'intérêts, et c'est aux anneaux successifs de cette chaîne
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que semble s'appliquer surtout leur volonté, tirant ainsi chaque' anneau patiemment l'un après l'autre. Aux yeux du peuple français, la liberté n'existe pas par morceaux ; il la réclame impatiemment tout entière. Moins attentif aux moyens qu'au but et à l'idée qu'il veut soutenir, il s'élance vers ce but avec une impétuosité souvent aveugle et néglige par cela même un grand nombre d'intermédiaires : il voudrait saisir du premier coup le bout de la chaîne, sans se demander s'il ne la verra point ensuite, enlevée par ceux qui ont mis la main sur les anneaux inlermédiaires, lui échapper brusquement. Tandis que l'Anglais et l'Allemand tiennent surtout à réussir, le Français tient surtout à vouloir. Il se figure, à ses dépens, que vouloir c'est pouvoir, « qu'impossible n'est point français, » et qu'il suffit de chercher pour trouver : il ne peut comprendre qu'on impose des bornes à la liberté et à l'intelligence de l'homme *.
De là se déduit l'attitude que sa volonté prend en face des choses : elle ne voit pas les obstacles que les choses dressent devant elle, ou, si elle les voit, elle les dédaigne et passe outre ; bien plus, l'obstacle même l'attire, comme une occasion pour la liberté humaine
1. Rant, — dans ses observations si fines sur les caractères des peuples, écrites en 176 i, répétons-le, — a commis une erreur mémorable, qui prouve combien l'histoire des nations réserve de surprises à la psychologie des peuples. « Le Français, écrivait Kant, est citoyen tranquille, et se venge de l'oppression des fermiers généraux par des satires ou des remontrances de parlement, et, lorsque les pères du peuple ont montré par là, selon leur désir, une belle apparence de patriotisme, tout finit par un glorieux exil et par des chansons à leur louange. » Et tout finit par des chansons, en attendant 1793.
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de se manifester en triomphaut. Elle ne recule même pas devant l'obstacle suprême, la mort, comme si elle croyait sentir en soi, malgré les apparences, la force invincible et immortelle. Peu de peuples, dans rhistoire, ont fait à la mort un plus souriant visage, et avec moins de regret ont prodigué leur vie.
Dans les cas où la victoire est possible et exige seulement un courageux effort, qui a plus de chances de vaincre que celui qui ne craint pas le danger? Ainsi s'expliquent ces succès d'inspiration où tout un peuple, d'un seul élan, a pu atteindre le but. De là aussi ces insuccès dus au manque d'expérience et à l'insuffisance des calculs ; de là, ce qui est plus grave encore, ces forfanteries qui ont pu nous faire accuser de légèreté et de fanfaronnade; de là enfin ces grands découragements qui succèdent chez nous à de grands courages, mais qui pourtant ne durent jamais. On dirait un voyageur qui, escaladant la montagne par le sentier le plus périlleux, l'œil fixé sur le sommet, ûe regarde même pas derrière lui ; tout à coup, un obstacle se dresse infranchissable : il s'arrête, retourne la tête et se sent pris de. vertige. Il se laisse alors ramener jusqu'au bas; mais il se console en pensant qu'un autre jour, par une autre voie, il atteindra le but. Le Français finit même par faire beaucoup trop bon marché du succès immédiat et de Futilité présente : sa raison renonce provisoirement à la réalisation matérielle des conséquences, pourvu qu'on lui accorde la vérité des « principes ». C'est pourquoi le peuple français veut, en tête de chaque constitution politique, une déclaration de droits souvent creuse, qui semble satisfaire avant tout sa raison ou, comme
il dit, « la raison humaine. » Si de rusés politiques trouvent ensuite le moyen de corrompre les applications et de les retourner contre les principes, si, après avoir proclamé la liberté, ils la confisquent, nous aimons mieux néanmoins en France voir l'idée du droit reconnue et notre propre droit méconnu ; d'autres, disons-nous, profiteront des vérités que nous aurons fait proclamer par ceux mêmes qui les violent. Ainsi nous raisonnons, toujours trop prêts à nous désintéresser de nos personnes et à nous laisser duper. Napoléon I er connaissait ce sentiment quand il écrivait à Fouché : « Supprimez tous les journaux, mais mettez en tête du décret six pages de considérations libérales sur les principes. » Le Français a l'esprit spéculatif; il aime mieux que chacun voie la lumière quand même lui, derrière un mur, serait tenu prisonnier dans l'ombre ; il se dit : « Le soleil montera, et la lumière finira par briller pour tous. » D'ailleurs, si le peuple français a fait trop ton marché de sa liberté dans la pratique, c'est au fond parce qu'il se croyait toujours sûr de la ressaisir : s'il a commis l'énorme faute d'accepter des chaînes, c'est qu'il n'aurait un jour, se figurait-il, qu'à vouloir pour les briser; s'il s'est enthousiasmé pour un homme et lui a fait de sa liberté le sacrifice provisoire, c'est sous la promesse qu'on la lui rendrait, ou avec la folle et périlleuse arrière-pensée que, pour se délivrer du despotisme, il suffirait d'une révolution. On n'admet pas en France qu'un régime d'iniquité puisse se maintenir, et l'on répète sans cesse : « Gela ne peut pas durer, » comme si l'histoire ne donnait pas de continuels démentis à cet optimisme. C'est là une naïve et invincible confiance non seulement dans le succès final
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de la justice, mais encore dans l'esprit général de la nation : chaque individu sent qu'isolément il ne peut rien, mais croit qu'il fait partie d'une société qui aura tôt ou tard le dernier mot. Cet instinct de sociabilité, ce sentiment d'une communion d'idées avec nos compatriotes, voilà ce qui nous donne au besoin une résignation momentanée en entretenant une perpétuelle espérance.
Lesautres nations, bien plus pratiquesetplusprudentes, nous accusent alors, avec quelque raison, de légèreté et d'étourderie. Cependant elles ne comprennent pas toujours quelle ténacité d'idées peut se cacher parfois sous notre apparente mobilité. La race celtique est obstinée: voyez nos Bretons. En fait d'idéal, Angleterre et Allemagne, chacune à sa manière, se contentent volontiers d'un acompte ; quelque chose de borné etd'incomplet, mais de solide, leur suffît; elles renoncent au reste : elles veulent de bonnes garanties légales pour leurs intérêts présents, un bon système de défense ou d'attaque pour leur service personnel. Elles font peu de dons à autrui et ne prêtent même que sur hypothèque. Cela a son bon côté, et peut aussi avoir ses dangers. Si la grandeur et la noblesse du but font souvent oublier aux Français la difficulté des moyens, en revanche les autres peuples, à force de ne voir ainsi partout que des moyens plus ou moins bien calculés, finiraient par renoncer à un but élevé et lointain. Bien plus, ils finiraient par ne plus voir dans les hommes eux-mêmes que des moyens et des instruments, des éléments de calcul, des chiffres d'intérêt, des unités de force. De là à se servir des hommes au besoin comme on se servirait des choses, il n'y a pas loin
llicn aa contraire n'est plus antipathique à l'esprit de la France : il oppose à la politique purement utilitaire et au machiavélisme traditionnel ridée de l'inviolabilité humaine et du « droit humain ». Sans doute les Français ne sont nullement étrangers à la violence, surtout en temps de révolution; mais ils l'emploient alors dans un moment de surexcitation : ils ne savent pas s'en servir froidement, l'organiser selon les règles de la science, dans un dessein préconçu, comme firent les Romains. De plus, considérés comme peuple et dans leur manière générale de procéder, les Français connaissent peu la ruse. Droiture et droit s'appellent; a-t-on jamais donné à la France, même par jalousie, le nom de « perfide France » ? On nous a accusés souvent et avec raison d'emportement, de folie, de coups de tète, rarement de déloyauté. Il faut à la mauvaise foi des combinaisons, des précautions, du secret et de la lenteur; le peuple français n'y est pas propre : il n'a pas la vocation.
Notre langue môme est sincèreet rectiligne à l'excès, comme notre esprit national, — car la langue d'un peuple est à son caractère ce que les traits du visage sont au caractère de l'individu, et la philologie est une physiognomonie. « Les autres langues, disait Rivarol, par leur obscurité, auraient été proprés ù rendre des oracles, la nôtre les eût décriés. » Au lieu d'oracles, ce sont des lois que notre langue se prête le mieux à exprimer : lois de la science et lois des hommes; notre langue n'est pas la plus métaphysique ni la plus poétique ; mais elle est la plus scientifique et la plus juridique. Pour l'expression des idées
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les plus générales et des passions les plus généreuses, elle est incomparable.
La prééminence aux yeux des Français de l'idée universelle sur les faits particuliers, du but final à . atteindre sur les moyens immédiats, rend compte de leurs tendances idéalistes et rationalistes, visibles à l'excès dans notre législation et nos constitutions. €et idéalisme politique contraste avec l'esprit plus naturaliste et plus historique de certains peuples ; car l'enchaî nement des faits saisis par expérience, c'est proprement la nature. En outre, comme cet enchaînement offre un caractère de nécessité, comme les effets et les causes, les moyens et les fins forment un mécanisme régi par des lois mathématiques, les peuples qui voient surtout ce mécanisme ont un génie fataliste. Au contraire, le fatalisme semble très éloigné du caractère français : ni les dogmes de Luther et de Calvin, ni les métaphysiques étrangères qui absorbent entièrement la volonté humaine dans le grand tout, n'ont réussi à s'acclimater dans la masse de la nation, qui croit plus à la liberté (même sous la forme inexacte du libre arbitre) qu'au destin, et plus au droit qu'à la grâce.
L'effet du fatalisme métaphysique ou religieux sur la volonté d'un peuple, dans toutes les applications et réformes politiques ou sociales, est de modérer le désir et l'impatience du progrès, parfois même d'en détruire l'idée, comme il tend à le faire en Allemagne, où semble triompher, depuis Schopenhauer et Hartmann, un pessimisme découragé. Tout opposé est l'effet de la doctrine qui croit, d'une manière ou d'une autre (peut-être métaphysiquement superficielle), à une puissance quelconque de liberté chez
l'homme; car la liberté n'est au fond autre chose que la perfectibilité indéfinie. Il est remarquable que le pays où s est développée la doctrine du progrès, avec Pascal, Turgot, Gondorcet, Auguste Comte et leurs successeurs, est la France, et c'est cette doctrine qui a contribué au renouvellement du droit. Encore un trait original de notre nationalité pour le-psychologue comme pour l'historien. Le génie français n'avait qu'à prendre conscience de ses aspirations pour concevoir la perfectibilité, qui est dans ses tendances les plus essentielles : esprit novateur, bouillant et parfois brouillon, volonté toujours à la recherche du mieux et impatiente de l'atteindre, il a les yeux sur l'avenir bien plus que sur le passé et sur le présent même. Aussi, dans sa législation et sa^politique, ne veut-il se faire esclave ni de la tradition ni de l'histoire ; il n'arrive même pas à comprendre le sens de ces expressions si bien comprises outre-Rhin et outre-Manche : « droit historique, droit traditionnel. » C'est que le propre de la liberté, — dans la mesure où elle existe, — est de s'affranchir du passé et de susciter un nouvel avenir : elle semble initiative et jusqu'à un certain point création; en tout cas, elle est progrès. Elle préfère donc l'utopie même, qui cherche l'idéal et le fait du moins pressentir, à la routine satisfaite de ce qui a été et de ce qui est. Aussi, avides du nouveau que nous confondons souvent avec le meilleur, entreprenants jusqu'à la témérité, jusqu'à la folie, nous faisons tous faire volontiers à notre pensée des expéditions aventureuses, comme celles des Gaulois en Grèce et à Rome : chacun de nous, Français, même ceux qui se disent les plus positifs, n'a-t-il pas en soi
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sa petite île d'Utopie, où il aime à se réfugier et à construire une société selon ses vœux, un gouvernement qui serait parfait pour toute la terre, un monde à son gré où régnerait la raison ? Rénovation sociale et perfectibilité sociale, dont le socialisme fit son objet même, voilà nos tentations perpétuelles en France, et nous sommes tous quelque peu socialistes.
Cette disposition d'esprit engendre, dans le droit écrit et dans la politique appliquée, des essais trop hasardés. Nous méconnaissons souvent les conditions de la réalité, celles de l'unité nationale, celles de l'autorité gouvernementale, celles de la disdpline civique et militaire. Prenons garde de relâcher tellement tous les liens sociaux et politiques, que la désorganisation en serait la conséquence. La liberté mal réglée et ma) éclairée sur le déterminisme des conditions extérieures engendre aisément la licence : elle oscille entre l'anarchie et le despotisme. Nous avons fait plus d'une expérience malheureuse de ce genre, où a éclaté notre inhabileté à discerner le possible et l'impossible. Nous nous consolons en disant : — Ce n'est qu'en cherchant que l'on trouve; si personne n'était jamais tombé, personne n'aurait appris à marcher. — Il ne faut cependant pas abuser des chutes.
Quand nous tombons, il est vrai, nous nous relevons vite, et c'est là encore une forme de la perfectibilité. Dans notre race, le cerveau semble prompt à s'adapter aux circonstances, aux idées nouvelles, et à en tirer profit. Cette aptitude est surtout frappante chez le peuple en France. Il saisit vite les pensées neuves et les sentiments nouveaux, surtout s'ils sont élevés; il se met vite à la hauteur de ses
écrivains, de ses penseurs, de ses philosophes, surtout quand il s'agit des questions sociales et politiques; il sait les suivre, parfois les devancer, et va souvent trop loin. Dans les autres pays, le peuple semble une masse assez lourde à soulever et à relever : sa constitution a sans doute moins de spontanéité, de ressort, d'élasticité ; il est tellement renfermé dans ses idées locales, que les pensées universelles, les larges conceptions juridiques ou politiques trouvent chez lui moins d'écho; il n'éprouve pas au même degré l'inquiétude du changement et du progrès, si quelque exemple venu du dehors ne le réveille de son inertie. Or l'esprit de perfectibilité, la faculté d'adaptation rapide au milieu nouveau n'est pas moins précieuse pour une nation qu'elle ne l'a été pour certaines espèces d'animaux, qui ont survécu par elle dans la lutte pour la vie. Que de fois on s'est demandé avec Henri Heine si la France, « qui a commencé la grande révolution de l'Europe, n'est pas en train de périr, tandis que les nations qui la suivront récolteront les fruits de son martyre hérpïque ! » Heine répond en plaisantant : « iNon, le peuple français ne se casse jamais le cou, de quelque hauteur qu'il puisse tomber, et se retrouve toujours debout. » Il n'y a pas là seulement adresse : la raison jde cette indomptable vitalité est un instinct d'indépendance et de progrès dont l'échec même provoque l'élan, et qui engendre une confiance obstinée dans la victoire finale de la justice. Pourtant, n'exagérons pas cette confiance; nous en pourrions être victimes.
Le culte de la liberté et de la justice, avec une foi souvent aveugle dans leur triomphe à venir, s'est
L'ESPRIT FRANÇAIS Et' L-IDÉB' bU DROIT*" ' 1CÏ
tellement développé en France qu'il tend à y effacer presque tout autre culte : Ja seule religion qui puisse être vivace et profonde dans la France moderne est la religion du droit. M. Renan parle avec quelque ironie de ce qu'il appelle la c religion démocratique » ; il est certain qu'elle eut à son début, comme toutes les autres, son mysticisme et son fanatisme. Toutefois elle offre ce caractère original de n'impliquer rien de surnaturel; l'idée du surnaturel est plus affaiblie en France que partout ailleurs, car elle n'est plus, chez ceux qui la conservent encore, qu'une superstition, et aux yeux des autres qu'une erreur. Le peuple français est trop rationaliste pour s'arrêter à moitié chemin dans des compromis, dans des demi-mesures, dans une demi-foi qui est une demi-incrédulité, dans ce qui lui semble des hypocrisies plus ou moins conscientes d'elles-mêmes. Sa foi n'offre à l'analyse psychologique rien de compliqué ni de difficile : en fait de religion positive, il croit tout ou rien. Il n'abjurera donc pas le catholicisme pour se faire protestant, comme l'y invitent de nos jours quelques philosophes prêchant dans le désert f : il ne rejettera pas l'eucharistie pour admettre encore la divinité de Jésus ; il ne prétendra pas non plus qu'il est chrétien quand il est philosophe. Si un Voltaire s'efforce de renverser l'autel, il n'essayera point de faire croire, comme les exégètes allemands, qu'il veut le relever. Au delà du Rhin, ce sont souvent les professeurs de théologie qui sapent la théologie, en continuant de l'enseigner pieusement dans leurs chaires officielles. V. Cousin possédait une