‹ L'Idée, ou Critique du Kantisme [microform]Chapitre 31 sur 50 · Locke, Entendement humain, 1. II. c. ix, l · texte numérisé non relu

Locke, Entendement humain, 1. II. c. ix, l

inKt: F/r phknomknk kmpiuiqi f.

distincte de la sensibilité; c'est affirmer que l'activité de l'esprit ne se borne pas à séparer ou bien à grouper des fragments d'images : c'est sortir de Tempirisme pour reconnaître un principe que Tempirisme ne contient pas, le pouvoirde faire Tabstrail.

L'empirisme n'exi)li(|ue pas l'idée en tant que chose abstraite. Rend il mieux compte de son universalité? Pour résoudre la question, il est bon de se rappeler que ce second caractère général de l'idée présente deux sens assez dilTérents.

Il y a quelque temps déjà, en visitant un aquarium, je regardais sautiller une vingtaine d'orfus dans un réservoir, élégants petits poissons tachetés de pourpre, aux mouvements rapides comme un éclair; j'en ai retenu le nombre. De plus, bien que certaines nuances qui les distinguaient les uns des autres, aient disparu de mon esprit, je me souviens encore des traits communs à cette vingtaine d'individus. Voilà un genre d'universalité, dont la seule signification est qu'un certain groupe de caractères se trouve réalisé dans un nombre déterminé de cas, qui s'obtient par un nombre donné d'observations et ne peut s'étendre que dans la mesure môme de ces observations, qui, par conséquent, si loin qu'on

i;ir)KE

la pousse, reste toujours essentiellement limitée. C'est une universalité scientifique ou de fait.

Mais l'idée n*est pas seulement universelle en ce sens, comme le supposent les empiristes modernes en maint passage de leurs écrits. Outre Tuniversalité qui consiste en ce qu'une idée soil réalisée, il en est une autre plus profonde, où se trouve la raison de la première, et qui consiste en ce qu'une idée soit réalisable. Outre l'universalité qui résulte d'expériences répétées et se borne à ces mêmes expériences, il y a l'universalité qne l'esprit dégage d'une seule observation, et qui du premier coup la dépasse de l'inlini. A l'universalité scientifique ou de fait s'ajoute l'universalité logique ou de droit. La vue d'une sphère suffit à susciter en mon intelligence l'idée de la sphère; el cette idée m'apparaîl du premier coup comme apte à se reproduire dans tous les temps et tous les lieux : j'y découvre sans autre recherche une éternelle possibilité.

Voilà les faits. Peut-on les interpréter, si l'on ne voit dans la conscience qu'un registre de la nature, si l'on n'y met que la faculté de percevoir des sensations et des fragments de sensations?

Une chose certaine, c'est qu'en se fondant sur une semblable hypothèse, on n'explique pas du tout ce que nous avons appelé l'universalité de droit.

IDÉE ET PHÉNOMÈNE EMPIUlQl E

Comment dépasser, en effet, le nombre des observations enregistrées? Comment conclure d'un certain nombre de cas donnés que ces mêmes cas peuvent se reproduire à l'infini, dans tous les temps et tous les lieux? Il suffit, dit on, qu'un fait existe une fois pour qu'on puisse le supposer une seconde, une troisième fois, à l'inlini : on a le droit de répéter sans cesse la môme hypothèse. Cela est vrai, mais pourquoi? In fait par lui-même n'enveloppe rien de possible, et partant ne garantit sa possibilité ni pour le passé, ni pour l'avenir, ni dans d'autres temps ou d'autres lieux que ceux où il s'est manifesté. Pris à l'état concret, un fait existe tout entier; il est donc tout entier individuel, il n'a rien qui puisse passer dans d'autres individus. Pris à l'état concret, un fait n'indique pas non plus qu'on puisse avec une matière dilTérente de la sienne réaliser quelque chose de distinct, mais de semblable à lui-même. Car il n'y a aucune raison de conclure de son existence à la possibilité delà matière dont sa copie doit être faite. On ne peut en inférer avec plus de droit cette convenance interne et logique d'attributs, qui est la loi fondamentale de tout être, sans laquelle, par conséquent, on ne sait encore s'il peut s'imiter. Car cette convenance n'est point une agglutination toute physique d'impre-^sions ou d'images; elle existe entre

i;iDEK

propriétés considérées en cilcs-mômes, isolées de toute condition individuonte : c'est un rapport entre termes abstraits. Un fait n'a donc par luiniôme ni communicabilitc ni imitabilité. Aussi longtemps qu'on l'envisage à l'état brut, on n'y découvre aucune raison de croire qu'il est encore réalisable; on ny découvre aucune trace de possibilité. Il est, on le constate : voilà loul. Partant il ne nous autorise point à supposer qu'il peut se répéter à l'infini dans tous les temps et tous les lieux. Il ne nous apprend rien de son universalité de droit. Pour arriver à cette généralisation absolue, il faut y découvrir une aplitude intrinsèque, inaliénable à l'existence; et comme cette aptitude ne tient pas à la réalité, mais à l'essence de la réalité, comme elle est d'ordre logique et abstrait, il faut, pour la voir, dépasser la région des images, reconnaître à l'esprit le pouvoir d'isoler du concret les propriétés

du concret.

L'empirisme ne s'élève pas jusqu'à l'universalité de droit. Explique-t-il du moins l universalité de fait? On a constaté que plusieurs espèces de plantes et d'animaux ont conservé le même type à travers les longs intervalles des périodes géologiques. On a découvert qu'un certain nombre de corps chimiques, l'hydrogène, le fer, le sodium,

IDÉK KT PHKNOMKNfc: EMPIRIQL K

par exemple, se rencontrent dans le soleil à trentecinq millions de lieues de notre planète, et bien au delà dans des mondes dont la lumière a mis des siècles à nous parvenir. On est assuré par les raies du spectre que la lumière des astres présente les mômes propriétés que celles des corps que nous brûlons. Poussé par un désir insatiable de confondre et de dominer la nature, l'homme marche sans relâche à la conquête de Tinconnu ; il va sans cesse élargissant le domaine de son savoir à travers le temps et l'espace ; par son travail acharné, il réussit à découvrir que les phénomènes qu'il a d'abord observés sur cette terre, se retrouvent dans d'autres mondes avec les mêmes caractères, qu'ils se sont produits jadis dans les siècles les plus reculés. Où est cette muse cachée qui nous suggère à mut instant qu'il reste encore quelque chose à découvrir? Quelle est cette force qui nous entraine sans cesse au delà de ce que nous savons déjà? Peut-on expliquer que l'homme cherche toujours à dépasser le nombre des faits connus, si sa conscience n'est que la faculté de voir le concret, de combiner ensemble les éléments du concret? Nous ne le pensons pas. Pour que l'esprit se mette en branle, pour qu'il tende vers autre chose que ce qu'il possède déjà, il lui faut un idéal à poursuivre. La cause efficiente ne suffit pas à expliquer le dé-

i;iDKK

veloppement de notre activité mentale : il y faut joindre la cause finale. Nous n'allons , nous ne pouvons aller que vers ce que nous connaissons de quelque manière : ignoti nulla cupido, suivant le vieil adage. Or, supposé que nous n'ayons que la puissance de constater et de combiner des faits déjà constatés ; supposé que l'esprit ne saisisse dans les faits aucune notion de possibilité, qu'il n'y découvre aucune aptitude à se réaliser derecliel, qu'il ne parvienne pas d'abord à l'universalité de droil, il n'aura jamais la pensée de chercher s'il existe ailleurs des phénomènes analogues à ceux qu'il connaît déjà, il ne sortira pas du champ des impressions passivement recrues, il n'arrivera pas à l'universalité de fait. Nous cherchons le réel, parce que nous connaissons le possible. Qui ne connaît que le réel, n'a pas d'énergie pour aller plus loin ; ce n'est pas en vertu de son activité qu'il fait de nouvelles découvertes : son expérience croît d'une manière toute passive, à mesure que les circonstances lui offrent d'elles-mêmes des cas qui présentent des caractères communs. Encore cette universalité restreinte n'est-elle qu'un nom, si l'on y regarde de près. Comme on l'a déjà vu au sujet du Kantisme, c'est une illusion de croire qu'il y a dans la nature des caractères communs. Tout y existe, qu'on le remarque bien ; tout y est de tout

IDKF FT PHKN()MÈNE KMPIHIQI'K

point individuel. Si je regarde deux surfaces également blanches, par exemple, deux feuilles de papier encore intactes, de même forme et de même dimension, je n'ai pas par là même un caractère commun, je n'ai pas par là même un universel. La couleur de la première feuille lui reste inhérente, lui appartient toujours, continue à faire partie de son intégrité physique. Et il en est de même de la couleur de la seconde feuille. J'ai beau considérer ces deux objets ; tant que je les envisage dans leur totalité concrète, les qualités que j'y perçois, restent toujours aussi distinctes, aussi nettement inhérentes à leurs sujets qui sont distincts. Elles ne s'identifient pas par elles-mêmes dans ma conscience de manière à ne faire qu'une représentation. Si elles deviennent pour moi quelque chose d'un, c'est en vertu d'une élaboration que je fais subir à la réalité, c'est en vertu de l'activité de mon intelligence.

Mais, si cette analyse est fondée, s'il est vrai que la réalité n'a pas de caractères communs par elle-même, ne faudra t-il pas admettre que les animaux sont aussi bien que nous doués de la faculté d'abstraire, qu'entre Thomme et la bête il n'y a qu'une dilTérence accidentelle?

(iC qu'on ne peut nier, c'est que les animaux généralisent de quelque manière. Les hirondelles ne

i;iT)KK

font pas toujours leurs nids avec la môme boue et les mômes crins. Un chien sait reconnaître toutes les variétés de sa race : il se comporte à l'égard du danois comme à l'égard du plus petit roquet. 11 n'est pas jusqu'aux micro-organismes, jusqu'aux mono-cellulaires dont a parlé M. Hinet, qui ne donnent quelques indices de généralisation: car la nourriture qu'ils absorbent n'est pas toujours absolument identique à elle-môme. Mais comment se fait la généralisation chez les animaux ? Est-il certain que chez eux, comme chez nous, elle soit le résultat d'une abstraction ! Ne se peut^il pas (ju elle tienne à des causes d'un ordre absolument dilTérent? Le propre de l'intelligence, avons-nous dit, c'est de^/t'couvrir : elle abstrait, et l'abstraction nous conduit du fait au possible et du possible, par une série d'hvpolhôses, à d'autres faits A-t-on véritablement prouvé que tel soit le processus de la conscience animale ? Nous ne le croyons pas. Aucune des nombreuses et délicates expériences qu'on a faites sur ce point, ne nous semble décisive. Il en est môme qui tendent à démontrer que l'animal est dépourvu de toute faculté d'invention. Voici ce que nous lisons dans M. Romanes sur le sphex dont chacun connaît le talent chirurgical : « Un sphex creuse un tunnel, s'envole et cherche sa proie qu'il rapporte paralysée par son dard jusqu'à l'orifice de

iin:i: ET iMiK.NuMKM-: KMiMiuun:

son tunnel ; mais avant d'y introduire sa proie, il y entre seul pour voir si tout est bien. Pendant que le sphex était dans son tunnel, M. Fabre éloigna un peu la proie ; quand le sphex ressortit, il ne tarda pas à retrouver sa proie et l'apporta de nouveau jusqu'à l'orifice ; mais alors il sentit de nouveau le besoin d'aller vérifier encore l'élat du tunnel, vérifié à l'instant môme; et aussi souvent que M. Fabre iclira la proie, aussi souvent toute l'opération fut recommencée, de sorlequele malheureux sphex vériiia létal de son tunnel quarante fois de suite. Quand M. Fabre enleva définitivement la proie, le sphex, au lieu de chercher une proie nouvelle et de se servir de son tunnel achevé, se sentit obligé de suivre la routine de son instinct. Avant de creuser ww autre tunnel, il boucha complètement l'ancien, comme si tout était bien malgré (ju'il fût entièrement inutile ne renfermant pas de proie pour les larves '. » Il nous semble difficile de surprendre plu^ clairement chez lanimal le manque absolu de toute invention, le fonctionnement passif et subi d'une sorte de mécanisme mental. Sir John Lubbock, dans son travail intitulé: Fourmis, guêpes^ abeilles, cite un autre fait qui a la môme signification, a Ayanl laissé quelque temps, dit-il,

I. UoMANEs, Evolution mcUale des animaux, p. il"» de la traJ. l'nincaisc.

i;ii)KK

IDKK ET IMIKNOMKNK EMPIUKJLK

un nid de fourmis sans nourriture, je mis du miel sur une petite planchette de bois, entourée d'un petit fossé de glycérine large d'un demi-pouce et profond d'environ i/10; sur ce fossé je plaçai un pont de papier, dont une extrémité reposait sur la terre meuble. Cela fait, je mis une fourmi au miel cl aussitôt une petite troupe se rassembla, mais sans pouvoir traverser ; il ne leur vint pas à l'idée de faire soit un pont soit une digue à travers la Hycérine, au moyen de la terre meuble que je leur avais donnée si à propos. Cela me surprit beaucoup, étant donnée tout^' l'ingéniosité avec laquelle elles se servent de la terre dans la construction de leur nid '. » Trouve-ton dans une expérience de cette nature la moindre trace de cette puissance d'abs- Iraction dont nous constatons en nous le perpétuel exercice et d'où la pression du besoin fait jaillir sans cesse quelque expédient nouveau ? Ce qui semble résulter le plus clairement des études nombreuses qu'on a entreprises de nos jours sur l'instinct des animaux, c'est qu'ils ignorent l'universel, c'est qu'ils n'ont pas d'intellect actif. Leur travail porte toujours sur un même genre très restreint d'objets, dont l'extension ne s'accroît pas. S'ils généralisent dans une certaine mesure, le fait tient sans

Page 1