Principes de Psychologie, 4*^ partie, c. VII, p. o
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Mais n'y a-t il pas une autre sorte d'innéisme, qui, loin d'être démenti par l'expérience, y pourrait trouver au contraire un commencement de justification? Jusqu'à nos jours, on a considéré rintelligence humaine comme un principe qui est resté identique à lui-même dans toute la suite des siècles. On s'est ligure qu'elle était dès son origine ce qu'elle est maintenant. Celte vue est-elle totalement juste? El peut-on la maintenir intégralement en face de la loi de l'hérédité dont on a montré de notre temps les singulières el surprenantes applications ?
Pourquoi l'intelligence humaine n'aurait-elle pas débuté par une certaine éclosion d'énergie consciente, vide au prime abord de toute idée et de toute forme essentiellement inhérente à sa nature, mais qui, en évoluant à travers les âges, se serait enrichie d'un certain nombre d'expériences ancestrales? Nos premiers parents auraient accru par l'exercice la vigueur el le champ de leur pensée, et transmis à leurs enfants quelques parcelles de ce surcroît de vie. Ces enfants à Içur tour se seraient élevés à un degré supérieur de développement, dont ils auraient eux-mêmes doté leur postérité. Ainsi, la raison humaine, telle que nous la trouvons en nous, serait une synthèse de couches additionnelles de force inventrice et de notions, transmises par voie hérédilaire, léguées avec le flambeau de la vie.
L'IUÉE
A rheure actuelle, elle comprendrait un élément natif, individuel, et un élément inné, procédant de révolution de l'espèce humaine; et cet élément luimême serait tout à la fois subjectif et objectif.
Une telle hypothèse ne suppose pas un développement continu de la famille humaine. Il se peut qu'il y ait eu des halles et même des mouvements en arrière sur la voie du progrès intellectuel. Mais l'énergie une fois emmagasinée ne se serait pas perdue. L'heure de la décadence une fois passée, la raison soumise à des influences plus heureuses aurait repris sa marche en avant, accrue et guidée parles conquêtes des civilisations éteintes. A travers les fluctuations de la vie, il y aurait une suite de l'esprit humain.
« L'homme, a dit Pascal, est dans l'ignorance au premier âge de sa vie ; mais il s'instruit sans cesse dans son progrès : car il tire avantage non seulement de sa propre expérience, mais encore de celle de ses prédécesseurs; parce qu'il garde dans sa mémoire las connaissances qu'il s'est une fois acquises, et que celles des anciens lui sont toujours présentes dans les livres qu'ils nous ont laissés. Et comme il conserve ces connaissances, il peut aussi les augmenter facilement ; de sorte que les hommes sont aujourd'hui en quelque sorte dans le môme état où se trouveraient les anciens philosophes.
IDÉK ET PHÉNOMÈNE EMPIRIQl'E
s'ils pouvaient avoir vieilli jusqu'à présent, en ajoutant aux connaissances qu'ils avaient celles que leurs éludes auraient pu leur acquérir h la faveur de tant de siècles. De là vient que, par une prérogative particulière, non seulement chacun des hommes s'avance de jour en jour dans les sciences, mais que tous les hommes ensemble y font un continuel progrès à mesure que l'univers vieillit, parce que la môme chose arrive dans la succession des hommes que dans les Ages difl'érenls d'un particulier. De sorte que toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement * ».
L'hypothèse dont nous parlons ici comprend cette géniale pensée de Pascal, mais aussi quelque chose de plus. Le travail des siècles écoulés no nous aurait pas seulement laissé des livres, mais encore certaines ébauches d'idées qui seraient devenues pour toujours l'apanage de notre esprit, et une puissance plus grande de pénétrer la nature des choses.
On ne peut d'ailleurs adresser à ce système les critiques qui portent si fortement contre l'innéisme de Descartes et celui de Kant : il ne compromet
i. Pensées, édit. Ernest Havet, p. 517, 1875, Paris.
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nullement la connaissance du réel; il la favorise au contraire, en attribuant h l'intelligence une énergie plus féconde et comme une anticipation des données de rexpérience. Si nous tenons de nos ancêtres un certain nombre de notions fondamentales, en les retrouvant c'est le symbole mental de la réalité que nous découvrons; et par là môme ces notions ne nous trompent pas. Elles s'éveillent on nous avec les données de noire expérience individuelle, se fondent avec elles et ne font que river plus solidement notre esprit h l'empirique vérité. Quand on parcourt une rue conlournée et déjà connue, on n'en voit qu'une partie et l'on se souvient du reste. Mais à mesure qu'on avance, l'état vif recouvre l'état faible et s'identifie avec lui, tout en gagnant par là même en précision : on voit mieux ce que l'on a déjà vu. Ainsi des expériences ancestrales qui se seraient accumulées en noire esprit comme une série de couches sédimentaires : elles prpfiteraient à la connaissance du réel, au lieu de l'entraver. Par là s'expliquerait celte sorte de divination de la nature qui caractérise le génie. Uhomme, en effet, ne paraît pas tout à fait comme un étranger dans cet univers; il semble avoir quelque aperçu de ses lois, avant de les découvrir. On dirait qu'il les connaît déjà de quelque manière, lorsqu'il y fait son entrée : ce qui semble
\\)È\i RT IMIÉNOMKNK EMPIRIQUE
indiquer une source de pensées anlérieure à toute pensée personnelle.
Voilà une théorie qui est faite pour plaire aux esprits que domine l'idée de l'évolution : il n'v a pas d'innéisme individuel; mais il y aurait une sorte d'innéisme héréditaire.
Toutefois, cette théorie est-elle fondée, et l'expérioncc lui fournit-elle un solide appui?
« Quand les familles, dit (Joëtlie, se maintiennent longtemps, on peut remarquer que la nature finit par produire un individu qui renferme en lui les qualités de ses ancêtres et qui montre unies et complétées toutes les dispositions jusqu'alors isolées et en germe. 11 en est de même des peuples dont toutes les qualités s'expriment à la fois, si le bonheur le veut, dans un individu. C'est ainsi qu'on vit paraître en Louis XIV un roi français par excellence, et dans Voltaire l'écrivain le plus éminemment français qui se puisse imaginer, le plus approprié à la nation *. »
Il y a une part de vérité dans cette parole. Les parents ne transmettent pas seulement le type