‹ L'Idée, ou Critique du Kantisme [microform]Chapitre 36 sur 50 · Le Positivisme et la science expérimentale^ t. I, p · texte numérisé non relu

Le Positivisme et la science expérimentale^ t. I, p

2. Voir dans ïlntellect actif, p. 123-135, quelques hypothèses sur la nature de l'opération intellectuelle par laquelle on passe du réel au lo;^ique; ici nous nous arrêtons à ce qui est certain. Voir aussi la thèse du R. P. Peillaube, intitulée Théorie des concepts, dont l'auteur essaie de fournir une interprétation me'taphysique de l'abstraction. Notre avis, à nous, est que l'acte original par lequel l'intelligence opère sur les données empiriques, résiste, comme l'émotion ou l'acte libre, à toute définition vraiment positive : il y reste un résidu impénétrable.

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vivons. Enfin, il va plus loin que l'innéisme, où l'on se contente d'imaginer soit des idées, soit des formes a prioii : il pénètre jusqu'à l'activité de lentondement, et montre d'une manière assez précise comment il fa(^onn^ 1 intelligible. Et ces trois traits de supériorité nous suffisent. Vouloir tout expliijner, c'est tenter un effort qui dépasse l'humaine nature. On ne sait le dernier pounjuoi de rien; et, si toute science débute par l'ignorance, c'est aussi là qu'est son terme.

Notre esprit es! doué d'une certaine puissance d'analyse qui part du concret, mais le dépasse ; qui pénètre jus(|u'à sa nature et la saisit en ellemême, à l'exclusion de toute autre considération. L'abstrait est le résultat de l'activité mentale.

Mais ridée n'est pas seulement abstraite, elle revêt dans l'entendement un autre caractère, (jui paraît encore plus original et plus éloigné des êtres individuels. L'idée est quehiue chose d'un qui convient d'unecerinino manière à une multitude indéfinie d'individus, (|ui peut se réaliser dans tous les temps et tous les lieux, et autant de fois (jue l'on voudra : l'idée est universelle. D'où vient ce nou~ veau caractère? Nous avons passé du concret à

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Tabstrail; comment passer de l'abslrail à l'universel ?

Le moyen de résoudre celte épineuse question, contre laquelle sont venus se briser tant de généreux eiïorts, c'est d'en préciser le sens.

L'universalité ne consiste pas en ce qu'une idce en soi se puisse répandre identique à elle-même dans une série indéfinie d'individus. Par exemple, l'universalité de l'essence humaine n'est pas une propriété en vertu de laquelle cette essence descend des hauteurs de l'absolu pour se communiquer à tous les hommes qui existent ou peuvent exis'er. Comme on l'a vu à propos de l'idéalisme hégélien, les individus sont clos en eux-mômes, chacun d'eux a le monopole de l'étoiïe dont il est formé. Ma conscience n'est pas et ne peut être celle de mes voisins; et il en va de même pour tout le reste. Chaque être est incommunicable, chaque être reste lui-même, aussi longtemps qu'il est. Si l'on veut comprendre ce que c'est que l'universalité, il faut s'en faire une notion moins métaphysique; il faut éviter de prêter aux choses une unité qui n'a de sens que dans la pensée. L'universalité ne consiste pas dans la possibilité de réaliser le même, mais le semblable. Je trace un cercle sur un tableau, et je conclus que l'on peut tracer d'autres cercles pareils à celui-là, qu'on le peut à lindélini. Je vois une

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rose dans un jardin, et j'infêro que, puisqu'il existe une rose au monde, il n'y a pas de répugnance interne à ce qu'il en existe d'autres, et d'autres encore, pourvu qu'il se trouve une puissance capable de les produire dans la nature. Sous le choc des faits s'éveille en ma pensée l'essence logique des faits, et ce type idéal lui-même m'apparaît doué d'une aptitude naturelle à devenir l'exemplaire d'autres cas analogues. L'universalité, c'est l'imitabilité.

Dès lors le problême devient plus facile; la notion d'imitabilité peut, comme l'abstrait, s'expliquer par l'activité mentale^

D'abord l'expérience la contient d'une certaine manière; elle a son fondement dans les individus eux-mêmes. Soit une statue de Jeanne d'Arc, celle de Marie d'Orléans, ('ette statue enveloppe dans sa réalité physique quelque chose d'essentiellement imitable : la preuve, c'est qu'on en a fait et qu'on peut encore en faire des copies et de toutes dimensions. Et il en est ainsi de chaque phénomène une fois donné. Il s'agit donc simplement de savoir comment l'intelligence élève à l'état logique ce que l'expérience renferme à l'état physique. Or, ce procédé, on le peut indiquer. Qu'y a-t-il d'imitable dans les objets réels, par exemple dans le chef-d'œuvre dont on vient de parler? Ce n'est pas

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la matière dont il est fait, ce n'est pas non plus ce principe intime et mystérieux en vertu duquel celle matière est tel morceau de bronze et non un autre ; car ces deux choses peuvent changer, et la possibilité de reproduction demeure tout entière. Ce qui s'imite dans les individus, c'est leur forme, c'est l'idéal qu'ils représentent, c'est leur essence. Par conséquent, on est sur le chemin qui mène à la découverte de l'imitabilité, quand on a le pouvoir de découvrir dans les faits l'essence des faits. Or, ce pouvoir, c'est toute l'intelligence.

Telle est, nous semble-t-il, la véritable interprétation de l'universalité; et de celte interprétation découlent deux conséquences qu'il est bon de

formuler.

D'abord, elle nous révèle en quel sens l'idée esl une pour tous les êtres qu'elle signifie, en quel sens elle est multiple. Je n'ai qu'une seule el môme idée du cùne. Il me suffit de concevoir le cône une bonne fois pour y voir qu'il est réalisable dans tous les temps-et tous les lieux, autant de fois que l'on voudra. Mais on ne peut dire en aucune manière que l'idée du cône qu'a Pierre ou Jean soit identique à celle dont j'ai moi-même conscience. Que je considère cette idée entant que pensée, ou bien en tant que représentative d'une chose qui diffère de mon être, elle est toujours mon acte et partant

IDÉE ET PHÉNOMÈNE EMPIRIQUE

ne peut exister qu'en moi. En d'autres termes, il n'y a qu'une idée d'une seule chose chez un seul individu; il y a plusieurs idées d'une seule chose chez plusieurs individus.

De plus, la même notion de l'universel nous éclaire sur la difficulté que les réalistes du moyen Age élevaient contre l'individualité de la raison. Si l'idée est universelle, disaient-ils, ne faut-il pas que la conscience qu'elle informe le soit aussi? L'objection nous paraît irréfutable pour qui voit dans l'universel une sorte d'entité platonicienne qui se trouve numériquement la même dans plusieurs individus. Mais elle pcid sa force, dès qu'on attribue à cette notion un sens plus psychologique. Si l'universalité d'une idée n'est que son aptitude indéfinie à servir d'original, si cette idée elle-même n'est autre chose que le concret moins l'existence, c'est-à-dire le concret incomplètement perçu, elle reste encore particulière à sa façon, et la pensée ne se perd pas dans le grand tout pour la concevoir.

H nous resteiiparlerde la nécessité. Il y a d'abord, comme nous l'avons vu plus haut, une sorte de nécessité, qui consiste en ce que chacune de nos idées soit éternellement supposable et que nous

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appelons intrinsèque. De celle-là nous n'avons que quelques mots ù dire. Elle a son fondement dans l'universalité elle-rac^me. Elle en est un corollaire immédiat ou plutôt un aspect. On ne conçoit pas, en effet, qu'une chose qui est de sa nature apte à Texistence, puisse un seul instant cesser de l'être. On ne conçoit pas qu'une convenance logique une fois donnée vienne h ne plus se produire, les termes étant de nouveau mis en présence. Bossuet a dit: (( Qu'un moment rien ne soit, éternellement rien ne sera. » On peut dire avec le même droit : qu'une chose soit un moment possible, éternellement elle le sera.

L'esprit est doué d'une puissance d'analyse, en vertu de laquelle il s'élève de l'universalité h la nécessité intrinsèque : Il l'invente. En est- il de même de la nécessité de rapport? Cette question demande un peu plus de détails. Pour la traiter avec bonheur, il faut d'abord délimiter le domaine de la nécessité. On Ta trop élargi ; on a voulu t«iut ramener à la nécessité dans l'esprit et dans les choses, afin de tout ramener à l'unité, et Ton s'est vu contraint de recourir à des théories erronées, pour expliquer des rapports logiques (jue la conscience dément. Parcourons nos différents ordres de connaissances et cherchons avec soin où se trouve la vraie nécessité, où elle ne se trouve pas.

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En mathématiques, il n'y a place que pour la nécessité. Si j'affirme que dans tout triangle la somme des angles est égale à deux droits, ce n'est pas pour l'avoir constaté à différentes reprises, un rapporteur à la main. Si je conclus que, dans une équation quelconque, le produit des extrêmes est égal au produit des moyens, ce n'est pas pour l'avoir toujours vu ou éprouvé. En mathématiques, nous saisissons quelque chose de plus que nos idées : nous percevons leurs rapports, et ces rapports sont absolus. Une figure géométrique une fois donnée, mon entendement s'élève de lui-même aux idées qu'elle contient, et voit dans ces idées une connexion qui ne peut être que ce qu'elle est. Je passe de l'égalité des angles correspondants à celle des angles alternes-internes, de l'égalité des angles alternes-internes à celle des angles alternesexternes, parce que je vois entre toutes ces choses une relation nécessaire. Et il en va de même de toutes les vérilés mathématiques. L'esprit y prend pied dans l'expérience et monte à l'infini dans le ciel de l'idéal, conduit par la lumière éternelle des idées.

On peut dire aussi, bien que pour un motif un peu différent, que tout est nécessaire en metaphysique. La métaphysique n'a pour objet ni les faits, ni les lois des faits; car tout cela relève du

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monde phénoménal. Au sens précis du mot, la métaphysique est la science de la substance. Or, comment connaissons-nous la substance? Dire que nous la voyons à l'état nu, c'est un rrve; car tout agit dans la nature, en nous et en dehors de nous, tout s'enveloppe d'activité. La substance à l'état nu ne peut être que le produit d'une élaboration mentale, un extrait de quelque autre donnée qu'ellemême. D'autre part, atteignons-nous la substance dans son activité? Il est bien difficile de s'en rendre compte. Tout dépend de la nature du mode. 11 s'agit de savoir si le monde n'est que la substance elle-même dans tel état ou si c'est une réalité qui s'en distingue, bien qu'elle en dérive. Il s'agit de discerner si le mode n'est que l'être de la substance ou s'il a son être à lui. Or, sur cette question les philosophes ont toujours été divisés et l'on ne voit aucun moven de les mettre d'accord. Le problème n'a pas de solution. Pour le résoudre, il faudrait pénétrer une bonne fois au delà du modo, aller jusqu'il la substance elle même, en devenir pour ainsi dire la conscience et voir comment elle produit. Mais un voyage de cette nature dans le pays des noumènes est plus difficile que ne l'était le retour des Enfers pour le pieux Enée. Entre la substance et notre conscience il y aura toujours une barrière infranchissable. Les objets extérieurs

IDÉE ET PHÉNOMÈNE EMPIRIQUE

demeurent séparés de nous et par leurs propres maniiestations et par les impressions subjectives qui nous les font connaître. Notre propre sujet est plus près de nous ; mais il reste vrai que nous ne le connaissons' que dans ses actes. De quelque substance qu'il s'agisse, il arrive toujours que le mode qui nous la révèle, est aussi le voile qui nous la cache. Mais si nous n'avons aucune intuition de la substance, si nous ne la saisissons ni en ellemême ni dansses modes, quel moyen de l'atteindre? Nous pouvons d'abord, en remontant des faits à leur cause, nous former de cette cause une certaine idée. Puis nous pouvons analyser cette idée, en développer le contenu, comme nous le faisons des concepts mathématiques eux-mêmes. C'est ainsi qu'on a toujours remonté des phénomènes du monde à l'existence d'une cause première, d'une cause qui ne dépend plus d'aucune autre, qui porte en elle-même la raison de son être, et que, ce concept une fois acquis, on en a toujours inféré qu'il implique nécessité, immutabilité, éternité. C'est ainsi que Platon lui même observe dans son Phédon que Tâme vit dans un commerce intime et perpétuel avec les idées, qu'elle est de la famille de la vérité, et que, ce fait observé, il essaie d'en conclure que l'ame doit avoir quelque part au sort de la vérité, qu'elle doit être immortelle. Mais ces

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deux procédés très imparfaits sont les seuls que nous puissions appliquer à Tétude de la substance; là est la limite de notre esprit. Par conséquent, passer de l'etTet à la cause et déduire, c'est toute la métaphysique. Or, il n'y a que du nécessaire dans ces deux opérations.

En va-t-il ainsi de la science de la nature? Peut-on soutenir que dans la science de la nature, aussi bien qu'en mathématiques et en métaphysique, tous les groupes d'idées présentent un caractère apodictique? Un fait certain, c'est qu'il y a dans cet ordre de connaissances certaines liaisons d'idées qui sont vraiment nécessaires. Telles sont celles qui se fondent sur une relation causale entre deux cas. Si l'on a une fois constaté que sous la pression de l'atmosphère une' colonne de mercure s'élève dans un tube vide à 0°^76, il faut bien que toutes les fois que l'atmosphère et le mercure se seront replacés dans les mêmes conditions, le même

effet se produise.

Mais ces cas de causation sont beaucoup plus rares qu'on ne le pense d'ordinaire. Malgré l'application la plus minutieuse des règles de Bacon, malgré la perfection des instruments dont on dispose à l'heure actuelle et l'attenlion scrupuleuse avec laquelle on s'en sert, il arrive souvent que la nature déjoue nos calculs et nous fait prendre pour la

IDÉi: KT PHÉNOMÈNE EMPIHIULE

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cause ce qui n'en est que raccompagnemenl. On croit avoir démontré, par exemple, que la cause du son est un mouvement, et l'on en doime celte preuve que. lorsqu'on perçoit un son, on observe des vibrations dans le corps qui le produit. Mais qui nous dit que ces vibrations que saisit le tact ou la vue, sont aussi ce qui aiïecle l'ouïe? Pourquoi ne verrait- on pas dans les ondulations que subit une cloche au contact de son marteau un mode parallèle à la cause de notre sensation auditive? Serait-ce que le son ne signifie plus rien, quand on le projette hors de la conscience? Mais c'est là une manière de voir qui n'a pour elle que l'autorité de l'habitude. Si le son, je ne dis pas le sentiment du son, peut être un mode de notre nature, pourquoi ne serait-il pas aussi un mode des choses? La môme observation s'applique à la théorie moderne de la lumière. Rien ne prouve qu'il n'y ait pas dans les corps quelque chose de spécial qui correspond à nos impressions lumineuses et que le mouvement ne fait qu'accompagner. Il est môme très naturel de penser qu'il en est ainsi; car pourquoi ne se trouverait-il pas dans la matière un objet pour la vue, comme il s'en trouve un pour chacun des au 1res sens ?

Nous voyons des relations causales où la nature n'en a pas mis, et par là môme nous étendons outre

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mesure le champ de la nécessité. De plus, dans les relations causales qui sont réelles, tout n*est pas absolu, comme nous sommes portés à le croire. H y reste d'ordinaire une part assez large à la contingence. La réalité est complexe : elle a des ressorts cachés que n'atteignent ni nos sens ni nos instruments; et très souvent c'est au jeu de ces ressorts invisibles que tient le fait qu'il s'agit d'expliquer. Qu'ils viennent un beau jour à manquer, les apparences pourront rester les mômes, et pourtant TelVet qu'on disait nécessaire, ne se produira plus. Il y a dans le fer une propriété qui le rend attaquable par l'oxygène de l'air; mais, cette propriété, nous ne la vovons pas, nous ne saurions non plus la déduire de ce que nous voyons. Il se pourrait donc que le groupe de qualités sensibles que nous appelons du fer se trouvât en contact avec l'air sans qu'il en résultcit de la rouille. Et les cas de ce genre sont nombreux. La plupart du temps, nous ne faisons qu'approcher de la cause des phénomènes à expliquer; nous jugeons de sa présence par un certain ensemble de caractères qui l'entourent d'ordinaire, mais dont nous ne pouvons dire s'ils soutiennent avec elle un rapport apodic-

lique.

Tout n'est pas nécessaire dans les rapports nécessaires que nous révèle la science de la nature. En

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oulre, dans la f)lupart de ses investigations, cette science n'aboutit qu'à la contingence. Tout d'abord, elle renferme nombre de lois qui ne reposent que sur la concomitance habituelle de certains phénomènes. Soit, par exemple, la célèbre loi des corrélations organi(|ues que Cuvier résumait en ces termes ; a Tout ètn» organisé forme un ensemble, un système clos, dont toutes les parties se correspondent naturellement et concourent à une même action délinilive par une réaction réciproque. » Que Irouve-t-on là de nécessaire? Qui m'assure que chez un animal donné les instincts seront toujours en rapport avec les mâchoires, les mâchoires avec les grilTes, les grilTesavec les dents? Comment établir surtout qu'il existe entre ces choses une liaison qui ne peut pas ne pas être? Tout ce que je sais, c'est que, dans l'état actuel et depuis des siècles, ainsi va le cours de la nature. Mais le passé ne répond pas de l'avenir. Des faits observés, si nombreux qu'on les suppose, ne garantissent pas d'autres faits. Il est vrai (jue la concomitance pei'pétuelle et surtout l'adaptation réciproque de certains caractères peuvent m'autoriser à conclure qu'il y a finalité dans le monde, qu'il existe quelque part une intelligence qui travaille d'après un plan déterminé, et que partant il y a des chances pour que tout ne change pas subitement et comme par caprice. Mais

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tout cela ne prouve qu une liaison de fait. Et encore cette liaison de fait esl-elle assez précaire. Qui sait si la puissance invisible qui meut le monde, nen viendra pas, pour une raison de nous inconnue, à modifier Tordre quelle a une fois établi? Il en est de môme, si l'on passe des phénomènes extérieurs à la psychologie expérimentale, qui n'est qu'un chapitre de l'histoire naturelle. Notre volonté meut notre corps, sans que nous puissions dire comment. Nous ne savons pas au juste si l'intelligence suppose la sensation, la sensation un certain organisme. Nous ne savons pas davantage si la faculté de se représenter les objets enveloppe le sentiment, et le sentiment l'appétit. De bon nombre de phénomènes psychologiques nous ne pouvons affirmer qu'une chose, c'est qu'ils se déroulent dans un certain ordre qui est toujours le même. Il n'y a pas

une géométrie du moi.

Outre les lois qui expriment le rapport des phénomènes entre eux, il en est qui formulent le rapport des phénomènes à un sujet commun ; et celleslà, pour avoir une apparence plus rigoureuse, n'en sontpasmoinscontingentes.Quandjedis:«Toutani-

mal est vivant, sensible, capable de mouvements spontanés, se nourrit, croît, se propage, vieillit, dépérit et meurt, » je n'énonce rien d'apodictique. Pour qu'il y eût quelque chose d'apodictique dans cette

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suite de qualités, il me faudrait apercevoir une dépendance cssenliolle entre chacune d'elles et le sujet commun auquel je les rapporte; il n'en est rien. Mon rùle se borne à généraliser des relations dont j'ignore la nature.

Cette remarque ne s'applique pas seulement à certaines lois de détail. Elle s'étend aux principe les plus élevés de la science de la nature, à ces axiomes dominants et directeurs, sans lesquels le chimiste et le physicien ne peuvent faire un seul pas: je veux parler de la permanence de la quantité matérielle et de la conservation de la force.

Il y a toujours dans le monde, dit-on, la même quantité matérielle, et l'on donne ce principe pour apodictique. Mais où a-t on vu qu'il en est bien ainsi? Qui a jamais pénétré assez avant dans la substance corporelle pour y voir qu'il est de son essence de garder à jamais tout l'être qui la constitue ? Et si ce n'est pas du sujet même de la matière qu'on a déduit la permanence de la quantité matérielle, d'où l'a-t-on conclue? De l'expérience? Mais l'expérience n'est pas allée et ne peut aller si loin. Moindre est sa portée. Tout ce qu'on a prouvé jusque-là et encore d'une façon très approximative, c'est la permanence du poids. Mais qui nous assure que la quantité matérielle est toujours et nécessairement proportionnelle au poids ? De plus, suppo-

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sons que tel soil le fait, qui nous en garantira la nécessité ? On en est au même point pour le principe de la conservation de la force. On ne Ta pas démontré par voie de déduction, et l'expérience est impuissanté par elle-même à nous en révéler le caractère apodictique. Si l'on venait à constater que les différentes énergies qui s'exercent dans l'univers ne font que passer de la puissance à l'acte et de l'acte à la puissance, sans jamais rien perdre de l-^ur être; il faudrait encore prouver qu'il n'en peut être autrement. Et c'est là un genre de preuve que ne peuvent fonder ni l'observation ni l'expérimentation. Rien ne se crée, dit-on; car de rien, rien. Mais ici ron passe de la science h la métaphysique et à une métaphysique très sujette à caution. Où a-t-on pris qu'il n'existe pas une puisssance infinie et qu'une puissance infinie ne peut, par un acte de sa volonté souveraine, produire quelque chose de nouveau, lorsque nous voyons sans cesse en nous et en dehors de nous de mystérieux indices qu'il y a quelque part une énergie de ce genre? Tout se meut dans l'univers, tout semble s'occuper à passer de la puissance à l'acte. Or, l'acte n'est-il pas plus que la puissance? Tout acte n'est-il pas un accroissement d'être? et, par ' là môme, ne suppose-t-il pas dans le sein du monde une force première et créatrice , qui travaille sans relâche à rendre son œuvre plus active et plus parfaite ?

IDKE KT IMIKN<>MKNK KMIMHKJIK

Nous aboutissons donc à trois conclusions: 4*" tout est nécessité en mathématiques; 2^ tout est nécessité en métaphysique ; 3 ' il n'y a de nécessaire dans la science de la nature que les liaisons d'idées qui enveloppent une relation causale, et ces liaisons sont rares. Ainsi ce n'est pas seulement le vulgaire, c'est aussi le savant qui reste empirique dans les trois quarts de ses actions. Et si l'on cherèhe à quoi tient cette différence, si l'on veut savoir comment il se fait que que certaines idées ont entre elles un rapport nécessaire et d'autres un rapport empirique, on en peut fournir deux explications.

D'abord il se peut qu'il y ait réellement du contingent dans la constitution des êtres. 11 se peut que certains touts concrets soient composés de pièces séparables. Mais, quoi qu'il en soit de cette vue métaphysique, la question peut se résoudre psychologiquement. La nature du rapport de nos idées vient de la manière dont notre esprit saisit les choses. Si nous voyons clair en mathématiques, si notre intelligence y perçoit la niture de ce qu'elle abstrait, c'est qu'elles ont pour objet la quantité et que la quantité n'est que la superficie deschoses. La science du calcul n'est que l'art de combiner des unités, et l'unité est un être considéré en tant qu'il se distingue des autres; c'est ce qu'un être a de plus extérieur. Les éléments de la géométrie sont le point,

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la ligne, la surface. Or ce sont là des termes de l'étendue ; on en connaît cela ou Ton n'en connaît rien. La causalité nous fait entrer dans l'intérieur de Trlre;

pour en avoir une idée adéquate, il faudrait aller jus([u'au fond de la substance, jusqu'à la substance première, voir comment l'énergie sort du sein de la divinité. Mais pris en lui-môme, considéré dans tout ce que le monde en sait, ce principe ne nous conduit pas si loin. Il ne suppose que la connaissance des phénomènes et de ce qu'il y a de plus général et de moins profond dans les phénomènes. Tout y dérive de ridée de commencement, quelle que soit d'ailleurs la nature de ce qui commence. Il est donc naturel que, percevant les phénomènes, nous ayons quelque intelligence de ce principe. Si des faits pris en tant qu'ils commencent et par là même en tant 'qu'ils supposent quelque autre chose qui les explique, nous passons à la qualité des faits, nous avançons d'un pas dans la constitution intime de la réalité; mais aussi tout dès lors tend à se revêtir d'ombres, et les reliefs s'effacent. Nous n'avons plus qu3 des notions indistinctes et confuses : son, lumière et couleur, pensée, sentiment, appétit et volition sont choses que nous sentons, bien plus que nous les concevons. Notre esprit les abstrait et les généralise sans les comprendre: il en est comme de notre œil qui ne saisit les objets qu'en gros. Et de

IhKi: KT PHKNOMKNE EMPIUIQLE

là vient notre impuissance à trouver des liaisons nécessaires dans Tordre de la qualité : nous n'en pénétrons pas la nature, nous n'en distinguons pas les éléments. Enfin, quand nous allons de la qualité des faits à la cause qui les explique et pour en connaître l'essence, tout moyen dii-ect d'établir des rapports nous fait défaut, parce que toute intuition nous abandonne. Nous n'avons plus qu'une lumière réfractée, qui nous vient des faits eux-mêmes. Nous ne voyons plus, nous concluons de ce que nous voyons, de môme qu'aux feux de l'aurore on prèssenll'approche du soleil. Ainsi l'intuition des liaisons nécessaires diminue à mesure qu'on va de la quantité au concept général de causalité, du concept général de causalité à la qualité du fait causé et de là à l'essence de la cause, à la substance; parce que rinluilion des termes de ces liaisons et la pénétration de l'ôtre par la conscience se dégradent dans le môme ordre. Nous voyons moins nettement à mesure que nous allons du dehors au dedans des choses, à mesure aussi que nous allons du général au particulier, du simple au complexe. Et c'est parce que telle est notre manière naturelle de voir, que les mathématiques ont fait des progrès si rapides et si sûrs, que les sciences d'observation seront toujours réduites, dans la plupart des cas, à des généralisations provisoires ou du moins empiriques, qu'en meta-

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physique on iV;i gii(M-o (lue dos approximalions. Nous savons maintenant où se trouve la nécessité, et de là deux avantages: d'abord, nous ne sommes plus exposés à la mettre où de fait elle n est pas; et par là morne nous ne risquons plus do nous heurter à des difficultés de convention, comme Kant, en prenant pour apodictique la permanence de la quantité matérielle, en faisant do la causalité le lien rationnel de la succession. De plus, tout en écartant les cas fictifs, nous nous sommes avancés vers les cas réels. L'analyse que nous avons faite, nous met à même de préciser la nature de la nécessité, et de sa nature à son origine logique le chemin n'est pas long.

Il existe des cas réels de nécessité. Or, si l'on se reporte aux considérations que nous venons de développer, on voit assez vite que ces cas se ramonent à deux types. 11 y a une nécessité qui est la manièie dont les propriétés d'un sujet logique se rapportent à ce sujet. Telle est la nécessité mathématique. La définition de la sphère une fois connue, j'y découvre toute une série de corollaires qui ne peuvent s'en séparer et tiennent de plus ou moins près à son essence. J'y vois, par exemple, que toute section faite dans la sphère par un plan est un cercle, que deux cercles tracés à sa surface et

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à la mémo distance du centre sont égaux, que tout grand cercle la divise en deux parties égales. Telle est aussi la nécessité métaphysique que nous révèle l'analyse de la substance psychique ou de l'être premier, lorsque la régression des faits à la cause nous en a une fois fourni les concepts. Il y a de plus une nécessité d'un ordre très différent, où l'on ne va plus du tout à ses parties, d'une chose donnée à ce que cette chose renferme comme l'un de ses éléments, mais où l'on conclut de la présence d'un fait à Toxistence de quelque autre chose qui n'est enfermé dans ce fait ni comme son élément ni comme un caractère de l'un de ses éléments, qui s'y rattache sans lui appartenir. Outre la nécessité d'inhérence logique, il y a la nécessité causale; et c'est à un lien de cette nature que se réduit tout ce qu'il y a d'apodictique dans les sciences naturelles et dans cette partie de la métaphysique où l'on remonte des faits à la substance.

Mais ces deux sortes de nécessité sont-elles totalement hétérogènes, essentiellement irréductibles Tune à l'autre? N'y a-t-il pas un point par lequel elles s'identifient? Pour tirer la question au clair, voyons au juste en quoi chacune d'elles consiste.

« J'affirme d'une ligne droite, dit Kant, qu'elle est le plus court chemin d'un pointa un autre ; et, cependant, le concept de droit n'enveloppe nullel'idéb 12

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menl Tidée de courl qui se rapporte à la quaalilé, il n'exprime que la qualité. » Cette manière de raisonner ne nous semble pas juste. Ce que je vois clairement, c'est que le concept général de droit n'enveloppe aucune idée quantitative, c'est que ce concept ne signilie pas autre chose que conformité à une règle donnée. Mais il ne s'agit pas. dans l'exemple cité, du droit pris en général, de la notion la plus abstraite du droit ; il est seulement question du droit mathématique. La difticullé consiste donc à savoir si j'ai le concept du droit mathématique, et si ce concept enveloppe la quantité; or, ce sont là deux faits de conscience. Si, lorsque je considère une ligne droite, on vient me dire que je n'ai pas proprement le concept du droit mathématique, mais que ce que j'appelle de ce nom, c'est runion de deux éléments distincts, du concept général de droit et d'une intuition donnée, j'imagine de mon mieux ce que l'on veut signifier par là; mais je ne réussis point à le concevoir. Cet amalgame d'un abstrait tout faitd'avance et d'un concret à l'état brut m'est incompréhensible. Le fait que me révèle l'observation, c'est qu'une droite, une fois donnée, soit dans mon imagination, soit sur un tableau, je la puis voir non seulement dans sa totalité concrète, mais aussi séparément de son stijet réel, séparément de ses dimensions déter-

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minées, en tant qu'elle est ligne et telle ligne, droite plutôt que courbe. Ce fait est d'une évidence qui s'impose. La manie, si longtemps dominante en philosophie, de tout résoudre par Va priori peut seule expliquer qu'on en ait jusqu'à nos jours méconnu l'autorité. iXous avons le concept du droit mathématique, comme nous avons celui du droit moral, du droit juridique; et ce concept n'est pas composé de deux pièces dont Tune vient du dedans, l'autre du dehors. II est pris tout entier de l'expérience; c'eslla nature du concret per(;ue dans le concret lui-môme. Mais, si tel est le concept du droit mathématique, si ce concept n'est que la réalité vue d'une certaine façon, il enveloppe la quantité et l'on peut y voir l'idée de court. II en est de même de l'exemple tant de fois cité : 0 + 7=12. Ici, comme tout à l'heure, Kant fonde son raisonnement sur une équivoque. Il veut, à tout prix, faire du concept de quantité un a priori, et former l'idée d'un nombre donné par l'application de ce concept a priori h ntiQ intuition sensible ; mais, encore une fois, une telle interprétation de l'acte intellectuel est en contradiction flagrante

avec l'observation. Je ne vois le nombreque dans une série d'éléments empiriques et comme une face particulière de ces éléments. Le nombre est une série d'objets donnés, vus en tant qu'ils se dis-

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Unguent les uns des autres, et sous ce rapport seulement. De plus, il est manifestement faux que 5 -L 7 ne donnent pas un résultat déterminé, qui est* celui-ci plutôtque celui-là. Ce que je ne connais pas encore en analysant le sujet de ce jugement, c est que le nombre auquel j'aboulis par cette analyse s'appelle douze; et la raison en est simple. Tout mot est un signe arbitraire, et je puis exprimer la même chose par différents termes suivant la langue dont je me sers. Mais quiconque se donnera la peine de réfléchir, verra bien que de l'addition des deux nombres 5 et 7 résulte une sommequiesttoujoursnécessairementlaméme:qui

dit 12 dit 5 + 7 en un mot. Et il ne faut rien de plus que ces quelques remarques pour établir qu en mathématiques les liaisons d'idées sont essentiellement analytiques, que leur caractère propre, comme le bon sens de l'humanité Ta toujours reconnu, c'est de se ramener à l'évidence.

La nécessité ^'inhérence présente le même caractère en 'métaphysique. Lorsque j'afiiime de l'être parfait qu'il est à la fois éternel, immuable, omniscient, tout-puissant, je vois comment tous ces attributs se rattachent à leur sujet commun. L'idée du parfait enveloppe de sa nature tout ce qu'il y a de supérieur dans Tôtre, toutes les qualités qui n'impliquent pas de défaut : de telle sorte que lui

IDÉE ET PHÉNOMÈNE EMPHUOrE

refuser une seule de ces qualités, c'est diminuer son contenu essentiel, la détruire elle-même, l'affirmer d'un côté et la nier de l'autre.

Reste ce fameux principe de causalilé qui a fait le tourment de la pensée moderne, dont Hume nous a laissé une analyse à la fois si originale et si pénétrante, qui a suggéré à Kant sa théorie du jugement syntliéti(jue et dont les difficultés préoccupent encore tous les vrais philosophes. Est-il bien établi que ce principe soit une pièce à part dans l'édifice de nos connaissances? Ne peut-on pas y trouver un point par lequel il se ramène à l'analyse? INe reposerait-il pas sur l'évidence comme tout le reste?

Un fait certain, c'est que le principe de causalité n'est pas évident à la manière d'une vérité mathématique. Tout n'y est pas clarté. 11 ressemble à la colonne de feu qui précédait les Hébreux dans le désert : il est ombre et lumière. D'abord nous concevons la cause comme une énergie, qui se déploie; mais l'énergie, nous ne la trouvons qu'en nous-mêmes. Le sens extérieur qui semble nous en donner l'intuition, le sens de la résistance ne nous la donne pas de fait. Il nous apprend qu'il y a un non-moi qui s'oppose à notre activité sans nous révéler ce qui produit cette opposition. La résistance est un mode de notre être. Ainsi, quand nous

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attribuons l'énergie aux corps qui nous environnent, nous protons à la nature entière ce que nous ne sentons qu'en nous, nous prenons noire âme pour le type de l'univers, nous étendons à tous les êtres ce qui tient à la nature d'un seul. Nous faisons une induction où notre esprit peut trouver son plaisir, mais qui ne nous apprend rien de net et de sûr sur la causalité du monde extérieur.

Là n'est pas le fond du mystère. Qui dit cause dit un être qui va de lapuissance à l'acte. C'est évidemment vrai du cas où TefTet produit est un mode immanent; c'est aussi vrai du cas où reffet devient extérieur à sa cause. Car il ne peut y avoir changement au dehors qu'autant qu'il y a changement au dedans. Une chose ne peut en modifier une autre que si elle se modifie elle-même, que si elle passe elle-même de la puissance à l'acte. La question est donc de savoir comment se fait un tel passage. Or ce point fondamental est enveloppédeténèbresquerien

ne peut dissiper. Si l'on suppose que chaque être porte en lui-même la force de passer de la puissance h l'acte, on met l'inintelligible partout. Car un être qui va de la puissance à l'acte, tire de son propre fond quelque chose de nouveau, s'élève du non-être à l'être, du moins au plus : ce que nous ne comprenons pas. Si Ton admet au contraire que chaque chose est mue par une autre, a par /^, ô par r..., on

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ne peut remonter ainsi à l'indéfini ; il faut qu'on s'arrête à un premier être que rien n'ébranle du dehors et qui donne le branle à tout le reste ; car la série des mouvements cosmiques est réelle et partant finie. L'indéfini n'est ni ce qui a été ni ce qui est, mais seulement ce qui peut être. Dès lors la question se réduit à savoir comment ce premier moteur auquel on suspend la chaîne des phénomènes, peut exercer son rôle; et le mystère reparaît tout entier. Se prononce ton pour Aristote? fait-on (lu premier moteur un acte pur, essentiellement immuable, parce qu'il est la plénitude de l'activité? Dans ce cas on n'explique pas le cjiangement, on n'explique pas le passage de la puissance à l'acte ; car on a beau syllogiser, on a beau mettre son esprit à la torture pour en tirer des distinctions de plus en plus subtiles, il reste toujours clair qu'il ne se produit de changement en dehors de la cause que s'il s'en produit dans la cause elle-même, qu'un changement qui sort un beau jour du sein de l'immuable vient du néant, est un effet sans cause. Si l'être premier est éternellement immobile, il y a par là même éternelle immobilité dans la nature entière; c'est Parménide qui a raison. L'acte pur n'explique pas le passage de la puissance à l'acte; il est trop énergie pour être cause. D'autre part, si l'on admet que le premier moteur se modifie lui même, afin

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de modifier tout le reste, si l'on y introduit la puissance, comment peut-il en sortir? Nos principes rationnels sont universels dans ce qu'ils ont de clair. Partant, pour Tùtre premier comme pour tout le reste, s'élever soi-même de la puissance à Tacte, c'est poser un commencement absolu, aller par ce qui n'est pas à ce qui est, tirer le moins du plus : ce qui nous ramène à l'inintelligibilité déjà constatée. Il est vrai que nous portons en nous-mùmes une énergie de ce genre. Chacun de nous se sent libre, chacun de nous a conscience de produire un efTort en partie créateur par lequel il s'arrache à ses penchants pour suivre le devoir ; et cela, c'est proprement passer de la puissance à l'acte. Mais ce fait qui se répète si souvent en nous-mêmes et qui est la marque de notre personnalité, ce fait est sans contredit ce qu'il y a de plus mystérieux dans toute la nature; de telle sorte qu'il ne peut nullement servir à nous faire concevoir la liberté du premier moteur. Ainsi, de quelque manière que nous envisagions la-causalité en tant que passage de la puissance à l'acte, elle résiste toujours aux prises de notre entendement. L'acte pur ne peut être cause; la seule cause est l'ùtre libre, et la liberté ne se comprend guère.

Mais ces obscurités ne portent que sur la manière dont la substance produit son acte. Cet acte, pris

IDÉE ET l'HÉNOMÈNE EMPIRIQUE

en lui-même, nous le voyons, bien que son origine soit ténébreuse, et c'est là le point lumineux dont il faut partir. Or, en partant de ce point, ne peut-on pas établir que la causalité se réduit à l'évidence, aussi bien que les autres principes?

La question se pose sous cette forme : ce qui commence siippose-t-il nécessairement une cause? Lui donner une solution affirmative, c'est faire jaillir du concept de ce qui commence l'idée d'une autre chose qui l'explique. Partant, tout se ramène à l'analyse du concept de commencement. Or, cette analyse, il nous semble qu'on ne l'a pas épuisée, bien qu'on l'ait poussée très loin. On a clairement établi qu'un fait qui commence enveloppe deux éléments distincts : 1° Une réalité de telle espèce ; 2'' un rapport de cette réalité à un moment anté rieur du temps où elle n'était pas; et l'on a justement observé que ni l'un ni l'autre de ces deux éléments n'implique l'idée de cause. Le premier est quelque chose d'absolu, le second une pure succession. Mais là n'est pas tout le contenu logique d'une chose qui commence. Outre une réalité d'une certaine nature et le rapport de cette réalité à un temps antérieur, ce contenu enveloppe un troisième élément que l'inlluence du phénoménisme a fait oublier, mais qui est capital. Entre l'instant où un être se trouve achevé et l'instant qui précède immédia-

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tement son apparition so produit un mouvement qui va du moins au plus et qui est la formation mi^me de cet être. Ce qui commence se pose, se fait. Et là se révèle le point décisif. Là gît véritablement le lien causal. Le chercher ailleurs, c'est perdre sa peine. Qu'une chose, en effet, vienne à se poser tout à coup sans qu'une autre la prépare et l'amène; qu'une chose se constitue d'elle-même sans avoir d'antécédent, c'est un fait qui ne s'entend pas; et, si ce fait ne s'entend pas, il nVn faut pas chercher la raison dans les lois de l'esprit, mais dans les objets eux-mêmes. Quand je réfléchis à l'idée d'un ôlrequi se fait, j'ai l'intuition très réelle que cet être enveloppe une impuissance radicale à s'expliquer tout seul : je le trouve entaché d'une /;^^2{;//^sance essentielle, d'une insuffisance que je n'y mets pas, qui en est un caractère inséparable; et c'est en vertu de cette insuffisance tout objective que je me dis à moi-môme : H faut qu'il y ait autre chose. La causalité se ramène donc à l'évidence, comme tout le reste ; et cette évidence n'a pas un caractère absolument spécial, irréductible aux autres formes de la déduction. Elle tient à ce que le concept de commencement enveloppe directement l'idée d'une indigence essentielle, indirectement l'idée d'une cause. Or, cet enveloppement indirect est le propre de toute évidence logique. L'idée déduite est lou-

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jours extérieure à l'idée dont on déduit ; le lien seul par lequel on déduit lui est intérieur. En d'autres termes, le conséquent est toujours en dehors de son principe; la conséquence seule s'y trouve enfermée. On n'argumente pas du même au môme, mais du même à l'autre et par le même. Quand je disque le triangle implique trois angles et que ces trois angles sont égaux à deux droits, je signifie simplement qu'un triangle ne peut être qu'il n'ait trois angles, que ces angles à leur tour ne peuvent être que leur somme ne vaille deux droits. J'exprime que l'intersection de trois lignes, que les trois angles formés par ces lignes sont deux choses essentiellement incomplètes ; non pas que je ne puisse les concevoir en elles-mêmes, mais je n'en acquiers point une connaissance adéquate que je n'y découvre du même coup une répugnance à ce qu'elles se réalisent toutes seules. H y a dans certaines propriétés une sorte de manque d'être, une exigence constitutive en vertu de laquelle elles ne peuvent exister, si d'autres choses n'existent aussi. Les éléments logiques de la réalité s'emboîtent les uns dans les autres ; et c'est cet emboîtement essentiel qui forme la nécessité de rapport.

La nécessité d'inhérence et la nécessité causale, auxquelles nous avons déjà ramené toutes les liaisons apodictiques,se ramènent donc elles-mêmes

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à un seul type : lune et Tautre consistent en ce qu'une chose ne puisse être qu une autre ou plusieurs autres ne soient aussi; l'une et l'autre se réduisent à deux intuitions successives, l'une intérieure, l'autre extérieure au terme logique qui sert do point de départ à l'intelligence.

Ainsi, la nécessité de rapport tient au contenu de l'idée, qui n'est lui-même que la loi des faits; elle est un aspect essentiel de Tidée et c'est Tintelligence qui l'y découvre. Le concret une fois donné, noire esprit en dégage l'abstrait; les phénomiines une fois fournis, il en met à nu les caractères logiques ; et dans ces caractères eux-mêmes il trouve peu à peu des dépendances objectives qui fondent toutes ses démarches, qui l'élèvent à une compréhension do plus en plus haute de la réalité, d'où la lumière rejaillit et s'épand sur le domaine entier de la connaissance. La raison humaine n'est pas un être mutilé qui a besoin pour s'expliquer de je ne sais quel Deux ex macJnnâ qu'on appelle tantôt du nom de principes innés, tantôt du nom de formes a priori. C'est de l'expérience elle-même qu'elle tire ses idées, dans l'expérience qu'elle les perçoit et découvre leur enchaînement. La science tout entière n'est que le produit de son activité s'exerçant sur les données de l'expérience. Et c'est là, nous semblc-t-il, une doctrine qui ne manque ni de simplicité ni de beauté.

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