Critique de la Raison pure, t. ï, p. 138, Barni
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quelque chose de nouveau : ce n'est plus celui de l'être, comme dans Arislote, Descartes et Leibnilz; c'est celui de la pensée. Sans doute aussi Kant a su, dans une certaine mesure (car ici l'on pourrait faire des réserves), rattacher à un môme principe les diverses catégories de l'entendement. Mais ces catégories ne s'arrêtent pas à la frontière fragile qu'il leur a marquée ; elles la dépassent au nom de la logique et plongent leurs racines jusqu'au sein de l'empirique réalité. D'abord, Kant le reconnaît hiiméme, aux catégories se rattache tout un ensemhh^ de concepts dérivés qu'il appelle les prédirahles de l'entendement, k la catégorie de la causalité s'ajoutent « les prédicables de la force, de l'action, de la passion; à la catégorie de la communauté, ceux de la présence, de la résistance ; aux prédicaments de la modalité, les prédicables delà naissance, de la fin, du changement. . . etc. * . » Et voilà le nombre des concepts innés déjà considérablement accru. Mais l'on ne peut s'arrêter tout d'un coup en si belle voie et la raison nous contraint de descendre plus bas encore le long des pentes de l'bumaine pensée. Si la causalité suppose la force, et la force l'action et la réaction, laction et la réaction ne sont ellesmêmes que l'aspect idéal d'un agent donné, d'un
i. Critique de la Raison pure, ibid.
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principe d'énergie tout individuel. Si la communauté enveloppe les notions de présence et de résistance, ces notions à leur tour supposent un objet qui est présent et peut-être par sa résistance ellemême. Si la modalité se ramilie en trois prédicaments qui se ramifient derechef en un certain nombre d'idées, telles que le changement, la naissance, etc., ces idées elles-mêmes en appellent d'autres : toute naissance est le mode d'un être qui naît, tout changement l'état d'une chose qui change. Impossible de fixer la barrière de l'innéité à travers le domaine de l'abstrait ; car tout s'y tient de la pensée la plus haute à la pensée la plus infime, tout y est également marqué au coin de l'universel et du nécessaire : la pyramide des idées est faite d'un seul bloc. Impossible aussi d'ériger la barrière de l'innéité entre l'abstrait et le concret, le logique et le réel ; car entre ces deux choses l'observation intérieure, à laquelle il faut d'abord avoir recours en pareille matière, nous révèle avec une indéniable clarté un rapport essentiel : au regard de la conscience, l'abstrait n'est qu'un point de vue du concret délimité par l'esprit. Par conséquent, tout est inné ou rien ne Test : il faut choisir entre l'idéalisme et l'empirisme; toute autre solution n'est qu'un expédient.
Ou peut pousser plus loin la criliqu(» du chef-
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d'œuvro de la critique moderne. Non seulement le tableau des catégories est factice, mais encore les éléments logiques qui le constituent sont inintelligibles. On me parle d'une quantité a priori, qui se trouve enfouie en ma pensée antérieurement à toute donnée empirique. Mais la quantité n'est qu'un rapport entre deux ou plusieurs objets ; et par conséquent elle ne se conçoit pas en dehors de ces objets. On me parle d'un concept de qualité qui fait partie constitutive de mon entendement. Mais la qualité n'est qu'un mode de l'ôtre; elle suppose un sujet qui la supporte et n'a de sens que par lui. On veut qu'il y ait dans l'esprit un concept de relation antérieur à tous termes donnés; mais toute relation est nécessairement postérieure à la réalit(^ qui la fonde et ne se conçoit qu'en elle. On me dit que la modalité, non point la modalité de telle essence ou de tel individu, mais la modalité considérée en soi, isolée de tout sujet et de toute faculté, est une forme innée de mon entendement, une sorte de «case» vide que l'expérience viendra remplir plus tard. A pareil concept je ne trouve pas plus de sens qu'à une équation algébrique qui n'aurait qu'un membre. Quantité, qualité, relation, modalité, n'en déplaise aux admirateurs de Kant, ne sont en dehors de toute autre donnée que des souffles d'air. Kant, pris au pied de la lettre, a fait la plus
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singulière des inventions : il a trouvé l'innéisme des mots; c'est un norainaliste d'un nouveau genre. Ce qu'il y a de piquant, c'est que Kant lui-même a senti ce vice radical de sa théorie. « Quoique tous ces principes et ia représentation de l'objet dont s'occupe cette science (les mathématiques) soient produits dans l'esprit tout à fait a priori, ils ne signifieraient pourtant rien, si nous ne pouvions montrer leur signification dans des phénomènes (des objets empiriques). Aussi est-il nécessaire de rendre sensible un concept abstrait, c'est-à-dire de montrer un objet qui lui corresponde dans l'intuition, parce que sans cela le concept n'aurait, comme on dit, aucun sens, c'est-à-dire resterait sans signification. Les mathématiques remplissent cette condition par la construction de la figure qui est un phénomène présent aux sens (bien que produit a priori). Le concept de la quantité, dans cette môme science, cherche son soutien et son sens dans le nombre, celui-ci à son tour dans les doigts ou dans les grains des tablettes à calculer, ou dans les traits ou les points placés sous les yeux *. » S'exprimer de la sorte, n'est-ce pas avouer que les catégories ne sont chose intelligible qu'autant qu'on les situe dans la réalité? N'est-ce pas avouer par là
\, Critique de la Raison pure, p. 30T-308, édit. Rarni.
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même qu'elles sont chose essentiellement inintelligible, vu qu elles ont par déiinition une date antérieure à la réalité ?
On pourra dire, pour défendre le kantisme en ses derniers retranchements, que l'entendement ne conçoit réellement les catégories qu'au contact de Texpérience, qu'avant toute donnée empirique elles ne sont qu'une sorte de préformation native de la pensée. Mais cette réponse ne lève pas la difficulté pour la rejeter dans l'inconscient. Que les catégories kantiennes, antérieurement à tout fait intellectuel, soient acte ou puissance, peu importe, (le qui constitue leur inintelligibilité, c'est qu'existant avant les choses, elles ne peuvent avoir avec elles qu'un rapport fortuit, une union de circonstance. Or. cette condition demeure, de quelque manière qu'on entende l'état des catégories qui précède la connaissance.
C'est la contradiction qui fait le fond de la Raièon pure, et les conséquences valent ce que vaut le principe. Si le kantisme est vrai, fermons nos livres, ne cherchons plus à pénétrer le mystère de la nature ; nous sommes condamnés par l'auteur de notre être àne jamais sortirdenotre pensée, à rouler éter-
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nellement dans le même cercle d'idées : la raison est une captive; et de sa prison, où s'agitent des ombres qui ne sont encore qu'elle-même, elle ne prendra jamais son essor.
En premier lieu, si Kanl a trouvé la solution définitive du problème de la connaissance, la métaphysique n'est puisqu'une terre promise qui ne sera jamais accordée. La métaphysique, en efYet, n'est ni la science des faits ni celle des lois auxquelles obéissent les faits; la métaphysi([ue a pour objet une réalité à la fois plus permanente, plus féconde et plus profonde : c'est la science de la substance. Or, d'aprè<; la théorie de Kant, la substance reste pour toujours inaccessible aux prises de notre pensée. Nous n'en avons pas l'intuition, nous ne la percevons pas directement et en elle-même : elle n'est pas donnée dans les représentations empiriques ; ni \c non-moi, ni le7W(9/, tels qu'ils apparaissent à notre conscience, ne lacontiennent dans leur réalité. L'expérience ne nous la révèle pas même de profil et comme au passage, à la façon dont Moïse put vn jourvoir Jébovah.Et Tentendement n'en atteint pas davantage la réelleet vivante existence. 11 n'en porte en lui-même qu'un symbole vide qui ne nous dit rien ni du fait ni de la nature de son original. D'autre part, nous n'avons pas de raison de conclure à ce que nous ne voyons d'aucune manière, d'inférer ce
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que n'enveloppent ni les données des sens ni celles de rintelligence. La seule planche sur laquelle nous pourrions nous risquer vers l'absolu, c'est le principe de causalité. Mais ce principe qui est une loi de notre pensée, n'est peut-ôtre pas une loi des choses. Il ne vaut peut-être que pour nous; c'est peut-être une vérité exclusivement humaine. Toute voie vers la substance est donc barrée pour toujours. Le noumène que nous soupçonnons ne se laissera jamais saisir aux filets de notre pensée; et l'intuition et le raisonnement sont également impuissants à le découvrir : il déborde de toute manière l'étroite sphère de notre conscience.
Sans doute, et Kant se plaît à le répéter, les questions métaphysiques restent ouvertes et sollicitent sans cesse notre raison avide d'infini. Mais à quoi bon cette perpétuelle sollicitation, si elle ne doit jamais aboutir qu'à tourmenter notre âme? A quoi bon l'effort vo4*s l'absolu, si cet effort est condamné à un éternel et radical insuccès? Un temple ouvert, mais où l'on ne peut même pas plonger le regard pour en admirer les merveilles, vaut un temple fermé. Ne nous occupons plus, si Kant a raison, ni de l'origine ni de la nature de la matière, ni de l'essence de notre ame, ni de la cause première du monde. Ce sont là autant de problèmes qui n'ont plus d'intérêt pour nous, parce qu'ils ne versent plus
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d'espérance au cœur. On ne s'acharne pas à polir un diamant avec un gâteau de cire. C'est d'ailleurs la conséquence que se sont empressés de tirer leschercheurs de notre siècle ; et de là l'immense fortune de Kant. Son système est venu à temps pour une génération que domine l'esprit scientifique et qui a renoncé à toute enciuêle sur l'absolu, parce qu'il ne se laisse ni toucher au scalpel ni découvrir à la loupe.
Les esprits froids, il est vrai, ceux chez lesquels il ne fait que clair, qui remuent les questions vitales d<,» la famille humaine avec le tlegme que met un praticien à disséquer un céphalopode, se sont rangés du coté d'Auguste Comte, principalement soucieux de savoir, oublieux de la sainteté de l'action. Mais les autres, préoccupés du problème moral autant que de l'avenir de la science elle-même, se sont éprisd'admiration pour l'originale e( puissante construction de Kant; ils v ont vu une conciliation délinitive de la science et delà morale, parce que cette conciliation se fait ou du moins commence sur le domaine de l'expérience, et ils ont dit dans leur enthousiasme précipité : voilà celui qui nous révèle le pourquoi de nos pensées. Et le xix*' siècle s'est fait kantien.
Mais cet enthousiasme, avons-nous dit, est un peu précipité. On s'est jeté sur la théorie de Kant
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commesur iiiiebaniuede sauvclage, etcelle barque est fragile. Loindc concilier la science et la morale, comme on pourrait le croire, la théorie de Kant ne sauve ni la première ni la seconde. De l'une et de l'autre elle ébranle du même coup les fondemenls éternels.
L'ambilion du savant qui éludie la nature est de dépasser le domaine toujours élroit de l'expérience, de s'élever à des formules ({ui valeni pour rav(»nir comme pour le présent et le passé, qui embrassent tous les temps et tous les lieux. L'objet de la science expérimentale aussi bien ([ue celui de la métaphysique,c'est l'absolu. Et Kant lui-môme l'a reconnu; c'est par là principalement qu'il diffère de D. Hume. Il n'est peut-être pas de philosophe qui ait marqué si fortement le caraclère inconditionnel des lois scientifiques. Or tout cela disparaît, tout cela se dissipe comme la brunit» du matin sous les rayons du soleil, si l'on en croit la solution qu'il donne luimême au problèm^de la coinuiissance ralionneUe. Son explication ne réussit qu'à dénaturer la chose qu'il s'agit d'expliquer. Tout est mobile, à son dire, tout est flottant dans le domaine de l'expérience; rien qui s'y soude d'une façon nécessaire. L'expérience ne contient que des agglutinations de faits et partant ne suftit à fonder que des vérités de fait. La question est donc de savoir si l'entendement, lors-