RECTIFICATION DE LA THÉORIE FATALISTE
de critiquer ou de corriger l'histoire que de corriger la nature; c'est l'absolution implicite de toute injustice et de tout despotisme, c'est un universel optimisme comme dans Spinoza. Combien Schopenhauer et Hartmann sont plus près du vrai quand ils appellent l'histoire « le rêve confus et pénible de l'humanité » ! On veut que nous nous inclinions devant le fait accompli et que nous adorions le « droit historique », c'est-à-dire le succès; mais l'idée, loin d'adorer le fait, le juge, et, loin de le subir, le domine. Autre chose est d'expliquer, autre chose de justifier; de ce que toute réalité est rationnelle en ce sens qu'elle a sa raison dans des causes suffisantes, il n'en résulte pas qu'elle soit rationnelle en ce sens qu'elle aurait sa raison dans une fin suffisante : les hégéliens et les spinozistes ne devraient pas identifier si facilement la « causalité » et la «finalité ». Sous ce dernier rapport, la réalité n'est jamais entièrement rationnelle, et c'est ce qui l'oblige à un travail sans fin : a 11 n'y aurait point d'évolution, disait Schelling, si quelque chose n'existait pas qui ne doit point exister » ; le rationnel, d'autre part, n'est jamais entièrement réel, et c'est ce qui produit la révolte incessante de la pensée contre les choses. L'histoire des idées, l'histoire intellectuelle, avance toujours ; l'histoire physique et politique est toujours en t retard. A quoi servirait l'intelligence, sinon à devancer les cho^fes et à les entraîner avec elle ? Le droit n'est pas le fait, c'est l'idée en avant sur le fait et lui montrant la direction qu'il doit suivre. C'est une anticipation sur les faits et un appel à V avenir.
C'est là ce que les hégéliens ont trop méconnu.
Aussi, selon la remarque d'un hégélien même, M. Arnold Ruge, « tout en continuant avec Kant et Fichte de proclamer la liberté la fin de l'histoire, la philosophie de Hegel vivait en paix avec tout le monde, même avec la servitude la plus absolue; elle se montra satisfaite de toute situation, de tout résultat actuel, le considérant comme arrivé avec nécessité *. »
L'idée du droit (pour ne parler toujours que de l'idée) est si peu celle de la pure puissance réussissant à se réaliser, qu'elle n'éclate nulle part avec plus d'énergie qu'en présence de la faiblesse. Si le droit est une force, il est dans notre esprit la puissance des faibles comme des forts. Sans doute, par cela même qu'il est le droit idéal, il doit être au besoin la force réelle; mais, fût-il seul, pour notre pensée il serait encore le droit, il serait encore tout entier. Quant au respect du droit, inséparable de l'idée, il est si peu la simple crainte d'une puissance a démesurément supérieure », comme le définit M. Kirchmann, qu'il est le sentiment produit par la pensée même de l'égalité; c'est la liberté s'arrêtant devant une liberté qu'elle pose comme semblable à elle, et annulant ainsi l'inégalité des forces par l'égalité des droits.
Destruction de toute règle fixe au profit des forces variables, absorption de l'idée dans le fait et de la liberté dans le despotisme, efct-ce là pourtant le dernier mot des doctrines qui fondent le droit sur la notion de puissance et d'évolution nécessaire? Mieux entendues ces doctrines n'ont-elles point, elles aussi,