R. P. 1. IL ch. I
L'IDÉE
forment la quantité, la qualité, la relation et la modalité, il faut faire entrer les notions de point, de ligne, de plan, d'angle, de triangle, de cercle, de pyramide, en un mol, toutes les idées mathématiques ; les notions de substance, de cause et d'effet, les notions de telle espèce de substance, de telle espèce de cause et d'effet, les notions de mode et de tel mode, c'est-à-dire toutes les idées d'ordre physique et métaphysique. A la suite des formes a 'priori^ il faut ranger toutes les représentations abstraites, de quelque nature qu'elles soient, c'est-àdire tout le savoir humain. Car Kant ne peut prétendre que ces notions se trouvent dans l'expérience, où il ne voit rien que d'individuel, rien que de concret. Il faut donc qu'elles se trouvent dans l'esprit, et puisque l'esprit ne possède pas, à son dire, le pouvoir de les élaborer, il faut qu'elles y soient toutes formées d'avance, toutes prêtes pour la bataille de la vie. Ce sont des légions endormies, que l'expérience ne fait qu'évoquer de leur sommeil. Il n'y a donc pas de milieu pour Kant : nécessité s'impose à lui ou de renoncer à ses schèmes, cette dernière retraite de l'abstrait, ou d'abdiquer sa propre pensée pour retourner au vieil innéisme du xvn*" siècle.
CAnACTIJRES riKXKRAUX DE l/ÏDÉE
L'hypothèse de Kant ne rend pas compte de l'abstrait. Elle n'explique pas davantage l'universalité. Et ce qui nous frappe dès l'abord, c'est qu'elle dénature le rapport que ce caractère général de nos idées soutient avec la conscience rationnelle. L'hypothèse de Kant fait de l'universalité une forme dé l'entendement, et de vrai elle en est un objet, au même titre que l'idée. Mais la question est abstraite, si jamais il en fut. Prenons un exemple pour fixer et soulager rattention.»
M. de la Sizeranne a fait dans la Revue des Deux J/(9wt/£?5 une attachante description de l'Owir^ de la mort, « Sans doute, nous dit le solide et brillant écrivain, on avait, avant llolmannllunt, représenté Jésus enfantchez son père le charpentier, mais non pas travaillant, ou, s'il travaillait, plutôt en manière de jeu, comme un enfant riche, qui fait des constructions avec des pièces en carton-pàte, ou un Louis XVI qui se délasse du pouvoir en menuisant que commeun apprenti, attentif à la besogne. Parfois ce jeu amenait de terribles rencontres : l'enfant se blessait les mains, comme chez M. Millais, ou bien en s'amusant, il fabriquait avec deux morceaux de bois l'instrument de son futur supplice.
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CAHACTÈRES (;KNKRAUX DE I/IDÉE
Mais jamais ou presque jamais, le Christ n'avait été représenté en ouvrier, à trente ans, maniant la scie et la tarière pour gagner sa vie, dans la poussière et la chaleur étouffante d'une échoppe. Voilà ce queHolmann Ilunt a peint. Son Christ presque nu, les reins ceints d'une ceinture orientale, sur laquelle retombe sa tunique rabattue, a été longtemps courbé sur sa scie. 11 se redresse de toute sa hauteur en aspirant à pleins poumons l'air du soir et en étirant les bras pour se délasser. La lumière qui le frappe en pleine poitrine renvoie son ombre se profiler derrière sur le mur blanc, où, à la hauteur de sa tète, sont suspendus des outils, en ligne, sur une planchette horizontale. En sorte que cette ombre d'un corps nu, les bras dressés, allant s'appliquer justement à une barre transversale, qui fait, elle aussi, tache sur le mur, donne exactement ridée d'un homme pendu h une croix. Si Ton regarde de plus près, l'allusion se précise, car des vis et des limes sont placées à l'endroit du mur où se reflètent les poings. Une scie s'élève en trophée au-dessus de la tète. Un bout d'outil courbe enlace le crâne, comme une couronne. Des éraflures du mur coulent le long de l'ombre comme des gouttes de sang. Entre le Christ et son ombre, la Vierge, vêtue à l'orientale, un genou en terre, nous tournant le dos, ouvre un cofTre précieux où jadis elle
a serré les présents des mages: la couronne de Gaspar, l'encensoir de Melchior et la myrrhe de Balthasar. Mais voici que, sur la paroi, elle a vu l'ombre prophétique, et tout son corps renversé, tassé, atterré, crie son émoi.. . Ce n'est rien, dans un instant les bras du Galiléen vont retomber et reprendre leur besogne, le cofl're se refermer sur le passé; le soleil déclinant aura déplacé toutes les ombres; et, dans la tranquille échoppe de Nazareth, on n'entendra plus que le grincement de la scie finissant de diviser cette planche menuisée par un Dieu. Mais peut-être dans les yeux de la mère y aura t il une larme etcette apparition furtive sera-t-elle une de ces choses dont l'Évangile nous dit : « qu'elle les gardait toutes en son cœur. »
« Ceci est un tableau nettement réaliste. Certes il y a là une rencontre d'ombre portée qui s'adapte merveilleusement à la pensée intime, mais qui est ou qui peut être rigoureusement exacte. Sur ce point on chercherait vainement à prendre le peintre en défaut. L'efl'et est franc, concordant, homogène et d'une sûreté de détails qui fait souvent penser à une photographie. De plus, il n'y a pas un élément idéal de glorification, pas un lil d'or, pas une nuée, pas un nimbe. Seulement l'artiste a forcé la nature à concourir, sans déroger à ses lois, au sens mystique de l'œuvre. Ainsi, derrière le Christ est une
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CARACTKRES (.KNKRAUX DE L'IDÉE
double fenêtre à plein cintre. Par Fune des ouvertures on voit un bout d'olivier, puis les collines de Nazareth, et la plaine de Jezréel. Dans le cintre de l'autre s'inscrit la tète du Christ, en sorte que le ciel, au loin lumineux, aperçu dans ce demi-cercle de pierre,luifaituneauréole naturelle. Xous voyons déjb la lumière du Dieu là où la more n'a vu que l'ombre du supplicié *. »
En fait, V Ombre de la Mort évoque en mon Ame tout un cortège de représentations universelles. La faiblesse et la puissance, la misère et la richesse infinie, l'humiliation et la gloire, la souffrance librement acceptée et son triomphe final y sont réunis dans la personne du Sauveur « avec cette sage économie» dont parle Bossuet et qui fait « que la divinité paraît tout entière et l'infirmité tout entière - ». Or l'universalité qui caractérise chacune de ces idées à la fois fortes et purifiantes, ne m'apparaît point comme un mode de ma pensée ; je n'y découvre rien qui tienne soit à l'acte même par lequel je les saisis, soit aux émotions qui accompagnent et qualifient cet acte. LHiniversalité qui se déploie au cours de mes idées, se situe comme elles au pôle opposé de ma conscience, dans la partie représentative de mon ame. C'est d'ailleurs un fait