IDÉAL DE LA DOCTRINE MÉCANISTE
leur idéal, qu'elles peuvent opposer au fait et où elles peuvent trouver une règle de direction? Enfin, cet idéal ne consisterait-il pas dans une certaine liberté sociale qui n'est point incompatible avec l'évolution nécessaire de la société? 11 n'est pas sans importance pour la cause libérale de savoir si la liberté ne se recommanderait pas au point de vue même de la puissance et de l'évolution, et si elle n'est point la plus grande des forces. Pour prévoir le développement historique d'une doctrine, il suffit d'en développer
" soi-même les conséquences logiques et de hâter ainsi par la pensée l'œuvre du temps. Complétons donc la doctrine nécessitaire et mécaniste comme elle se complétera un jour elle-même ; car, si l'on s'arrêtait à moitié chemin dans les déductions, le jugement ne pourrait être définitif, et il suffirait d'un nouveau progrès de la doctrine pour remettre tout en question.
L'idéal de la doctrine qui poursuit la puissance majeure, c'est naturellement de réaliser la plus grande puissance dans la société par une heureuse application des lois du mouvement, de la vie, de l'intelligence, selon là règle de la causalité. Puisque la mécanique gouverne le monde, il faut lui demander quels sont les mécanismes les plus parfaits et les plus riches en force vive. Ne sont-ce pas ceux qui, une fois abandonnés à
- eux-mêmes, marchent par eux-mêmes le plus longtemps possible et se rapprochent ainsi de l'irréalisable idéal : mouvement perpétuel? Pour arriver à cette perfection, il faut laisser chaque force se développer dans sa direction naturelle et propre, et n'exercer que la contrainte strictement nécessaire
pour tourner le mouvement des parties au profit de l'ensemble. On obtiendra ainsi une plus grande intensité de force. Un mécanicien habile fait servir les obstacles mêmes à son but : il les respecte dans une certaine mesure, les laisse agir, puis, s'emparant de leur travail, par une combinaison ingénieuse, il change en secours ce qui était une entrave, en puissance ce qui semblait une résistance. Ainsi doivent faire le jurisconsulte et le politique. L'idéal de la « mécanique sociale » nous apparaît donc déjà comme devant laisser aux individus la plus grande liberté possible; nous prenons d'ailleurs ce mot de liberté en un sens physique, comme ou dit que le mouvement d'un corps est libre lorsque ce corps peut se déplacer en toute direction.
Cette latitude laissée aux forces individuelles aurait pour résultat dans Tordre social non seulement une plus grande intensité, mais encore une plus grande variété d'effets ou, comme disent les physiciens, une multiplication d'effets. Un. rayon de lumière qui traverse un milieu de densité uniforme conserve lui-même une teinte uniforme; mais, s'il se meut, se réfracte, se réfléchit à travers une variété de milieux, il s'épanouit et étale la diversité de ses nuances : le simple rayon est devenu un riche tableau, le point lumineux est devenu un monde. De même, dans la société, les rayons de lumière intellectuelle ont besoin d'un milieu varié : l'uniformité produit un état neutre et mort, la diversité et l'originalité engendrent les découvertes nouvelles, les applications nouvelles, et en un mot semblent multiplier les forces en multipliant leurs effets. Les Chinois, depuis une haute an-
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tiquité, onl fait des découvertes scientifiques dont les résultats auraient dû être innombrables, et pourtant, malgré l'invention du papier, de l'imprimerie et de la poudre, ils sont restés presque au même point : c'est que la lumière de la pensée a rencontré chez eux un milieu uniforme où elle n'a pu déployer le faisceau de ses conséquences et produire des Changements à l'infini. Quand un pays a réussi à trouver son unité dans le despotisme militaire, on voit s'arrêter les effets variés de la science et de l'industrie : c'est là une loi de mécanique sociale trop oubliée par les nations éprises d'unité. G. de Humboldt comprenait bien le véritable idéal lorsqu'il disait : « La seule condition désirable pour l'homme est un état où chacun jouisse de la liberté illimitée de se développer, lui-même selon son caractère individuel. »
La liberté physique des forces mécaniques ou vivantes, outre l'intensité et la variété, produit encore la stabilité» Nous nous retrouvons ici en face d'une erreur sociale qui est en même temps une erreur de mécanique. On croit généralement que l'uniformité et l'unité résistent mieux aux obstacles; au contraire, Gœthe et le physiologiste Baer l'ont montré, rien de plus fragile et de plus instable qu'un tout uniforme : comme il se trouve au milieu d'influences variées et qu'il n'a point en lui-même une variété capable de se mettre en harmonie avec ces influences ou de se plier aux obstacles, il est bientôt désagrégé, divisé, détruit. Les espèces d'animaux qui n'ont pas su se modifier selon les circonstances, qui s^n sont tenues à un type inflexible, ont fatalement disparu de la surface du globe. Tels sont les peuples qui se propo-
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sent un idéal de fausse unité et qui ne veulent pas se modFfier avec le progrès des siècles. Il est bon de résister, il faut aussi savoir céder, avoir réponse à tout dans ses organes. Encore une leçon de la mécanique et de la biologie qui a sa valeur dans Tordre social. La société la plus forte sous tous les rapports est la société la plus libre.
La liberté physique, qui donne aux forces sociales intensité, variété et durée, entraîne une égalité progressive qui s'impose aussi par des raisons toutes mécaniques et biologiques. Pour assurer à un système de forces ce qu'on appelle un mouvement libre, il faut que ces forces se pressent également de toutes parts, et qu'en chacune l'action exercée contre les autres soit égale à la réaction des autres contre elle. De même, dans la sphère des forces sociales, pour obtenir le plus haut degré de puissance, il faut que la contrainte soit non seulement aussi minime que possible, mais aussi réciproque, aussi égale que possible; vous ne devez me contraindre qu'aux actes auxquels je puis également vous contraindre, par exemple à ne pas m'enlever ma vie ou mes biens. Avec ce minimum de contrainte réparti également dans toute la masse du corps social, nous obtiendrons le maximum de force vive. Voilà l'égalité fondée à son tour sur des raisons de mécanique et de dynamique sociale qui sont valables à la fois pour les partisans des doctrines adverses.
Allons plus loin. Si les forces libres et soumises à l'égalité par leur équilibre réciproque arrivent ensuite à se confondre dans un mouvement commun vers un but commun, cette concorde des force*