Le Jnrdin d'Èpintrr, p. 133. IgO.i, Paris, Calmann I.évy
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un certain nombre de caractères qui existent aussi. Je remarque en particulier qu il est noir; mais celle qualité ne diffère pas de sa propre existence, comme la partie de la partie. Elle ne s'en distingue pas non plus comme de l'étendue où je la vois. Quand je considère la couleur du marbre de ma cbeminée.jelavois bien d'une part comme existante, de l'autre en tant qu'elle est telle i|ualilé, en tant qu'elle est noire et non rouge ou blanclie. Mais cette multiplicité ne se produit que pour el par mon esprit. Kn réalité, la couleur et son existence sont fondues l'une avec l'autre ; elles ne font qu'une seule et même cbose, où tout est noir, où tout existe. Cette identité réelle de l'existence et de l'essence dans la donnée concrète apparaît plus clairement encore, si des pbéïiomènes du monde extérieur on passe à l'observation des faits psycbologiques Chacune de mes volitions implique l'existence et quelque chose de plus qui la fait telle plutôt que pensée ou sentiment. Mais, si je viens h considérer mon acte même de volition, si je prends ma volition telle que je la produis, à 1 état natif, je n'y trouve point son existence d'une part, el son essence de l'autre; vues dans le concret, ces deux choses ne font qu'un. Ainsi de mes autres phénomènes psychologiques : ainsi de la conscience par laquelle je les saisis dans leur réalité concrète;
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ainsi de la conscience rationnelle elle-même qui m'en révèle les caractères. Mais ce dernier point est le plus fortement contesté. 11 est bon de lui donner le relief dont il a besoin.
Comme on l'a déjà vu à propos de Kant, la conscience rationnelle est aussi nettement particulière que celle à l'aide de laquelle je perçois le monde extérieur, uu mes états intimes : elle est aussi nettement particulière que ma conscience empirique. Je dis : « Je sens » ; je dis au même titre el pour la même raison : *v Je pense )). Je me saisis comme individuel en face de l'impersonnelle vérité aussi bien qu'en présence des faits eux-mêmes. Sans nul doute, quand je remue des idées, (juand je me trouve en présence de notions abstraites, je remarque qu'elles forment un monde à part ; elles ne m'affectent pas comme mes impressions sensibles ou mes images. Le logique n'agit pas sur ma pensée de la même façon que le réel; il a quelque chose de plus vide et de moins vif, il m'apparaît comme un squelette de la réalité. Mais tout autre est le caractère de l'acte par lequel je le saisis. Cet acte est plein de vie, cet acte est individuel, cet acte c'est moi-même. Bien plus, j'y découvre ce que j'ai de plus intime en mon Ame. Au-dessous de ma pensée rationnelle s'agite la nature (|ui a ses lois à elle, dont ma conscience
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néclaiiT que la surface, que ma volonté ne réussit pas toujours à discipliner, sur laquelle je n'ai qu'un pouvoir indirect et très limité, espèce d'hôte d'humeur indépendante qui porte en lui même son principe d'action. Celle naUue est en moi, mais elle n'est pas moi. Cela seul est moi-même, au vrai sens du mot, qui me donne dans une certaine mesure la possession de mon èlre. Or ce pouvoir mystérieux, c'est la conscience rationnelle ; car celle conscience est réllexion, par là même liherté. Loin d'être bannie des cimes éthérées de rentendement, ma personnalité ne s'épanouit vraiment que là. Le fait nous paraît avoir la même évidence que celui de la lumière, du mouvement, de la douleur. Si l'on a l'audace de le contester, il faut tout nier ; il faut nier jusqu'à la réalité des phénomènes qu'aucun philosophe n'a pu contester, car la conscience rationnelle est un phénomène au même tilre que la sensation.
Sans doute il v a derrière le fait de la pensée ralionnelle une réalité plus riche et plus profonde où
elle puise sa vie ; mais cette réalilé n'est pas une simple abslraction, puisquVlleest une source d'énergie ; elle ne peut être que vivante, acluelle, individuelle comme Tacte qui en dérive. Une machine qui n'est encore que logique ne produil pas de travail, si bien conçue qu'elle soit. D'ailleurs, il faut ici lever
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une équivoque fAcheuse. Quand on parle de pensée, on se iigure toujours une sorte de phénomène détaché du sujet dont il dépend, et qui par la même ne nous apprend rien sur sa nature. Depuis nume,etsurlout de|)uis Kanl, on a cru voir comme un abîme infranchissable entre la substance et ses modes. Or il n'v a là qu'une dangereuse fiction. Kn fait, ma sensation, c'est moi qui sens; mon émotion, moi qui jouis ou soulTre ; ma volition, moi qui veux ; et de même ma conscience rationnelle, c'est moi qui pense ou raisonne. Pensée, sensation, volition, considérées comme telles, ne sont que des substituts logiques de la réalité, de vides abstractions. Pour connaître le rapport de ces étals divers avec le principe vivant dont l'esprit les a tirés, il faut remonter à leur origine, les saisir à l'état brut, au moment où ils passent de l'inconscient au conscient; ils changent alors (raspect et ne sont plus que le sujet pensant lui-même» qui s'appréhende dans son activité.
Je sens que ma conscience rationnelle m'appartient au même titre que ma sensibilité ; je sens que je suis tout entier circonscrit en moi-même C/est là un fait immédiatement donné. Le même fait se révèle d'une auti'e manière, si, au lieu d'observer la raison elle-même, on tourne son attention vers l'idéal qu'elle contemple. J ai ma manière à moi de faire surgir les notions et les principes que ma
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pensée recèle en son sein. Le champ de mon entendement varie à toute heure et d'après des lois qm tiennent à mon individualité. Je ne réiléchis pas a la même chose, je ne me préoccupe pas des mômes questions que les autres êtres raisonnables. Or ce caractère tout personnel que revèl en mu. la marche des idées ne s'explique pas, s'il n'ex.ste au monde qu'une seule et même conscience mtellectuoUe un seul et même regard de la pensée pure. Chacun devrait, dans celle hypothèse, connaître a loul moment ce que connaissent tous les autres l^ommes qui s'agitent à la surface de noire p anète: je devrais savoir à l'heure actuelle les calculs straléeiques que font les officiers japonais pour organiser la prise de l'île de Ma-Kung. Suppose/ que tous les hommes n'aient en commun qu'un organe de la vue, ils n'auraient par là même qu'un seul champ de vision. H se produirait nécessairement quelque chose d'analogue dans l'ordre intellectuel, s'ils n'avaient qu'une môme pensée pour sa.sul'éternelle vérité : ils auraient tous à la fois les mêmes représentations.
L'interprétation idéaliste ne peut donc se défendre que très difficilement: le vrai, c'est qu au sein des choses l'essence et l'existence se fondent en un n.ème tout. Elles ne se distinguent formellement que dans la pensée; elles ne se d.v.sent
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que pour l'cspril qui les connaît. Si de grands philosophes ont été d'une opinion différente, s'ils ont parlé de propriétés en soi, d'essences en soi, d'idées subsistantes, c'est qu'au lieu d'observer sur le vif, ils n'ont considéré que les traits logiques de Tùtre vivant. Ces philosophes se sont enfermés dans leur raison ; puis, ils ont cru que le monde disséqué, amorti et vidé qu ils y voyaient était encore le monde réel. Un peu plus de psychologie, un peu moins de métaphysique: et ils auraient vu tomber, comme un rêve, leurs magniliques palais d'idées.
Jusqu'ici nous savons deux choses : r il y a deux principes en tout phénomène empirique, l'essence et l'existence; 2° ces deux principes ne s'y montrent pas à découvert, ils n'y sont pas formellement distincts comme dans la pensée.
Peut-on préciser encore le rapport de l'essence à l'existence? La chose paraît possible au prime abord. Nous connaissons à la fois le phénomène empirique à l'état natif, l'essence logique qui s'en dégage sous le regard de l'esprit, et l'acte intellectuel lui-môme qui la fait jaillir : si bien que la question semble de nature purement psychologique. On dirait, de premier aspect, que, pour connaître le rapport de l'essence et de l'existence, il suffit de se regarder vivre. Mais ce n'est là qu'une trompeuse
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apparence, le problème a d'iiisoiulables liiflicuUcs. D'abord, nous avons plutôt le sentiment que la claire vue de nos états intérieurs, et l'acte intellectuel ne fait pas exception à la loi. On sent, quand on y applique la rétlexion, qu'il ne se laisse i)as totalement pénétrer par la lumière de la pensée : il y reste un fond obscur. De plus, l'essence et l'existence ne se montrent à nous que d'un coté. L'une et l'autre tiennent aux racines mûmes de la réalité métapliysique et débordent par là même l'étroite limite de notre conscience. Celui-là seul a l'idée adéquate de leur intime rapport, dont le regard embrasse tous les contours de l'(Mre et en sonde les profondeurs.
Si l'intuition ne suffit pas à déterminer le lien qui rattache l'essence à l'existence, la déduction n'y peut-elle pas réussir? Pas complètement non plus. La déduction aussi nous laisse dans la « tempête », pour employer une expression de Platon. Ce qu'on peut dire de plus clair, c'est que l'essence et l'existence sont deux aspects physiquement indivisibles de toute réalité concrète. L'essence privée de l'existence s'évanouit comme une bulle de savon; et rien ne peut exister qui n'ait une certaine essence.
De cette longue analyse se dégage la conclusion a laquelle nous voulions aboutir.
IDl-E ET PHÉNOMÈNE EMPIRIQUE
1° Si l'essence logique n'est pas toute faite dans les choses, il faut que l'esprit l'en tire par son activité.
2^ Si l'essence logique disparaît dès qu'elle ne se fonde plus sur le concret, l'esprit, par son travail, ne la sépare pas pbysiquement de l'individualité qui l'enveloppe; il ne fait qu'en tracer les contours, et ce tracé tout idéal, qui commence et se poursuit par son opération, cesse aussi avec elle.
3* Ce travail de l'esprit d'où sort Tessence à l'état pur, n'est pas une intuition semblable à celle que l'on acquiert des éléments d'un concept une fois donné; car il porte sur un objet qui ne la contient que virtuellement. Il existe dans l'intelligence une force native, et d'un ordre à part, en vertu de laquelle elle coupe le fil qui soude au sein des choses l'intelligible au fait de l'existence ; et cette force est la condition préalable de la connaissance
rationnelle.
4M1 y a donc une forme innée de l'entendement : nous mettons quelque chose de nous-mème dans ce que nous concevons, et Kant a raison à ce point de vue. Mais cette forme n'est pas statique : c'est l'activité primitive et spontanée de l'intelligence. De plus, la relativité qui résulte de cette forme, et qui se situe entre l'idée elle-même et le phénomène empirique, ne demeure pas inconsciente ; nous nous
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en rendons compte. «Noire intelligence, dit tr^s justement l'abbé de Broglie, ne nous trompe pas, parce qu'elle sait ce qu'elle fait, parce qu'elle corrige ellemême ce que sa conception a de nécessairement différent de ce qui est dans la nature. Elle divise l'indivisible ; mais elle sait que ce qu'elle sépare idéalement est réellement etnécessairement inséparable^ »
5° De là découle la définition de l'idée que nous chercbions : l'idée est le contenu logique des choses, et ce contenu n'existe à l'état formel que pour et par l'esprit-.
Mystère, nous dira-t-on; oui, mystère, mais ce mystère est manifestement supérieur aux théories précédemment exposées. D'abord, il n'entraîne pas de contradictions. De plus, il est conforme, de tous points, aux données de l'expérience; il est en harmonie avec ce que nous sentons, avec ce que nous