‹ L'Idée, ou Critique du Kantisme [microform]Chapitre 32 sur 50 · Edition française, t. H, p · texte numérisé non relu

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doute à ce que le même ordre de représentations, atteignant pour ainsi dire leur conscience au même point, y produit toujours le même sentiment, le môme appétit, la même série de mouvements.

Quoi qu'il en soit de la conscience des animaux, qui sera toujours un mystère pour nous, ce que nous avons dit de la conscience humaine ne s'en trouve pas ébranlé. 11 reste vrai que non seulement nous constatons la réalisation de certains caractères en divers temps et divers lieux, mais encore que nous nous faisons de ces mêmes caractères une seule et même notion, où nous les voyons réalisables à l'inlini, dans tous les temps et tous les lieux. Il reste vrai que l'empirisme n'explique ni cette possibilité logique qui d'un bond nous élève jusqu'à l'absolu, ni cet accroissement continu, mais toujours limité des cas déjà constatés, que nous appelons universalité de fait. Car cette seconde universalité ne peut s'étendre que si la première existe déjà et se dresse devant l'intelligencecomme un idéal à poursuivre. On peut toujours soutenir (ju'aussi longtemps qu'un esprit s'arrête au concret, il ne s'y produit aucune espèce d'universel ; car si l'universel convient à toute une classe, il n'en est pas moins un. Or, dans la conscience et dans la nature, avant toute élaboration mentale, les qualités les plus semblables sont encore distinctes.

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L'universalité ne Irouvo pas de place dans la théorie empiriste. Partant la nécessité que nous appelons intrinsèque ne s'y rencontre pas non plus; car ce genre de nécessité consiste en ce que ridée ne puisse cesser d'èU-e possible, c'est-à-dire universelle; elle n est autre chose que la manière dont l'universalité se rapporte à lidée. D'ailleurs, c'est là un point qui semble avoir échappé entièrement à l'attention des empiristes. Ils n'ont pas cherché ce qu'il significparce qu'ils ne l'ont pas vu. En revanche, les empiristes ont fait de nombreux efforts pour interpréter cet autre genre de nécessité qui constitue la liaison de nos idées, et qui fonde la plupart de nos jugements. Suivons-les sur ce terrain et voyons jusqu'à quel point leurs hypothèses sont heureuses : cherchons s'ils expliciuent mieux la nécessité de rapport que la nécessité intrinsèque.

On voit dès l'abord qu'une théorie qui ne dépasse pas les limites du concret, peut difficilement contenir la réponse du problème. Les idées, avonsnous dit, ne sont pas les images. Nous les percevons^ dans les images ou données empiriques; mais elles en diffèrent. Les idées sont des termes à part,

IDKK ET PHKNOMKNE KMIMHIQl E

et, par conséquent, forment un ordre de rapports à pari. Toutefois ne nous contentons pas de déduire. La question porte en (die-méme le principe de la solution. Kssavons de \\ découvrir.

D'après Herbert Spencer, qui a donné à Tempirisme sa forme la j)lus heureuse, deux représentations qui ne s'évoquent pas toujours Tune l'autre, qui ne sont pas encore dans un état parfait de cohésion, constituent un souvenir. Deux représentations, dont la première conduit invariablement à la second«\ qui forment un groupe indissoluble, constituent un principe. S'il se rencontre en nous des associations (Micore chancelantes, et d'autres qui sont ou du moins paraissent délinitivement fixées, il faut (M) chercher la l'aison dans l'expérience elle-même. Les premières se composent de ternies qui ne se présentent pas toujours dans le même ordre. Les secondes sont l'effet de certaines énergies, qui , depuis que l'être conscient est sorti de l'homogène, se manifestent toujours à lui dans le même rapport de simultanéité ou de succession. Ces associations vont se consolidant sans cesse pendant le cours entier des Ages. Les représentations qui les forment se sont enchaînées, rivées l'une à l'autre. Contre l'teuvre de tous les siècles et de toutes les généralions, nous ne pouvons rien et nous déclarons nécessairement lié ce que notre faible individualité

L'IDÉE

ne saurait rompre. Pourquoi voyons nous chaque chose sous la double forme de l'espace et du temps? Parce que l'espace et le temps se sont toujours mêlés h tout ce que le genre humain a jamais imaginé ou senti. 11 en va de m^me de la causalion qui ne peut être que la succession invariable de certains phénomènes. Ainsi l'expérience suflit d'elle môme à élever en nous tout rédifice de nos connaissances : elle fait nos idées et leur liaison .

Cette théorie a pour elle, comme beaucoup d'autres, le prestige fascinatour de la science. Mais qu'on lui fasse subir le contrôle des faits, qu'on la mette à l'épreuve de l'observation intérieure, et l'on remarquera bien vite qu'elle est à la fois gratuite,

incomplète, erronée.

S'agit-il de simples images, essaie-t-on, par exemple, de répéter une formule apprise par cœur; l'attention qu exige une action de ce genre est à peu près nulle. Elle devient de moins en moins nécessaire, à mesure que la mémoire est plus sûre. 11 se peut même que son intervention soit nuisible. 11 suffit parfois de penser h ce que l'on déclame pour que la chaîne des représentations se brise, et que tout se dissipe. Veut-on comprendre, au contraire? Est-il question de trouver une vérité ou de la concevoir à nouveau? il y faut de la réllexion, rien n'avance que par là. La série des phénomènes

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ne se produit plus en nous sans nous. Elle commence avec l'eiïorl de la pensée, se développe et finit avec lui.

(le n'est pas tout. Supposez qu'on fasse apprendre à un enfant quelques chapitres de géométrie, sans lui donner l'intelligence des théorèmes qu'ils contiennent, qu'arrivera-t-il? Cet enfant sera capable (le réciter les pages qu'il a gravées dans sa mémoire. Mais là s'arrêtera son pouvoir; on aura beau le presser de questions, il n'ira pas plus loin. Qu'on vienne au contraire à lui démontrer les vérités dont il ne lient encore que l'écorce matérielle, aussitôt s'éveillera dans son esprit toute une série d'idées, et de rapports d'idées que la simple intuition des ligures ne lui révélait pas. Puis, s'il est supérieurement doué, si c'est un Pascal par exemple, il dépassera d'un bond la frontière des impressions acquises et s'en ira avec ce qu'il sait à la découverte d'idées qu'il n'avait jamais eues, qu'il n'avait encore trouvées ni dans l'expérience intérieure ni dans l'expérience extérieure.

Non seulement la série des idées ne se déroule pas automatiquement comme celle des images, non seulement elle nous emporte plus loin que la série des images; mais encore <dle nous permet de la contrôler, de l'invertir. L'intelligence intervient de son chef dans le domaine de l'imagination, dé-

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fait les poupes que le temps y a cousoUdés, pour on laire d'aulrcs plus conformes à ses lois. A ne consulter que rexpérience. le Soleil .m. dépasse pas en grosseur une meule de moulin. Le raisonne- „.enl nous révèle que son volume vaut 1.300.000 fo.s celui de la Terre. On a cru, pendant de longs siècles otsurla foi de l'expérience la pins invariable, que la Terre était immobile au centre du monde, qu .1 n-y avait pas. qu'il ne pouvait y avoir d'ant.podes. Lo raisonnement fondé sur l'observation, ma.s la dépassant de l'inlini. est venu nous apprendre que e-élait nue double erreur. La science est ple.ne de trouvailles de cette nature, et plus elle grandit plus elle s'alTermit. plus aussi elle en accro.l le

nombre.

D'où viennent ces dilïérences signiftcalives? A

quoi tient que nous assistons au déroulement des

images, tandis que nous produisons le déroulement

des idées? Pourquoi les images sont- elles stériles

et les idées fécondes? Gomment pouvons -nous a

raide de nos idées conlrùler l'ordre des images?

Ces trois faits dérivent d'un autre fait, qu'on a

perdu de vue, mais qu'on ne saurait contester :

nous percevons le lien de nos idées, nous ne perce-

vons pas celui des images. Si je vais de la pensée à

ridée d'être, à l'idée de conscience, et de quelque

objet qui termine cette conscience, c'est que la

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pensée enveloppe ces différentes choses dans son concept. De même, 2+3 évoquent en moi l'idée de o, parce que la somme de ces deux nombres donne nécessairement un autre nombre et rien qu'un, qu'on est convenu d'appeler cinq. Il existe on Ire mes idées comme une traînée de lumière qui me permet de passer de l'une à l'autre, et de voir par où j'v passe. VA voilà comment je suis à même de découvrir non plus seulement par l'expérience, non plus seulement par voie de constatation, mais par voie de déduction. Voilà comment on a créé les sciences mathématiques et comment on les développe à chaque instant. C'est aussi sur l'intuition (lu lien des idées que se fonde nécessairement toute métaphysique. On s'élève au-dessus des faits en suivant avec attention la trame multiple et délicate des idées qu'ils contiennent ou qu'ils impliquent de quelque manière. 11 en est tout autrement de l'ordre des images. Quand je prononce le nom de rose, l'image de l'une de ces fleurs s'éveille en moi; et réciproquement, si je vois une rose, je m'en rappelle le nom. Mais pourquoi cette évocation mutuelle? Je l'ignore, ou si j'en sais quelque chose, c'est à l'aide d'hypothèses fondées sur de vagues et longues inductions. Je ne vois bien qu'une chose, la contiguïté d'une rose et de son nom. La raison pour laquelle le signe et l'objet s'appellent

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fait les groupes que le temps y a consolidés, pour on laiie d-autrcs plus conformes à ses lois. A no consulter .lue rexpérience, le Soleil m; dépasse pas ,n grosseur une meule de moulin. Le raisonnement nous révèle que son volume vaut 1 .300.001. fois celui de la Terre. On a cru, pendant de longs siècles Ptsurla foi de l'expérience la plus invariable, que la Terre était immobile au centre du monde, qu'il n'y avait pas, qu'il ne pouvait y avoir d'antipodes. Le raisonnement fondé sur l'observation, mais la aépassant de l'inlini. est venu nous apprendre -lue célail une double erreur. La science est pleine de houvaiUes de celte nature, et plus elle grandit, plus elle s'attermit. plus aussi elle en accroît le

nombre.

D'où viennent ces diiïérences significatives? A quoi lient que nous assistons au déroulement des images, tandis que nous produisons le déroulement des idées? Pourquoi les images sont elles stériles et les idées fécondes? Comment pouvons -nous à Vaide de nos idées contrôler l'ordre des images? Ces trois faits dérivent d'un autre fait, qu'on a perdu de vue, mais qu'on ne saurait contester : nous percevons le lien de nos idées, nous ne percevous pas celui des images. Si je vais de la pensée à ridée d'être, à l'idée de conscience, et de quelque objet qui termine cette conscience, c'est que la

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pensée enveloppe ces différentes choses dans son concept. De même, 2 -f 3 évoquent en moi l'idée (le o, parce que la somme de ces deux nombres donne nécessairement un autre nombre et rien qu'un, qu'on est convenu d'appeler cinq. Il existe enlre mes idées comme une traînée de lumière qui me permet de passer de l'une à l'autre, et de voir par où j'y passe. Kt voilà comment je suis à même de découvrir non plus seulement par l'expérience, non plus seulement par voie de constatation, mais par voie de déduclion. Voilà comment on a créé les sciences mathématiques et comment on les développe à chaque instant. C'est aussi sur l'intuition du lien des idées que se fonde nécessairement toute métaphysique. On s'élève au-dessus des faits en suivant avec attention la trame multiple et délicate des idées qu iis contiennent ou qu'ils impliquent de quelque manière. Il en est tout autrement de Tordre des images. Quand je prononce le nom de rose, l'image de l'une de ces tleurs s'éveille en moi; et réciproquement, si je vois une rose, je m'en rappelle le nom. Mais pourquoi cette évocation mutuelle? Je l'ignore, ou si j'en sais quelque chose, c'est à l'aide d'hypothèses fondées sur de vagues et longues inductions. Je ne vois bien qu'une chose, la contiguïté dune rose et de son nom. La raison pour laquelle le signe et l'objet s'appellent

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Tun l'autre, reste dans le domaine de rinconscient. Aussi, qu'un beau jour la vue d'une rose vienne h ne plus m'en suggérer le nom, je ne trouve aucun moyen précis de le faire réapparaître. Je manque de fil conducteur pour aller d'une image à une aulre image : je n'invente pas avec de simples images. Les empiristes dénaturent le vrai rapport du lien logique à la conscience. Us en font un inconnaissable; son essence est d'être connu. Que devient, d'après leur tbéorie, le caractère interne de ce lien ? Le témoignage formel, indiscutable de la conscience, c'est qu'il est absolu, c'est qu'il n y a ni temps ni lieu où ce lien puisse changer. Ce fait conserve-t-il encore son caractère original, si l'on ne voit dans l'idée qu'une simple image? Non. Sur ce point, comme sur les autres, sur ce point fondamental l'empirisme est en défaut. Qu'on allonge autant qu'on voudra les périodes géologiques, qu'on multiplie à plaisir le nombre des siècles qui nous séparent de l'origine du monde, qu'on attribue au cours de la nature la régularité la plus ^rigoureuse, on ne fera jamais que deux phénomènes qui se sont une fois produits dans un simple rapport de contiguïté, qui n'ont entre eux d'autre relation que leur contact physique, acquièrent à la longue et par la seule force de leur durée une liaison véritablement nécessaire. Au bout de cent millions

IDKK ET PHÉNOMÈNE EMPIIUOIE

d'années, ils seront comme au début l'un à coté de l'autre, sans dériver l'un de l'autre. Le temps, ne faisant que répéter les mêmes phénomènes dans le même ordre ne suffit pas à changer la simultanéité ou la succession en dépendance essentielle. Tout ce qui peut résulter d'une longue contiguïté de deux représentations, c'est une sorte de soudure de plus en plus intime, et cette solidarité toute physique ne change de nature qu'aux yeux de l'imagination. La raison n'y voit toujours qu'une simple agglutination, qu'une liaison de fait.

i)u dira peut-être que le lien de nos idées n'est pas une dépendance objective, qu'il le faut situer dans l'ordre des tendances, non dans celui des représentations. On dira peut-être que la nécessité logi([ue n'est autre chose qu'une habitude, qui a fini avec le temps par devenir un besoin irrésistible, l'ue sorte de contrainte. Mais alors on se heurte à de nouvelles difficultés : on admet des jugements qui consistent en ce qu'étant données deux représentations en simple rapport de fait, nous nous sentons forcés d'affirmer un rapport de nécessité. Or, nous l'avons déjà mis en lumière, une interprétation de celte nature est de tous points contraire aux données de l'observation. Ce n'est pas dans la région de nos tendances, mais entre nos idées elles-mêmes que réside le lien de nos idées.

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